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Président de la République de Pologne Andrzej Duda. Inauguration du monument à Wojciech Korfanty à Varsovie. Photo :  	Kancelaria Sejmu / Rafał Zambrzycki, wikimédia, oct. 2019
Président de la République de Pologne Andrzej Duda. Inauguration du monument à Wojciech Korfanty à Varsovie. Photo : Kancelaria Sejmu / Rafał Zambrzycki, wikimédia, oct. 2019
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Pologne : Les paradoxes de l’élection présidentielle

septembre 2020

La campagne présidentielle de juillet 2020 en Pologne s’est conclue par la réélection du président sortant Andrzej Duda. Le scrutin a été marqué par un taux de participation très élevé et une crispation des débats autour de la question sociale.

Les paradoxes de l’élection présidentielle polonaise de juillet 2020 tiennent au contraste entre une campagne inéquitable et une mobilisation extraordinaire des électeurs des deux camps. Les taux de participation ont atteint des records (64, 5 % au premier tour, 68 % au second) avec une forte participation de la jeunesse (64 % des 18-29 ans ont voté au second tour). Le président sortant, Andrzej Duda, candidat du parti Droit et Justice (PiS, nationaliste conservateur), a été réélu par 10, 4 millions de votants, soit 51, 3 % des suffrages, c’est-à-dire un pourcentage inférieur à ceux de ses prédécesseurs qui avaient bénéficié de taux de participation beaucoup plus faibles1. Son challenger, Rafał Trzaskowski, maire de Varsovie, candidat de la Plateforme civique (PO, libéral conservateur), n’a pas démontré qu’il pouvait fédérer toutes les oppositions démocratiques. Son score au premier tour (30, 4 %) est inférieur aux résultats de son parti dans tous les premiers tours présidentiels depuis 2005, et au second tour, il n’a pas fait le plein des voix qu’il pouvait espérer. On note toutefois une meilleure répartition sur le territoire de ses soutiens, l’opposition Est-Ouest tendant à s’estomper.

Un pays divisé

Les deux camps se sont construits dans une forte détestation mutuelle qui a pu aller jusqu’à l’insulte et la haine. Andrzej Duda, particulièrement, a manié une rhétorique nationale-catholique provocatrice, aux accents homophobes, au nom des « valeurs familiales ». Il a reproché à Trzaskowski de ne pas envoyer ses enfants au catéchisme, d’être un mauvais catholique qui préfère Spinoza… La campagne s’est enclenchée sur une fausse date : d’abord prévue en mai, l’élection a dû être repoussée à cause de la pandémie, mais durant des semaines d’incertitudes et de polémiques sur le report, le président sortant a été le seul à pouvoir faire campagne, omniprésent dans les médias publics, sillonnant le territoire, calomniant ses opposants. Après le déconfinement, les candidats n’ont disposé que de quelques semaines pour s’exprimer pendant lesquelles, selon les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), « la polarisation politique ainsi que le manque d’impartialité dans la couverture médiatique publique ont nui à la bonne tenue des élections ». Ils confirment notamment les propos « homophobes, xénophobes et antisémites dans la campagne du candidat sortant et dans les contenus présentés par la télévision publique2  ».

L’opposition a abordé cette campagne divisée. La Plateforme civique a changé de candidat in extremis (quand elle atteignait péniblement 10 % dans les sondages), alors qu’elle était doublée par un indépendant, journaliste de télévision de connotation centre gauche, Szymon Hołownia. Lequel se démarquait du bilan de PO, mettait en avant la sécurité, les défis climatiques, la solidarité sociale, la santé, le logement et l’État de droit. En choisissant, non sans tensions, le maire de Varsovie, un homme populaire et ouvert, PO a pu se rétablir de manière spectaculaire, il a rassemblé en quelques jours deux millions de signatures, aspiré la majorité de l’électorat de gauche et, au second tour, une grande partie des indépendants. Mais il n’a pas été suffisamment convaincant pour gagner. À l’inverse, Duda a rassemblé deux millions de voix supplémentaires entre les deux tours, dont environ 600 000 qui n’avaient pas voté au premier et environ 300 000 électeurs d’Hołownia. Il a gagné avec seulement 400 000 voix d’avance !

En fait, le décalage entre le ton de la campagne et la mobilisation des électorats renvoie à des phénomènes profonds dans la société polonaise, déjà perceptibles lors des dernières élections présidentielle, municipales et législatives, à la source de ce que le sociologue Maciej Gdula appelle « le nouvel autoritarisme ». Il s’agit moins de la frustration des perdants de la transition, que de la capacité du PiS à répondre aux inquiétudes en construisant un sentiment d’appartenance collective unie par un nouveau roman national (qu’ils nomment « politique historique »), en exaltant le « peuple » face aux étrangers et aux « Polonais de mauvaise sorte » (réfugiés, homosexuels ou élites corrompues) et en donnant l’illusion de construire un monde nouveau (« le bon changement »)3. Un clivage sépare la Pologne en deux groupes à peu près égaux. L’un se sent protégé par les mesures sociales et le discours du PiS, soutenu par l’Église catholique, et l’autre voit, dans les atteintes à l’État de droit et la démagogie populiste, une menace pour la démocratie chèrement acquise, contre l’épanouissement et l’image du pays. La division est d’abord sociale avec, enjeu central, les classes moyennes, notamment celles des petites villes et des périphéries des grandes villes, qui, depuis le début des années 2000, se sentent dans l’insécurité. Le niveau d’éducation des deux électorats traduit bien ce clivage4.

Et finalement, la forte participation confirme « le choix de civilisation » perçu par les deux camps. Un éditorialiste l’a résumé avec une pointe d’ironie : « En effet, il existe un consensus au sein de la nation sur un point : les voleurs ne doivent pas régner. Les électeurs du PiS sont toujours convaincus que Droit et Justice volent moins que PO et restent “pour le peuple”, tandis que les électeurs de l’opposition pensent que le PiS vole plus, sinon autant, que PO5. »

La division en deux blocs a été plus forte que jamais.

Cette fois-ci, la division en deux blocs a été plus forte que jamais. Le candidat de la Plateforme civique, certes sympathique, enthousiaste et populaire, n’a pas su dissiper les craintes, rassurer, unir. Au contraire, il est tombé dans tous les pièges du PiS, il a déçu et même inquiété une partie de son électorat potentiel (à gauche surtout) en adoptant des positions ambiguës ou timides (vis-à-vis de l’extrême droite, sur l’État de droit, sur la politique sociale et économique face à la crise économique qui vient, etc.). Le choix de la Plateforme civique, plus que de Trzaskowski semble-t-il, de ne pas participer, même dans de mauvaises conditions, à un débat contradictoire avec Duda, n’a fait que conforter les calomnies du PiS. C’était une occasion unique de toucher un électorat qui aurait pu inverser le résultat.

Un nouveau cycle politique ?

Cette élection clôt-elle pour autant l’ère démocratique ouverte en Pologne par la révolution de 1989 ? Ce n’est pas certain. Sans doute, Jarosław Kaczyński, le parrain du nouvel autoritarisme, profitera à court terme de cette victoire pour renforcer son dispositif et faire aboutir son projet d’État-parti. Il se montre déterminé à « repoloniser » les médias en expropriant les capitaux allemands ou américains investis dans des journaux, radios et télévisions (ce qui n’est pas si simple), son ministre de la Justice se promet de terminer ses réformes illibérales (condamnées par la Cour européenne de justice et le Parlement européen), et sa ministre du Travail, proche de l’organisation Ordo Iuris6, se précipite sur la télévision ultra-catholique de Ryzdyk pour annoncer que la Pologne va se retirer de la convention d’Istanbul contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (pourtant ratifiée par Duda en 2015). Aux obstacles juridiques que soulèvent ces promesses, s’ajoute la conjoncture économique de l’après Covid-19, qui, quoi qu’en dise le Premier ministre, s’annonce délicate pour la Pologne. Outre la baisse de la croissance, la réapparition d’un chômage de masse et la récession de l’économie de l’Allemagne, sa principale partenaire, ne cessent d’inquiéter les responsables économiques polonais. Il n’a pas fallu une semaine pour que la principale promesse sociale de Duda (une hausse substantielle des retraites) passe à la trappe (elle coûterait 130 milliards de zlotys !). Les négociations avec les autres États membres du budget européen et du plan de relance vont être décisives, et la marge de manœuvre étroite.

Enfin, Kaczyński est sans doute conscient de la portée de la participation exceptionnelle à cette présidentielle. Il a gagné sur un fil, et son camp laisse paraître des divisions, alors qu’en face, plus de dix millions de citoyens se sont, comme jamais, mobilisés contre sa politique. La Pologne a montré dans son histoire qu’elle pouvait se retourner d’un seul coup. Les oppositions, qui disposent de groupes parlementaires plus importants, d’une majorité au Sénat et de la présidence des principales grandes villes, peuvent en profiter. Bien sûr, elles sont toujours divisées, les querelles au sein des partis vont être exacerbées par la défaite, PO n’a pas réussi à se départir d’une image politicarde. En fait, les déclarations postélectorales annoncent des recompositions partisanes, Trzaskowski envisage de fonder un nouveau mouvement citoyen, Hołownia a son projet, les mouvements sociaux se mobilisent, le bilan de la pandémie met au jour des scandales, etc. Autant d’éléments qui annoncent une seconde présidence Duda plutôt tourmentée.

  • 1.Lech Kaczyński, 54 % en 2005 et 50, 9 % de participation ; Bronislaw Komorowski, 53 % en 2010 avec 55, 3 % de participation ; et Andrzej Duda, 51, 5 % en 2015 et 44, 6 % de participation.
  • 2.« Ni “équitable” ni “honnête” : l’opposition conteste en justice le résultat de l’élection présidentielle en Pologne », Le Monde, 16 juillet 2020.
  • 3.Voir le dossier « Un nouvel autoritarisme en Pologne », Esprit, mars 2019.
  • 4.Selon les sondages à la sortie des urnes, 63, 8 % de l’électorat de Duda sont titulaires du bac et plus (dont 24, 9 % licence et plus), contre 88 % (dont 49 % licence et plus) pour celui de Trzaskowski. Voir la banque de données BIQDATA.Pl en ligne (https://biqdata.wyborcza.pl/biqdata/0, 0.html).
  • 5.Jan Hartman, Polityka, 2 juillet 2020.
  • 6.Créé en 2013, l’institut Ordo Iuris soutient des activités de recherche et de lobbying sur « la culture juridique et l’héritage spirituel » polonais. À l’initiative de différentes campagnes anti-avortement, l’organisation est également associée avec l’ONG brésilienne « Tradition, famille et propriété ».

Jean-Yves Potel

Historien et politologue, spécialiste de l’Europe centrale (IEE – université de Paris 8), sur laquelle il a publié une quinzaine d'ouvrages dont Les Disparitions d’Anna Langfus (Noir sur blanc, 2014) et L’Europe nue (à paraître à l’automne 2002).

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