Montrer le travail au cinéma
La représentation de vies économiques par les films sociaux, fondée sur la survie d’agents individuels atomisés et précaires rejoint une dévalorisation du travail en tant que source de fierté pour ses acteurs.
Une tendance du cinéma, dans les quinze dernières années, vécues par plusieurs pays occidentaux dans une prégnance d’un chômage important et de difficiles reprises économiques, a été la réalisation de films sociaux. Or ces œuvres, souvent centrées sur les difficultés de vie des personnages, traitant souvent d’une perte de dignité économique, abordent le travail comme un besoin, et non comme une des composantes fondamentales de l’économie, avec le capital.
Devant La Loi du marché (Stéphane Brizé, 2015), le spectateur ne comprend pas le métier de vigile de supermarché, emploi peu qualifié et pourtant secteur important d’embauche. Cette centration sur l’emploi, sa recherche et la compétition entre celles et ceux le cherchant, plutôt que sur le travail et ses réalités, atteint un maximum dans Les Règles du jeu (Claudine Bories et Patrice Chagnard, 2015), documentaire sur l’amélioration de l’employabilité de jeunes non qualifiés, où jamais les conditions de travail des postes qu’ils seront amenés à occuper ne sont évoquées. Ken Loach, en évoquant le recours à la main-d’œuvre immigrée, les contrats ultra-flexibles et l’ubérisation dans It’s A Free World! (2008), Moi, Daniel Blake (2016) et Sorry We Missed You (2019) innove, mais ces films sociaux négligent la persistance de l’emploi indéterminé, du sur-emploi, des temps partiels, des horaires de nuits, du « présentialisme », de la « réunionite » ou du temps de travail contraint, autant de réalités peu abordées par les cinéastes. A contrario, un des plaisirs de La Syndicaliste (Jean-Paul Salomé, 2023) fut son traitement d’un scandale économique au sein d’une entreprise, y compris via les relations humaines en son sein, comme un thriller politique.
Parallèlement, la baisse de l’emploi industriel en France depuis une trentaine d’années – secteur créant à nouveau des emplois depuis début 2021 – a fait oublier que cette branche de l’économie occupe encore 3, 2 millions de travailleurs, à un point tel que les cinéphiles ne peuvent se représenter l’image d’une usine moderne. Les images populaires confinent au cliché ou au comique des Temps modernes (Charlie Chaplin, 1936), autre référence négative citée par les promoteurs de l’industrie française, aux côtés de Germinal, pour déplorer la mauvaise image de leur secteur dans l’opinion. La souffrance au travail et les exigences de sécurité sur les lieux d’emploi sont également peu abordées, en dehors du documentaire Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés (Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau, 2006) et de la fiction Rouge (Farid Bentoumi, 2021), celle-ci trouvant son intérêt dans un scénario prenant aux allures d’enquête plutôt que dans une centration sur les aspects sociaux. La même absence d’image consensuelle et de représentations partagées se retrouvait jusqu’à il y a quelques années pour l’agriculture, avant que quelques œuvres (Petit paysan, Hubert Charuel, 2017 ; Wine Calling, Bruno Sauvard, 2018 ; Au Nom de la Terre, Édouard Bergeon, 2019 ; La Terre des hommes, Naël Marandin, 2021 ; La Nuée, Just Philippot, 2021) ne renouvellent les regards. Les travailleurs de supermarchés ou des plateformes, nouveaux lieux de concentration importante de la classe ouvrière, et les livreurs ou employés des nouvelles formes de logistique sont insuffisamment représentés au cinéma, en dehors de quelques scènes dans Nomadland (Chloé Zhao, 2021). En somme, le travail semble évoluer trop vite pour que ses représentations classiques s’y adaptent, et les caméras ne s’intéressent pas aux persistances des cadres historiques de l’emploi.
Cette représentation de vies économiques par les films sociaux, fondée sur la survie d’agents individuels atomisés et précaires rejoint, hélas, une dévalorisation du travail en tant que source de fierté pour ses acteurs. Pourtant, les œuvres marquant l’esprit sur les métiers de la fonction publique sont moins celles qui cherchent à édifier ou condamner que celles qui suivent au plus proche leurs personnages, permettant aux novices de comprendre la réalité de leur travail : ainsi de L.627 (Bertrand Tavernier, 1992) et Roubaix, une lumière (Arnaud Desplechin, 2019) pour la police, Ça commence aujourd’hui (Bertrand Tavernier, 1998) ou La Vie scolaire (Grand Corps Malade et Mehdi Idir, 2019) pour l’Éducation nationale. Dans le cinéma français, un juge reste un notable de province (voir L’Hermine, Christian Vincent, 2015), malgré la féminisation majeure de ce métier, et un avocat, un individu véreux ou riche, en dépit de la variété de revenus et de pratiques de ce métier. L’image de la médecine s’est heureusement modifiée, entre autres grâce à la filmographie de Thomas Lilti, qui a pu représenter les étudiants, les urgentistes et les généralistes, avec nuances et subjectivité ; ces œuvres doivent-elles leur réussite à ce que leur créateur, médecin lui-même, connaît parfaitement ce qu’il cherche à montrer, a contrario de la plupart des scénaristes et cinéastes ?
Au milieu de ces apories dans la représentation, quelques réussites récentes se signalent en ce qu’elles permettent de comprendre ce que peut être le travail et ce qu’il a pu représenter dans la vie de communautés.
Ainsi de L’Établi (Mathias Gokalp, 2023), d’après le récit de Robert Linhart paru aux Éditions de Minuit en 1978. Au-delà de la reconstitution du monde ouvrier dans Paris (l’usine Citroën de la porte de Choisy et celle, seulement évoquée, de Javel), l’adaptation représente aujourd’hui ce que supposait le travail dans l’industrie automobile à la fin des années 1960. Gestes répétitifs, usine peu automatisée, division très genrée du travail, protection relative des corps contre les blessures et incidents, mais surtout le nombre important des effectifs, plus élevé que dans les usines d’aujourd’hui, les savoir-faire propres à chaque spécialisation de métier, montré dans les scènes montrant les trois femmes, seules compétentes pour assembler les phares. Après vingt minutes de film, le spectateur comprend l’impossibilité du projet de Robert Linhart, malgré ses intentions louables et sa solidarité de classe prônée. L’amertume du personnage provient justement de sa prise de conscience de la distance entre son savoir théorique du travail, empli d’un certain marxisme, et les vécus des employés de Renault, qui reprennent partiellement ces analyses mais s’avèrent, bien sûr, motivés ou affectés par d’autres visions du travail.
Le même regard particulier d’une personne extérieure sur un lieu de travail particulier se retrouve dans Désordres (Cyril Schäublin, 2023), figurant Pierre Kropotkine visitant l’industrie horlogère du Jura bernois en 1877. On est de nouveau intrigué devant le portrait, par la caméra, d’une classe d’ouvriers spécialisés réalisant chacun un ou quelques gestes précis, difficilement assimilables par des néophytes. L’imprégnation territoriale de ce travail se révèle plus encore que dans L’Établi, la vallée suisse paraissant ne vivre que des commandes de montres, et le cinéaste prenant soin de montrer les moulins et installations hydrauliques permettant d’alimenter les machines. Le scénario dépasse ainsi l’aspect iconique de l’horlogerie suisse, en montrant bien ce que cette industrie supposa de main-d’œuvre qualifiée et malléable. La présence de Kropotkine dans l’intrigue dessine également le syndicalisme internationaliste de certaines ouvrières, en conflit avec les premières pratiques managériales, l’usine représentée faisant l’objet d’une inspection pour améliorer les rendements. Désordres a ainsi pour mérite de rappeler au public le rôle de l’humain dans les industries dites de pointe, qui furent et sont encore employeuses de masse, pas entièrement automatisées.
Un même regard intrigué sur un contexte particulier de travail habite Aux masques citoyennes (Florent Lacaze, 2023) : la construction rapide d’une usine de masques pendant le confinement, afin de livrer une commande de centaines de milliers d’unités pour Bordeaux-Métropole. Deux pôles de personnages se distinguent alors : le patron, plus grand que nature, excessif mais habité par le stress ; et l’ensemble des ouvriers, très majoritairement des couturières, dans un contexte où le droit du travail et la durée légale de la semaine sont vite oubliés, y compris le Premier mai, sujet d’une des rares scènes amères du documentaire. Le film se découvre également comme un éphémère rappel aux compétences perdues, celles du textile français, réactivées à petite échelle par plusieurs entreprises depuis une dizaine d’années. Il s’apprécie, surtout, comme portrait d’un entrepreneur plus grand que la vie, expansif et empathique, exigeant et généreux ; une présence surprenante de patron dans le genre documentaire. La question, bien sûr, reste celle d’un possible intérêt filmique d’un dirigeant d’entreprise classique, d’un patron de PME ne donnant pas dans l’exubérance ; le portrait documentaire de l’ascension ou de la chute d’une entreprise prendrait plusieurs années et rejoint la question de l’économie comme bon sujet, ou pas, pour le cinéma.
De chaque instant (Nicolas Philibert, 2018) et Premières urgences (Éric Guéret, 2022), sur la formation d’étudiants en soins infirmiers et le parcours de jeunes internes dans un hôpital de Saint-Denis, intéressent par leur centration sur les gestes, les savoirs techniques acquis par ces travailleurs médicaux. Le spectateur ressent une empathie envers ces élèves surpris devant leurs premières expériences, construisant peu à peu leur expertise, réagissant parfois à des situations les confrontant à leur ignorance. Ainsi se met en scène l’apprentissage d’un métier sur le tas, par l’expérience, au-delà des savoirs théoriques et livresques d’habitude valorisés par le système éducatif. Semblablement, Sur l’Adamant (Nicolas Philibert, 2023) interpelle l’esprit, chaque scène d’intervention auprès des patients de cette péniche proposant un accueil de jour à des patients en psychiatrie supposant un savoir d’improvisation, de réaction appropriée face aux demandes et réactions des personnes accompagnées. Ces trois œuvres fonctionnent le mieux dès lors qu’elles captent des instants, magnifient le cadre documentaire en tant que genre de l’imprévu : les spectateurs se souviennent longtemps de tel psychiatre écoutant un patient avant de le convaincre de dessiner, ou de la suture d’une jambe blessée filmée en hors-champ, où toute la tension et la surprise du moment se lisent sur le visage des internes. Alors se dévoile l’essence particulière du métier de soignant.
Pourquoi ces œuvres font-elles exceptions ? La réduction des effectifs dans les grandes usines automobiles ou manufacturières, du fait de l’automatisation de tâches, a-t-elle rendu moins cinématographiques ces lieux de travail ? Les cinéastes ont-ils oublié cette réalité économique ? La faible syndicalisation en France limite-t-elle la connaissance par le plus grand nombre des conditions de travail, de la vie des entreprises ? Un constat du début de ce texte revient : Toyota à Onnaing est la plus grande fabrique de véhicules en France, Renault développe ses sites pour s’adapter à l’électrification, mais le grand public ne sait plus à quoi ressemblent ces lieux de travail, donc les cinéastes ne savent pas ou ne cherchent pas à les représenter. La promotion, par les pouvoirs politiques et les consommateurs, du « fabriqué en France » ne trouve pas encore de transposition au cinéma. Le caractère attirant pour l’œil des grands lieux de travail demeure pourtant : Mathias Gokalp parvient à reconstituer une chaîne automobile telle qu’elle pouvait fonctionner en 1968, créant à elle seule sa profondeur de champ et les actions de chaque ouvrier venant remplir le cadre. Pourquoi les usines de 2023 ne pourraient-elles pas créer des images aussi impressionnantes ?
Pourtant, ainsi que le montre le documentaire Low Tech (Adrien Bellay, 2023), la réindustrialisation et la transition écologique exigeront davantage de métiers techniques, manuels, de travail physique, une relance du secteur secondaire et du secteur primaire face au tertiaire, pôle de compensation partielle du chômage de masse depuis la fin des Trente Glorieuses. Le cinéma, n’ayant pas suivi les transformations du travail depuis une trentaine d’années, ni la reprise de l’emploi industriel depuis quelques années en France, n’a pas encore pris conscience de ces transformations économiques et mentales. Le chantier, parallèle à celui d’une meilleure connaissance du travail, de entreprises et des administrations, par les citoyens, les chercheurs et les médias, reste ouvert.