Photo de Mikhail Pushkarev sur Unsplash
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Interdiction des réseaux sociaux et impuissance contemporaine de l’État

La mesure d'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans arrive à la fois bien tard, compte tenu du quasi vide normatif où s'est développé l'espace public numérique, et s'attaque aux usages sans remettre en cause les structures. 


Des mesures semblent vouloir être prises aujourd’hui, au plus haut niveau de l’État, en faveur de l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Ces annonces, très médiatiquement orchestrées, donnent le sentiment d’une reprise en main. Elles traduisent pourtant moins une vision politique qu’une réaction tardive face à des dynamiques qui ont largement échappé à la puissance publique.

Car on entend désormais réprimer les usages, alors même que l’on a laissé prospérer, pendant des années, des modèles économiques particulièrement prédateurs et toxiques. Cela s’est fait sans véritable régulation, souvent au nom d’une société en réseau présentée comme innovante, ouverte et émancipatrice. Les pratiques numériques des plus jeunes se sont ainsi développées dans un quasi-vide normatif.

Cette situation n’est pas sans rappeler d’autres impuissances contemporaines de l’État. Comme dans la lutte contre les trafics — toute proportion gardée — on rend visibles des actions localisées, policières ou coercitives, tout en restant largement désarmé face à des logiques de pouvoir déterritorialisées, économiques et transnationales. L’État agit alors là où il peut encore donner l’illusion de l’action.

Ce déplacement est d’autant plus frappant que l’on a laissé s’installer, au cœur de nos sociétés, des plateformes devenues de véritables empires numériques. Certaines, comme TikTok, relèvent de puissances extra-européennes dont les intérêts économiques, culturels et politiques ne sont pas nécessairement alignés avec les nôtres. Ces acteurs disposent de ressources financières, technologiques et symboliques souvent supérieures à celles des États, tout en échappant largement aux cadres territoriaux classiques de la souveraineté.

La régulation des réseaux sociaux a longtemps été reléguée au second plan du débat public français, au profit de réponses ponctuelles centrées sur les contenus haineux ou la désinformation. Cette focalisation, si elle est légitime, a toutefois évité une réflexion de fond sur les structures mêmes du numérique : ses logiques algorithmiques, économiques et attentionnelles, mais aussi ses effets sur la socialisation, la subjectivation et la fragmentation du débat public.

La régulation des réseaux sociaux a longtemps été reléguée au second plan du débat public français.

En traitant le numérique comme un simple outil, et non comme un espace normatif et politique à part entière, on a laissé aux plateformes privées le soin de définir, de facto, les règles de la visibilité, de la reconnaissance et de l’attention. L’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs apparaît alors moins comme une solution que comme un symptôme : celui d’une puissance publique qui intervient tardivement, sur les corps et les usages, faute d’avoir régulé à temps les structures. Les dispositifs de vérification de l’âge envisagés — notamment biométriques — renforcent encore cette impression. Ils traduisent une préférence pour des mesures coercitives plutôt que pour une véritable politique de régulation structurante et d’éducation au numérique. Or, comme dans la gestion de l’espace public, la multiplication de ces dispositifs est souvent le signe d’un aveu de faiblesse politique plus que d’une vision à long terme.

L’enjeu n’est pourtant pas seulement de modérer ou d’interdire. Il est de penser les conditions de possibilité d’un espace numérique réellement démocratique, fondé sur une compréhension fine des rapports de pouvoir qu’il organise, en accentuant aussi le développement d’autres modèles de réseaux sociaux, qui soient éthiquement plus souhaitables. À défaut, nous laissons s’installer un ordre numérique dépolitisé en apparence, mais profondément normatif, où la logique de l’optimisation et du rendement supplante celle du débat et du commun.