Pologne, des élections qui inquiètent
Les élections polonaises du 15 octobre 2023 pourraient être les plus importantes depuis celles de 1989, qui ont acté la rupture avec le communisme. À la veille du scrutin, ni la Plate-forme civique de Donald Tusk ni le PiS de Jarosław ne paraissent en mesure de prendre l’avantage, obligeant à envisager des alliances et sucitant l’inquiétude.
Les rapports de force sont toujours incertains à la veille des élections polonaises du 15 octobre 2023. Les deux principales coalitions sont à peu près à égalité dans les sondages (plus ou moins 30 %), tandis que les forces intermédiaires (la gauche, des centristes démocrates-chrétiens et l’extrême droite) oscillent selon les sondages entre 8 % et 10 %1. Contrairement aux scrutins précédents, il est peu probable qu’un parti obtienne une majorité pour gouverner seul. Il doit trouver des alliés. Or ni le parti Droit et Justice (PiS) présidé par Jarosław Kaczyński, au pouvoir depuis huit ans, ni la Plate-forme civique (PO) dirigée par Donald Tusk ne semblent pouvoir présenter le 15 octobre une coalition suffisante. Pour former un gouvernement majoritaire à la Diète, il faudrait à chacun plus de députés. Où les trouver ? C’est l’inquiétude des états-majors politiques qui affirment tous que ce sont les plus importantes élections depuis 1989, lorsque la Pologne a rompu avec le régime communiste.
Envisager des alliances
Selon Kaczyński, « les enjeux sont plus élevés que jamais, nous risquons de perdre tout ce que nous avons acquis, nous, Polonais, qui avons travaillé si dur ». Dans un long discours programmatique devant une convention électorale, où l’on sentait les militants plutôt ennuyés, il a tiré un bilan sans nuance de ces huit années, et il a promis « un avenir sûr pour les Polonais ». Il a repris les mesures sociales qui avaient fait son succès aux élections précédentes (allocations familiales, retraites, etc.), mais qui font moins recette aujourd’hui. Plus efficace est son discours anti-migrants (« musulmans », voire terroristes par définition) et anti-européen : la Commission, autoritaire et incompétente, serait coupable de restrictions budgétaires injustes. Il entend poursuivre les réformes du système judiciaire et des droits civils (condamnées par la Commission européenne), afin de renforcer le pouvoir de l’exécutif sur les institutions et les juges. Le tout enrobé d’un discours nationaliste conservateur sur l’ordre social, le respect des valeurs, de la famille que fonde l’union d’un homme et d’une femme, et la protection de la vie de l’enfant et de la mère face à l’avortement.
Sur ces bases, Kaczyński refuse pour l’instant d’envisager une alliance autre que celle déjà établie au sein de la Droite unie. Pourtant, peu de commentateurs croient à l’élection d’une majorité avec le seul PiS (sauf si une ou deux coalitions d’opposition n’atteignent pas les 8 % nécessaires pour être élues). Pour beaucoup, s’il veut conserver le pouvoir, il n’a guère que l’extrême droite comme partenaire possible. Or celle-ci posera ses conditions. Elle a rassemblé plusieurs groupuscules sous le nom de Konfederacja, et a pu atteindre, au début de la campagne, 14 % dans certains sondages, avec une forte popularité auprès de la jeunesse (37 % chez les hommes de 19 à 39 ans). Mais lorsque la presse indépendante a commencé à s’intéresser de près à son programme et aux déclarations de ses dirigeants, les scores ont été plus médiocres, entre 6 et 10 %. Leur projet souvent fantaisiste (ils ont parlé une fois de tuer les chiens pour les manger !) est résumé par eux-mêmes en cinq points peu engageants : contre les vaccins, contre les LGBT, contre Bruxelles, contre les Ukrainiens (« arrêtez l’ukrainisation de la Pologne ! ») et contre les Américains. Une partie notable de ses dirigeants se sont déclarés pro-russes, certains manient une rhétorique antisémite. Et leur campagne est hostile au PiS, à PO, à Bruxelles et tutti quanti.
En face, la Plateforme civique (PO), qui insiste également sur l’enjeu historique de ces élections, avance un programme complet en cent mesures, une par jour. Il doit remettre la Pologne dans la norme européenne, notamment pour la Justice. Il insiste sur des mesures sociales, à commencer par une exonération d’impôts pour les revenus les plus faibles. Il annonce une politique en faveur des femmes afin qu’elles « retrouvent leur dignité » et puissent « décider de leur maternité ». Ou bien une augmentation de 30 % des salaires de base des enseignants. Sans oublier les entrepreneurs et les agriculteurs.
La Plateforme est prête, semble-t-il, à s’allier avec la gauche dont le programme a des accents de rupture plus nette avec le PiS et une partie des libéraux (séparation complète de l’État et de l’Église, semaine de trente-cinq heures, IVG jusqu’à douze semaines, etc.). C’est une gauche de type sociale-démocrate qui propose de son côté à PO un accord de gouvernement apparemment négociable. En revanche, l’autre allié possible de PO, la Troisième Voie, centriste démocrate chrétienne, a des difficultés à s’entendre avec elle. Pourtant, leurs programmes sont proches sur les questions sociales et la mise en conformité avec les règles européennes. Mais son dirigeant, Szymon Hołownia, multiplie les petites querelles qui ont, notamment, bloqué la possibilité d’une liste commune.
Les manœuvres du PiS
Derrière ces arithmétiques électorales, le jeu des forces et son issue tiennent surtout aux manœuvres et mobilisations engagées par chaque camp. Le PiS ne fait pas dans la dentelle pour bloquer un succès possible du camp libéral. Il a commencé par une loi qui avait pour but de déconsidérer ses adversaires. Proposée mi-mai au Parlement, elle instituait une commission d’enquête sur l’influence russe dans la vie politique polonaise. Une commission toute particulière : ses membres étaient désignés par les partis, les personnes incriminées n’avaient ni droit de défense ni recours, et les peines décidées par cette commission pouvaient infliger jusqu’à dix ans d’exclusion de la vie politique, immédiatement applicables. Son caractère anticonstitutionnel et contraire au droit européen a provoqué émotions et contestation générale, y compris des alliés de la Pologne (États-Unis et Union européenne). Cette commission fut interprétée comme une chasse aux sorcières, digne des procès staliniens ou du maccarthysme américain. Elle visait d’abord l’opposition libérale, à commencer par l’ancien Premier ministre PO, qui aurait pactisé avec les Russes sous l’influence d’Angela Merkel, au point que la loi a été baptisée par la presse indépendante « Lex Tusk ». Finalement, le président de la République, Andrzej Duda, a dû la faire amender et son éventuelle application est reportée après les élections.
L’autre manœuvre tout aussi spectaculaire est la décision d’organiser un référendum le même jour dans les mêmes urnes. Les quatre questions posées ressemblent plus à des déclarations idéologiques mensongères comme celle-ci : « Soutenez-vous l’admission de milliers d’immigrants clandestins en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique dans le cadre du mécanisme de relocalisation forcée imposé par la bureaucratie européenne ? » Ce référendum devrait avoir deux avantages aux yeux du PiS, celui de mobiliser un électorat défavorable aux migrants tout en offrant au pouvoir des temps de parole et des moyens financiers non réglementés (contrairement à une élection législative). Reste que selon un premier sondage de l’été 2023, seuls 43 % des électeurs (surtout de PiS et Konfederacja, un peu de Troisième Voix) déclarent vouloir participer à ce référendum, 26 % n’en ont pas l’intention et 31 % restent indécis.
La stratégie électorale de PO est tout autre. Elle vise à la mobilisation de l’électorat qui ne sait pas comment voter, que les enquêtes estiment entre 10 et 15 %. Elle a organisé le 4 juin, date anniversaire des premières élections libres de 1989, une imposante marche nationale jusqu’à Varsovie qui a rassemblé un demi-million de personnes contre la vie chère, pour une Pologne européenne, et contre la mise en place de cette commission d’enquête sur l’influence russe.
Les sondages ne cessent de souffler le chaud et le froid
Devant cette foule extraordinaire, qui rappelait à de nombreux participants l’ambiance de Solidarność en 1980 ou de la victoire des élections de 1989, Donald Tusk a énoncé une promesse. Il l’a résumée en quelques formules apparemment banales – la liberté et l’État de droit, puis l’autonomie gouvernementale et l’intégration européenne, la protection des minorités, le rétablissement du droit à l’IVG –, en fait des mots d’ordre très forts dans le contexte des délires du PiS et de Konfederacja. Une seconde marche est prévue le 1er octobre, deux semaines avant le scrutin. Aura-t-elle la même dynamique ? Stabilisera-t-elle une position de force pour l’opposition ? C’est possible, si toutes les coalitions obtiennent plus de 8 %. Un sondage publié le 9 septembre par Rzeczpospolita l’envisageait (26 % pour la KO, 10 % pour la Troisième Voie et 10 % pour la Gauche, contre 33 % pour le PiS et 9 % pour Konfederacja), mais le 13 septembre, un autre sondage prévoyait l’effondrement de la Troisième Voie à 6 % et sa disparition, ce qui augmente mécaniquement le nombre de députés au PiS avec seulement 35 % des suffrages, et lui ouvre, à quelques députés près, la possibilité de former seul un gouvernement. En réalité, les sondages ne cessent de souffler le chaud et le froid (il y en a plusieurs par semaine) et, plutôt que de fournir des certitudes, ils alimentent les inquiétudes.
- 1. Voir Jean-Yves Potel, « La Pologne en élections », Esprit, juin 2023.