L’absurde du pouvoir. La Favorite de Yórgos Lánthimos
En retirant à la royauté ses symboles habituels, Lánthimos dit quelque chose de la trivialité de la politique.
La reine Anne (1665-1714, interprétée par Olivia Colman) dirige l’Angleterre et mène une guerre contre la France depuis un palais dont elle ne sort jamais, entourée par sa cour et ses officiers. Sa favorite, Lady Sarah Churchill (Rachel Weisz) est tout à la fois sa conseillère politique, son soutien psychologique et son amante (elle est aussi l’ancêtre du Premier ministre du même nom). Son rôle auprès d’une reine fragile et isolée tient de la régence. Quand Abigail (Emma Stone), sa jeune cousine, devient courtisane et se rapproche à la fois d’elle et de la reine, c’est un nouvel équilibre qui se crée, avec les tensions que l’on imagine entre les deux prétendantes à l’affection souveraine et au pouvoir qu’il ouvre.
Le film historique de Yórgos Lánthimos, La Favorite, présente une facture classique. Pourtant, une fois passé l’effet des panoramas grandioses d’une esthétique travaillée, la première réaction au film est un rire stupéfait. Au milieu des affaires graves de l’État surgissent des énormités, réponses disproportionnées, évocations sexuelles ou hiatus. Souvent, l’absurde repose sur la rupture entre le sérieux du contexte et les soudains cris, changements d’humeur, ordres et contre-ordres inexplicables de la reine, plus enfant que souveraine – elle pleure ou se roule par terre quand elle veut du gâteau, sa favorite la dispute ou au contraire cède à ses caprices. Un soir, la favorite ramène la reine épuisée en fauteuil roulant dans sa chambre – elle a interrompu une fête, après avoir annoncé le doublement de l’impôt foncier pour financer la guerre. Soudain, elle se penche sur elle et lui propose « d’aller très vite », c’est-à-dire de rouler à toute vitesse dans le couloir vide du palais. Lors de cette même soirée, la danse désarticulée et incongrue de Lady Sarah prend définitivement ses distances avec le réalisme. Pour autant, cette trivialité peut être prise pour une interprétation tout aussi sérieuse de l’histoire qu’un phrasé théâtral sur-écrit et des têtes trop poudrées.
La mise en scène redouble ces ruptures de ton par le passage de plans serrés à des champs larges qui distord l’image, ou par l’irruption de musiques dissonantes voire stridentes, autant d’effets dont Lánthimos est amateur. Pourtant, le réalisateur va moins loin que dans ses films précédents. Il transmettait un sentiment d’étrangeté dans The Lobster (2015) – l’hôtel aux clients apathiques d’une société pluvieuse était le lieu d’une obligation de se marier sous peine d’être transformé en l’animal de son choix ; Mise à mort du cerf sacré (2017), avec les dilemmes moraux et mortels de son chirurgien glacial de la upper middle class d’une ville américaine moyenne, provoqués par l’effroi du fantastique, frôlait la déshumanisation. Il y a dans La Favorite, outre un humour plus franc, des personnages plus entiers, auxquels on s’attache facilement. Cela le distingue du principal modèle du genre, Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick, rigoureux et cérébral, rétif à l’émotion, où l’on observait du dehors l’ascension et la chute grandioses d’un arriviste irlandais au XVIIIe siècle. On pourra déplorer la prudence de l’avant-gardiste grec, plus adaptée au grand public, ou au contraire apprécier cette ouverture à l’affect du spectateur. On pourra aussi trouver le résultat poussif ou de mauvais goût, ou encore y prendre un certain plaisir en abandonnant quelques codes.
Ramené à l’objet du film, plus directement politique que les précédents de l’auteur, l’absurdité est celle d’une rupture du sens dans l’histoire – c’est cela qui fait dire à ce film historique des choses très contemporaines. Alors qu’en dehors du palais, la guerre avec la France fait des milliers de morts, rien n’en est montré ; on n’en voit même pas le point de vue d’autres personnages que celui des trois principaux. On évoque une visite d’ambassadeurs au palais, sans jamais les montrer. L’absurdité est celle d’un pouvoir qui, par sécurité et fragilité, demeure enfermé sur lui-même. Tournant en vase clos, ramené aux folies banales qui l’incarnent, le pouvoir a quelque chose de risible. En retirant à la royauté les symboles à travers lesquels elle est souvent montrée dans les films historiques, Lánthimos dit quelque chose de la trivialité de la politique.
La rupture la plus forte survient entre le sérieux du pouvoir et le sexe. Entre les trois personnages féminins s’engage un jeu sexuel dont on ne sait jamais tout à fait s’il est sincère ou non, désiré, subi ou intéressé. Ces femmes ont, chacune à leur manière, été humiliées : la reine, par l’enfermement de sa position et dix-sept grossesses avortées ou enfants morts en bas âge, qu’elle compense par autant de lapins enfermés dans de petites cages dans sa chambre – elle a failli à son rôle de souveraine, celui de fournir une descendance à la dynastie ; la favorite, Lady Sarah, par les hommes du pouvoir au cours de son ascension – dans une autre époque et une autre société, elle aurait été femme politique, ici elle ne peut que l’être par procuration ; la jeune courtisane Abigail, par la chute de sa famille, qui l’a laissée sans rien – c’est-à-dire sans père ni mari.
Les trois femmes débordent le domaine reproductif et décoratif auquel on les assigne au sein de la cour, pour toucher à leur manière ce pouvoir qui n’appartiendrait qu’aux hommes. Ces derniers, d’ailleurs, sont particulièrement absents : à peine quelques rôles secondaires les tiennent à distance à la fois de l’intrigue, du désir et du pouvoir. Replacés à leur rôle de prédateurs, au sens d’une réduction. Un jeune officier qui tourne respectueusement autour d’Abigail depuis plusieurs jours entre dans sa chambre et s’adosse à la porte, suggestif ; elle lui dit sèchement, assise sur son lit : « Êtes-vous ici pour me séduire, ou pour me violer ? », lui répond, indigné : « Je suis un gentleman », elle se laisse tomber sur son lit, les bras écartés : « Viol, alors ». L’humour du film n’en fait pas une innocente comédie.
La mise en scène plus accessible de Lánthimos, associée au battage médiatique qui accompagne la sortie du film, ouvrirait paradoxalement à un propos audacieux, fût-il amené par le rire. Barry Lyndon montrait un homme d’origine pauvre qui devenait respectable par le métier des armes, puis par le mariage avec une noble et riche veuve, avant de s’écraser contre le mur de verre des origines et d’être humilié par le milieu auquel il désespérait d’appartenir. La Favorite, représentation de son époque, mêle au pouvoir l’absurde, l’homosexualité et l’empowerment féminin. Avec plus de chaleur, plus de dynamisme dans la mise en scène, mais aussi une folie qui tranche avec le message affirmé des années 1970.