Lauren Lee McCarthy · Photo crédit : Lieu Unique
Lauren Lee McCarthy · Photo crédit : Lieu Unique

Jouer avec la technologie

Lauren Lee McCarthy, Que puis-je pour vous, jusqu’au 8 septembre 2024 au Lieu unique à Nantes.

Les technologies numériques peuvent servir à aiguiser nos sensibilités à des questions politiques, sociales ou écologiques. L’artiste américaine Lauren Lee McCarthy, à découvrir au Lieu unique à Nantes jusqu’au 8 septembre 2024, nous fait éprouver leur effet de déstabilisation.


Les écrans numériques nous sont aujourd’hui devenus indispensables. Disponibles, rapides, ils répondent infailliblement. Mais leur omniprésence et leur usage coutumier ne permettent pas d’apprendre à discerner les métamorphoses de nos vies qui se produisent par eux. Or à l’heure où le traitement par le signal, la rationalité technique et l’automatisation investissent de plus en plus nos interactions sociales, les pratiques de l’art qui font intervenir les innovations technologiques qui envahissent notre quotidien sont des ressources inestimables pour nous aider à développer une plus grande réflexivité à leur endroit.

Les nouvelles technologies peuvent devenir des médiations par lesquelles nous apprenons à interpréter et à percevoir le monde selon des prismes différents, à le saisir par ce qu’il ne donne pas immédiatement à voir1. Les alliances entre les arts et les technologies sont, à cet égard, riches de promesses. Ceci dans la mesure où c’est souvent par des expériences sensibles qu’il devient possible d’instaurer une subtile résistance au contrôle des affects qui domine dans nos sociétés d’hyperconsommation. Le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari vantaient à ce propos les vertus de formes moléculaires de réaction, pour évoquer des formes de résistance non pas globales mais moléculaires, au sein des sociétés de contrôle, visant à creuser des sillons de dissidence dans une époque où le rapport au progrès technologique demeure souvent vécu de manière très univoque, voire suffocante2.

Les alliances des arts et des pratiques créatives sont comme une manière de rompre avec de telles lignes dures, avec un tel degré d’inertie asphyxiante, en permettant de créer des zones de respiration. C’est en effet par de telles alliances que l’on peut apprendre à jouer avec les technologies, en les extirpant de l’ornière de la pure instrumentalité, en retrouvant ainsi une forme de confiance par le fait même de dissocier les technologies numériques du modèle capitalistique (atrophiant) qui les définit encore trop systématiquement. C’est pour cette raison que l’introduction de l’art numérique dans l’appréhension des technologies est si essentielle d’un point de vue sociétal : elle correspond à un besoin d’associer l’aventure technologique à un « supplément d’âme3 ». C’est une manière aussi de souligner que les technologies ne sont en aucune façon réductibles à leur dimension instrumentale, ni à certains modèles économiques qui les régissent encore trop directement par le biais des GAFAM. Les technologies numériques peuvent en fait servir des causes très hétérogènes, comme l’aiguisement de nos sensibilités à des questions politiques, sociales ou écologiques. Elles ne reflètent plus l’imposition alors d’un ordre, mais provoquent du désordre, du jeu. L’artiste américaine Lauren Lee McCarthy, à découvrir au Lieu unique à Nantes jusqu’au 8 septembre 2024, nous fait éprouver un tel effet de déstabilisation avec force4.

Ses installations font intervenir des performances, une multitude de dispositifs techniques et de logiciels, des films, de la photographie…, en proposant de créer au-delà des espaces contraints que sont les galeries, en invitant le public à sortir des cadres préétablis qui régissent nos espaces de vie sociale ou qui créent des effets de contrainte sur nos modes de vie personnels ainsi que des effets de bulles cognitives. Face à des logiques de repli, Lauren Lee McCarthy énonce l’ambition de faire de chaque œuvre « une tentative de sortir de soi pour mieux se rapprocher des autres5  ». Un autre enjeu – tout aussi essentiel – est de comprendre la distance qui perdure entre les modes de gouvernance algorithmique et ce que nous sommes d’un point de vue subjectif. À l’heure où la prédiction algorithmique entend régir l’organisation de nos vies (économique, sociale ou urbaine), une dimension existentielle intervient dans l’ambition de rappeler que l’identité d’une personne se définit toujours par son devenir, par la puissance d’être toujours différent, selon des lignes qui ne doivent jamais cesser de s’inventer, et qu’elle ne saurait par conséquent être réductible à sa mise en data.

Un défi est ici de résister à l’idée que nos subjectivités seraient révélées par des algorithmes, en générant aussi progressivement un fort degré de conformisme social. Dans une installation intitulée LAUREN, Lauren Lee McCarty souligne l’ambiguïté d’une situation où, afin de gagner en confort de vie, nous acceptons de nous laisser guider par une intelligence artificielle s’immisçant toujours un peu plus dans notre vie intime. Le confort apporté par nos environnements numériques peut alors agir comme un redoutable extincteur de notre vigilance critique.

Or, vis-à-vis de cela, il est encore temps d’intervenir sur l’évolution de nos sociétés hyper-connectées en faisant jouer l’ambivalence, autrement dit la dimension pharmacologique, qui les définit dans un sens qui soit favorable à l’épanouissement des subjectivités créatives. Si les vents contraires sont particulièrement intenses aujourd’hui d’un point de vue capitalistique (en matière de prédation de données personnelles), on a le sentiment que certaines luttes en faveur de l’émancipation des individus doivent englober celle d’une « économie subjective6 », en instituant par-là d’autres manières d’être au monde et de sentir. Les technologies numériques, alliées aux arts, peuvent nous aider dans cette transition, en nous donnant les moyens d’être au monde en étant davantage à son écoute, plus émotionnellement, plus sensiblement.

Dans de nombreux agencements de création, les technologies ne sont plus là uniquement comme des outils d’un contrôle social mais agissent comme des instruments libérateurs. Ils réintroduisent des écarts et des formes hétérogènes dans les processus de subjectivation. Une conséquence essentielle de ces opérations est que par les expériences artistiques, la relation que nous entretenons spontanément avec nos écrans tend indéniablement à mûrir. Nous sommes, à travers elles, plus intensément amenés à quitter le registre de fascination qui entoure trop systématiquement la plupart de nos médiations technologiques dans nos sociétés d’hyperconsommation, en les inscrivant dans des univers symboliques complexes constitués d’écarts et de détournements. Dans ces conditions, les nouvelles technologies deviennent ce par quoi nous apprenons à affirmer une subtile résistance aux logiques d’appauvrissement du sens ainsi qu’aux multiples contraintes qui affectent nos manières de vivre et de penser.

Plus amplement, les pratiques de l’art assurent un certain jeu (au sens d’une juste distance) autant à l’égard des technologies que vis-à-vis des politiques qui les orientent, en assurant des possibilités de réaffirmer une part d’autonomie des sujets eux-mêmes, dans la mesure où la valeur morale d’autonomie « ne se réduit pas à l’idéal de maîtrise de soi ou d’indépendance auquel cette notion est souvent rattachée7  » mais qu’elle renvoie à une capacité d’inventer d’autres possibles, de nouvelles modalités d’action et d’expérimentation. Or les agencements de création agissent comme des processus par lesquels les subjectivités s’affirment en marge des pouvoirs établis, en préservant ainsi sans doute une part d’autonomie nécessaire à tout engagement lucide et critique dans la société. Par-là, on peut dire que si nos sociétés hypermodernes sont porteuses de risques touchant à nos écosystèmes environnementaux et sociaux, elles sont aussi porteuses d’espérances. Elles peuvent considérablement enrichir nos modes de coexistence en créant des espaces inédits de partage du sensible.

  • 1. Voir Pierre-Antoine Chardel, L’Empire du signal. De l’écrit aux écrans, Paris, CNRS Éditions, 2020 et Socio-philosophie des technologies numériques. Éthique, société, organisations, Paris, Presses des Mines, 2022.
  • 2. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1980.
  • 3. Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion [1932], Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2006, p. 330.
  • 4. Lauren Lee McCarthy, Que puis-je pour vous, commissaire d’exposition : Thierry Fournier, du 21 juin au 8 septembre 2024 au Lieu unique à Nantes.
  • 5. Voir son site lauren-mccarthy.com
  • 6. Félix Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, coll. « Espace critique », 1992.
  • 7. Corine Pelluchon, Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Paris, Cerf, coll. « Humanités », 2011, p. 281.