Trump élu par les bons chrétiens
Donald Trump a été élu notamment grâce à la mobilisation des catholiques, qui s’identifiaient jusqu’alors majoritairement au camp démocrate. Désormais parties prenantes du puissant conservatisme qui promeut les valeurs familiales et patriotiques, ils ne semblent pas s’inquiéter du sort de la démocratie américaine.
L’élection américaine n’avait pas encore livré tous ses résultats qu’on apprenait qui avait voté pour qui, grâce aux sondages sortis des urnes. La victoire de Donald Trump a permis de confirmer que ce dernier avait bénéficié, entre autres, d’une forte mobilisation des catholiques en sa faveur : 56 % des électeurs catholiques l’ont en effet soutenu (un score plus élevé que dans l’ensemble de la population), contre 41 % seulement pour Kamala Harris (alors qu’en 2020 ils avaient été 52 % à choisir Biden et 47 % Trump).
On est certes loin du soutien accordé par les chrétiens (protestants) évangéliques blancs (70 % de l’ensemble des évangéliques) à Donald Trump : 75 % en 2016, 80% en 2020, 84 % en 2024. Mais l’évolution trumpiste des catholiques n’en est pas moins significative. La nouveauté est même surprenante, car il faut le rappeler, fût-ce brièvement : bien que devenus des ethnic whites dans les années 1950, les descendants des immigrés catholiques du xixe siècle, d’origine européenne, et notamment italienne ou irlandaise (c’est le cas de Joe Biden), intégrés socio-économiquement dans la classe moyenne, s’identifiaient jusque-là majoritairement au camp démocrate1, pour des raisons évidentes : il y avait eu l’élection en 1962 de John F. Kennedy, premier président (démocrate) catholique, ainsi que le concile Vatican II et ses ouvertures « libérales » au monde et à la culture moderne2 ; en 1971, Paul VI avait aussi invité les catholiques à prendre leurs responsabilités politiques en votant pour le parti de leur choix (auparavant ils devaient opter pour le parti catholique – en général démocrate-chrétien – s’il en existait un ou pour l’homme politique indiqué par l’Église). Ils ont alors en majorité choisi le Parti démocrate, leur frange conservatrice rejoignant cependant à la fin des années 1970 les conservateurs protestants pour former la « majorité morale » (largement évangélique), qui porta au pouvoir Ronald Reagan et contribua à la victoire de Bush père et fils. Tandis que le Parti démocrate prenait à son compte les révolutions politico-culturelles des années 1960, les combats féministes, les revendications des minorités sexuelles et plus généralement les options de la « gauche » libérale, le Parti républicain s’est fait le défenseur de plus en plus ardent de l’« Amérique éternelle » et de ses valeurs familiales, de sa tradition patriotique, nationaliste et religieuse. C’est donc moins le tournant catholique pro-républicain qui interroge, somme toute compréhensible dans le cadre d’une évolution globale des passions politiques aux États-Unis, que le choix d’un histrion politique comme Donald Trump. Comment un catholique formaté par la prudence et le discernement du bien commun selon l’Église, par les normes du gouvernement raisonnable et la vertu de prudence qu’enseigne la doctrine sociale catholique, et par un certain habitus catholique de l’ordre et l’obéissance pourrait-il s’accommoder d’un homme à ce point dangereux pour la démocratie ?
Compte tenu du lien fort qu’ils établissent entre foi et moralité personnelle, la question peut être posée aussi aux chrétiens évangéliques, qui soutiennent massivement Trump depuis une vingtaine d’années. Les pasteurs évangéliques, qui s’appuient souvent sur une lecture littérale de la Bible, répondent qu’ils suivent avant tout l’homme public ou politique qui s’est fait l’exécuteur de leur programme « chrétien » pour la société américaine. S’ils vont plus loin, ils peuvent aller jusqu’à reconnaître en Trump l’instrument providentiel envoyé par Dieu pour sauver, si dissolue ou « pécheresse » soit sa vie personnelle, l’humanité en des temps apocalyptiques où se joue l’ultime bataille entre le Bien et le Mal.
Comme toutes les dénominations historiques (presbytériens, épiscopaliens, méthodistes, baptistes), l’Église catholique est confrontée à la vitalité prosélyte des évangéliques. Pour le discernement politique, entre autres, la différence avec les assemblées évangéliques de Dieu ou du Christ, qui sont indépendantes et où chaque pasteur, inspiré par l’Esprit saint, peut choisir sa ligne, est claire : les communautés catholiques disposent d’un vaste corpus de textes officiels, ceux de la doctrine sociale de l’Église, constamment révisée en fonction des temps nouveaux depuis la première encyclique sociale, Rerum Novarum, en 1891. Néanmoins, il n’y a pas de texte catholique officiel qui prévoit le cas d’un candidat au pouvoir suprême (ou d’un régime) qui déraille. L’Église se fie aux acteurs catholiques sur le terrain pour en juger. S’agissant de Trump, il n’y a aucune raison pour que des électeurs catholiques ne soient pas séduits ou subjugués eux aussi par une ou plusieurs facettes de son message. Les catholiques qui ont voté pour lui peuvent même se réclamer d’un puissant courant conservateur, présent chez les catholiques américains de base mais aussi très bien représenté aujourd’hui et même majoritaire au sein de la Conférence épiscopale : pour eux, l’interdit de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ainsi que la mise en avant des valeurs familiales et des traditions patriotiques sont plus importants dans l’échelle des valeurs que la défense des immigrés, et a fortiori les droits des homosexuels et des personnes transgenres. Ce courant s’est constamment opposé au catholique Joe Biden à propos de la libéralisation de l’avortement3. Certains évêques ont aussi marqué leurs réserves vis-à-vis du pape François à propos de l’immigration ou de ses critiques du capitalisme, vite assimilées aux États-Unis à du communisme, surtout du côté républicain4. Un ami m’a écrit pour s’indigner du fait que le pape François, auteur de l’encyclique sur l’écologie Laudato si’, ne condamne pas fermement le climato-scepticisme de Donald Trump. Mais il est probable que les catholiques électeurs de Trump soient aussi sceptiques que lui là-dessus. Et la doctrine sociale de l’Église, qui se propose d’éclairer les consciences, ne relève pas de l’infaillibilité pontificale et n’a pas de prétentions scientifiques. Quoi qu’il en soit, on ne peut que constater que les catholiques aussi – un bloc d’électeurs important – ont participé à la vague pro-Trump malgré ses traits disruptifs.
Les catholiques aussi ont participé à la vague pro-Trump malgré ses traits disruptifs.
Malgré ou à cause de ? C’est toute la question. Quels motifs rationnels ou irrationnels expliquent que les électeurs d’un grand pays démocratique donnent avec enthousiasme leur voix à un bouffon populiste, rusé et dangereux ? On est frappé de la complaisance de beaucoup de commentaires sur ce résultat. Il y a ceux qui versent des larmes de crocodiles sur Kamala Harris, qui aurait mené une campagne morale en direction des minorités avec le soutien des élites de Hollywood, et louent la lucidité de Donald Trump et de son America first5. Une autre approche insiste sur le style populiste de Trump, mots et gestes, notamment dans ses apparitions publiques : « Ce style (au mieux pataud, au pire maladroit) est rapidement devenu emblématique. Les prudes s’interrogent, qu’est-ce qui peut bien pousser les masses à se pâmer d’enthousiasme à chaque déhanchement du Donald ? La réponse est simple, ils apprécient ce bras d’honneur fait à la bienséance et à la saine raison6 ». Ces deux lectures de l’élection ont en commun de se ficher éperdument du sort de la démocratie avec Trump. Apparemment, comme en France, les chrétiens, dont de plus en plus de catholiques, aussi. Passons sur les intellectuels de renom, éminents penseurs de la démocratie, qui ne voient en Trump (après l’élection bien sûr) qu’un dirigeant « banalement libéral » et dans l’assaut du Capitole qu’« un fait insignifiant ».
- 1. Comme l’explique Lauric Henneton, « les immigrés européens des années 1880-2019 sont devenus américains, mais ils sont aussi devenus Blancs », dans Olivier Da Lage (sous la dir. de), L’Essor des nationalismes religieux, Paris, Demopolis, 2018, chap. xvii, « États-Unis : Dieu protège l’Amérique blanche : la (très) lente agonie du nationalisme chrétien », p. 293-300.
- 2. Le texte sur la liberté religieuse, Dignitatis Humanae, était largement dû à un théologien américain, John Courtney Murray.
- 3. Certains évêques ont voulu l’interdire, pour ce motif, de communion à la messe, c’est-à-dire, de facto, l’excommunier. Trump a bien compris l’avantage qu’il pouvait en tirer en nommant des catholiques conservateurs à la Cour suprême et un futur vice-président converti à un catholicisme de la même tendance.
- 4. Voir Massimo Faggioli, Joe Biden, un catholique face à l’Amérique, trad. Geneviève Lambert, Montrouge, Bayard, 2021.
- 5. Franz-Olivier Giesbert, « La faute de Kamala Harris et de la gauche américaine », Le Point, 6 novembre 2024.
- 6. Ophélie Roque, « Les pas de danse de Trump, plus efficaces que des grands discours pour parler à l’Amérique des déclassés ? », Figaro Vox, 5 novembre 2024.