Chine - États-Unis, un sommet sans relief
Loin de ce qu'on aurait pu attendre d'une rencontre au sommet entre les deux grandes puissances mondiales, la visite d'État du président Trump dans la Chine de Xi Jinping n'a accouché d'aucun résultat tangible. Seules les questions commerciales ont fait l'objet d'annonces officielles, tandis que sur la question du conflit russo-ukrainien comme sur celle de Taïwan, l'ambiguïté reste de mise.
La rencontre du 13 au 15 mai 2026 à Pékin entre le président américain Donald Trump et le dirigeant chinois Xi Jinping se promettait d’être historique. Elle mettait en rapport les deux superpuissances du vingt-et-unième siècle pesant à elles seules 58% des dépenses militaires, 41% du PIB global, 21% de la population mondiale, 13% de la surface habitée. Le monde devait s’arrêter et regarder, fasciné, les deux dirigeants trôner, souverains, sur l’échiquier du monde.
Le nouveau timonier du Parti communiste chinois entendait donner à la scène toute sa dimension spectaculaire : « Le monde entier a les yeux rivés sur notre rencontre. » Nous voilà, pauvres mortels, suspendus aux augures prophétiques de l’oracle de Zhongnanhai nous annonçant, aux abords du Temple du Ciel, que le sort du monde dépend des relations de « bon voisinage » entre ces deux titans : « La Chine et les États-Unis peuvent-ils dépasser le prétendu ‘piège de Thucydide’ et forger un nouveau paradigme pour les relations entre grandes puissances ? Pouvons-nous unir nos efforts pour relever les défis mondiaux et instaurer une plus grande stabilité dans le monde ? » Le dirigeant américain soulignait aussi le caractère « historique » de la rencontre en s’adressant, une fois n’est pas coutume, à un « homologue » de façon fort déférente, tant il en jalouse l’autorité illibérale : « Vous êtes un grand leader, parfois les gens n’aiment pas que je le dise, mais je le dis quand même. Certains disent que ce sommet pourrait être le plus important de tous les temps… »
L’analogie du « piège de Thucydide », popularisée dans la sphère des relations internationales par le politologue de Harvard, Graham Allison, est un terme à double entente. Énoncé par la Chine, il vise à présenter Washington dans les traits de Sparte, puissance (dite) militaire, et à donner à Pékin ceux d’Athènes, puissance (dite) culturelle. En outre, puisque le piège à éviter se réfère à la guerre du Péloponnèse, où la menace du pouvoir grandissant d’Athènes aurait poussé Sparte à l’attaquer, la Chine cherche à signifier aux États-Unis que toute tentative d’entraver son « développement pacifique » risquerait de la pousser à la guerre. Cependant, si on lit Thucydide plutôt que Graham, ce qui est mis en cause, c’est bien plus l’hubris d’Athènes, dont la volonté d’envahir la Sicile se solda par une cuisante défaite. Une lecture qui pourrait inciter le gouvernement chinois à la prudence pour Formose. De fait, c’est bien Taïwan qui est au cœur de cette relation sino-américaine, selon Xi Jinping : « La question de Taïwan est le sujet le plus important des relations sino-américaines. Une mauvaise gestion de cette question pourrait mener à un affrontement, voire à un conflit, entre les deux nations. » Voilà donc le sort du monde suspendu au devenir d’un archipel de 23 millions d’habitants…
Lors de leur première rencontre de second mandat, en marge du sommet de l’APEC en Corée du Sud, Trump avait qualifié celle-ci d’« extraordinaire », lui donnant la note de « 12 sur 10 » et reprenant à son compte le terme de G2, pourtant issu de la première administration Obama : « Ma rencontre du G2 avec le président chinois Xi a été excellente pour nos deux pays. » Devant ce face-à-face de deux États-Empires prétendant régir l’ensemble du monde, nous aurions dû frémir d’impatience à l’idée de voir enfin révélé le plan d’action global de lutte contre le dérèglement climatique, la faim dans le monde, l’accroissement des inégalités, l’extrémisme religieux, la cybercriminalité, le narcotrafic, la prolifération nucléaire, etc. – ou, à tout le moins, se dessiner les modalités du règlement des conflits en Ukraine ou en Iran. Rien de tout cela. En lieu et place de la moindre avancée sur ces questions majeures, il a fallu se satisfaire de la promesse d’achat par la Chine de deux cents avions Boeing, qui a fait chuter l’action de l’avionneur de 4% tellement elle était « sensationnelle », et de l’annonce suivant laquelle les géants chinois Alibaba Group, Tencent, ByteDance, JD.com pourraient bénéficier des puces H200 de NVIDIA. Nous voilà rassurés sur la marche du monde…
Oyez, braves gens, la bonne nouvelle : les États-Unis de Trump et la Chine de Xi se sont entendus pour ne pas se faire la guerre avant d’avoir étendu leur domination commerciale sur le reste du monde. On ne peut qu’être touché par la grâce du leadership d’un tel duopole : d’un côté, Pékin fait de Formose l’objet d’un chantage sur l’équilibre des flux économiques mondiaux (l’impact du blocage du détroit de Taïwan serait sans commune mesure avec celui déjà bien réel du détroit d’Ormuz) ; de l’autre, Washington cherche, sans trouver, comment empêcher que l’essor de la Chine ne précipite sa chute. À la puérile question de savoir « qui l’a emporté ? », l’on répondra, tout aussi cursivement : Chinamérique : 0 ; Reste du Monde : - 1. Un tel « G2 » n’aura eu d’historique que l’impuissance des superpuissances à saisir l’Histoire hors leur propre horizon. Que le point le plus positif de cette rencontre soit qu’elle n’ait rien produit de notable ou de décisif (ni dans un sens ni dans l’autre, comme le met en évidence la divergence des communiqués officiels) dit bien l’état de déshérence dans lequel se trouve la gouvernance mondiale, bateau ivre glissant sur des gouffres amers.