Petite histoire de la démondialisation
Qui aurait pu prévoir que la fin de l’histoire ne signifierait ni son accomplissement (selon la vulgate libérale), ni son dépassement (selon la vulgate post-moderne), mais bien sa décomposition ?
Il y a vingt ans environ (cela passe vite, le temps), on pensait que l’histoire était « finie ». Le 5 mars 2000, Poutine déclarait envisageable, dans le futur proche, une entrée de la Russie dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord : « Nous pensons que nous pouvons discuter d’une intégration plus profonde avec l’OTAN. » Le 11 décembre 2001, la Chine venait d’entrer à l’Organisation mondiale du commerce en déclarant soutenir un commerce mondial libre et non faussé : « La Chine soutient […] un système commercial mondial ouvert et juste et un ordre économique mondial équitable. » Francis Fukuyama ne l’avait-il pas prophétisé dès 1989, en voyant dans la chute du mur de Berlin, le 9 novembre, la réalisation finale de « la fin de l’histoire » selon Hegel, à savoir l’avènement d’une « société civile libre »1 ? Il ne restait donc qu’à attendre : les fruits mûrs de l’arbre du libéralisme allaient tomber un à un ; il n’y aurait plus qu’à les cueillir à même le sol.
Notre erreur fut d’avoir oublié la physique. Nous avions oublié que la seule chose qui croît naturellement dans le monde, c’est l’entropie, c’est-à-dire, pour faire simple, le désordre. Pendant que l’Occident attendait que cela se fasse spontanément, cela ne cessa de se défaire : peu à peu, à tous les niveaux, lentement, sûrement. Et, face aux résultats désastreux de ce lent abandon de nos « valeurs », on s’étonne et on demande : « qui aurait pu prévoir ? » De fait, qui aurait pu prévoir que la fin de l’histoire ne signifierait ni sa réalisation et son accomplissement (selon la vulgate libérale), ni son dépassement et son insignifiance (selon la vulgate post-moderne), mais sa décomposition et sa déréalisation ?
Au lieu d’avoir la globalisation comme résultat logique de la croissance des échanges, on a la démondialisation. Les thuriféraires du global veulent croire que la mondialisation n’est pas morte du fait de l’intrication des chaînes de valeur. En réalité, la démondialisation ne cesse d’avancer, étendant le périmètre des territoires face auxquels il faut apprendre à « dé-risquer » nos investissements. Acte I : la Covid-19 agit sur nos consciences comme un pharmakon. La Chine ne fut pas seulement le point d’origine (naturel ou non) de la maladie, mais aussi le foyer dont on dépendait pour nos soins (masques, médicaments etc.). Acte II : la guerre en Ukraine nous réapprend que les flux énergétiques sont soumis aux aléas géopolitiques et que le coût du rejet du nucléaire fut l’acceptation de la Russie de Poutine. Acte III : la réélection de Donald Trump entraîne une guerre douanière qui font des États-Unis un facteur de risque commercial. Alors même que le processus complexe de diminution de l’exposition aux risques chinois et russes était en cours, l’ajout des États-Unis à la liste rend l’équation insoluble. Il ne suffit plus de se « démondialiser » des usines chinoises et des gazoducs russes, il faut encore maintenant se « démondialiser » des armes américaines : non seulement les F-35 et les Javelin, mais le dollar et les bons du Trésor.
Au lieu de l’explosion de la bombe démographique du fait de l’accumulation continue des naissances, on a la dénatalité, due à une conjonction de facteurs chimiques et environnementaux, de perte de confiance dans l’avenir et du déclassement social rendant l’éducation trop onéreuse. Au lieu d’une propagation ubiquitaire de « l’intelligence collective », prédite et annoncée comme la conséquence logique de l’apparition et diffusion d’Internet, des smartphones, puis de l’Intelligence Artificielle, on a la déresponsabilisation du plagiat. Au lieu d’une société d’abondance qui devrait être le produit naturel de la croissance organique du produit intérieur brut mondial depuis vingt-cinq ans, on a la déconsommation, volontaire ou forcée. Au lieu d’un renforcement des liens promis par l’essor des réseaux sociaux, on a la désocialisation. Au lieu du retour de la confiance en soi vantée par les agences de publicité et les formations continues nous disant « tu peux le faire », on a la démotivation. Au lieu d’une recrudescence de la libido face à la disponibilité nouvelle des chairs, on a la désappétence.
Ces phénomènes ne sont pas des accidents de l’histoire, ni même les effets d’une Némésis s’attaquant au progrès. On assiste simplement au grand reflux de la marée du monde et on contemple sur le rivage les coquilles vides des promesses non tenues. Pourtant, il y a encore ceux qui y croient, ceux qui pensent que l’histoire avance et que son avancée les porte vers les sommets du monde. Si Chine et États-Unis s’affrontent aujourd’hui, ce n’est pas que pour des raisons géopolitiques, financières, commerciales et technologiques, mais parce qu’ils sont porteurs de deux visions messianiques opposées, aussi illusoires l’une que l’autre, mais qui leur donne pourtant assez de (mauvaise) foi pour se battre jusqu’au bout. D’un côté, les États-Unis croient à leur Manifest Destiny, cette théorie ayant émergé au xixe siècle, selon laquelle les puritains d’Amérique sont le peuple élu. Trump, Vance et consorts sont persuadés qu’ils doivent sauver le monde de la « décadence », dont le signe le plus évident, selon eux, est le déclin économique des États-Unis et le déclin démographique de sa population « blanche » : sauver l’Amérique, le monde dût-il en périr, la démocratie dût-elle en mourir. D’un autre côté, la Chine hérite de la téléologie marxiste et se voit comme le hérault d’une fin logique et dialectique de l’histoire : Xi Jinping, Jiang Jinquan et consorts pensent que la décadence de l’Occident est actée et que l’émergence de la Chine est inarrêtable. S’opposer à l’essor de la Chine, ce serait aller contre le cours de l’histoire : une tentative, selon eux, aussi vaine qu’impossible.
L’histoire, comme une prostituée famélique, voit Pékin et Washington se disputer ses guenilles, tandis que les autres se couvrent les yeux pour ne pas voir son corps exsangue. Il conviendrait de jeter sur elle un voile pudique et lui permettre de se retirer au couvent des illusions perdues, sans plus attendre qu’elle nous donne un sens et une direction. Il convient de désapprendre à demander au futur de nous dicter le présent : cessons donc de définir le monde à partir de ce qu’on pense qu’il sera pour agir sur lui à partir de ce qu’il est.
- 1. Francis Fukuyama, “The End of History?”, The National Interest, no 16, été 1989, p. 3-18 ; et La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, trad. Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 1992.