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Photo : ThisisEngineering RAEng via Unsplash
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Flux d'actualités

Quelle souveraineté numérique ?

L’intégration de la société Palantir au projet Gaia-X (censé favoriser la souveraineté européenne en matière de numérique et de traitement des données) suscite de nombreuses interrogations. Elle questionne l’extension du traitement des données à une sphère aussi cruciale que celle de la santé, ainsi que ses possibles effets discriminatoires.

À l’heure où le « pass sanitaire » doit se généraliser pour faciliter les déplacements dans l’Union européenne, la question des garanties relative à la confiance et la transparence se pose de manière très sérieuse. Dans le cas des applications de « traçage » développées dans la lutte contre la Covid-19, ces enjeux ont resurgi, compte tenu des effets de porosité qui sont induits par le numérique : qui peut garantir sur le long terme que les données de santé recueillies ne seront pas détournées par des entreprises ou par un État ? Plus largement, un risque n’est-il pas de favoriser une sorte d’accoutumance au fait d’être potentiellement identifié sur des critères de (bonne) santé susceptibles d’être redéfinis de manière arbitraire ? Cela, à plus forte raison si nous nous projetons dans le temps long, avec les changements de régimes politiques qui peuvent toujours advenir.

Ces interrogations sont légitimes dans la mesure où les systèmes techniques ne sont jamais infaillibles et sont toujours susceptibles d’être détournés, quand bien même l’instance étatique qui les promeut serait motivée par des ambitions louables. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions, c’est sans doute encore plus vrai avec le numérique : le remède peut vite se transformer en poison, à plus forte raison lorsque les instances qui brandissent un idéal de souveraineté européenne en termes de protection des données passent des accords douteux avec des entreprises américaines spécialisées dans la surveillance et le renseignement.

On a ainsi vu, en novembre 2020, Palantir rejoindre le projet Gaia-X, créé pourtant à l’initiative des gouvernements allemand et français afin d’instaurer un écosystème européen souverain dans la gestion des données. Un tel réseau de partage était censé rassembler, au niveau européen, non seulement des entreprises, mais des administrations publiques, des acteurs de la santé ou des institutions scientifiques. Le choix d’un tel partenaire industriel, dirigé par Peter Thiel, chantre du transhumanisme, est difficilement compatible avec la tradition européenne de réflexivité critique vis-à-vis du progrès technologique et scientifique.

On a ainsi du mal à comprendre la politique de souveraineté numérique qui se joue avec un tel rapprochement. Une telle confusion des sphères industrielle et politique a de quoi brouiller la capacité de discernement des citoyens, tout autant que l’expérience de la confiance qui est essentielle à la vie en commun : sans confiance, les énergies qui font société se tarissent. Ces collisions douteuses, non seulement avec Palantir, mais aussi avec Google ou encore Huawei, réactivent les débats éthiques éminemment sensibles sur l’acceptation sociale du traitement des données personnelles.

Car si nous sommes déjà accoutumés au fait de semer nos données par le biais des réseaux sociaux ou de nos activités en ligne, au fait donc d’être engagés dans une forme de dévoilement numérique quasi permanent, les possibles effets de stigmatisation générés par des applications intégrant des données de santé ne sont pas du même ordre. C’est la possible vulnérabilité du sujet qui se voit concernée par la production de critères de bonne santé, surtout lorsque ces derniers échapperont aux pouvoirs étatiques et pourraient être édictés par des organisations privées. La confiance dans l’innovation numérique se gagne et ne se décrète pas : elle doit reposer sur des démarches cohérentes et lisibles par le plus grand nombre. Or, à ce jour, la remise en cause des engagements initialement pris en faveur de la souveraineté numérique, non seulement ne contribue pas à renforcer cette ambition éthique de premier plan, mais pourrait avoir de graves conséquences démocratiques à moyen terme. Car « sans confiance, comme l’a exprimé Zygmunt Bauman, le réseau des engagements humains s’écroule, faisant du monde un endroit encore plus dangereux et plus effrayant1 ».

 

  • 1. Zygmunt Bauman, Vies perdues. La modernité et ses exclus, traduit de l’anglais par Monique Bégot, Paris, Payot, 2006, p. 169.

Pierre-Antoine Chardel

Philosophe et sociologue, professeur à l'Institut Mines-Télécom Business School et chercheur à l’Institut interdisciplinaire d'anthropologie du contemporain (CNRS/EHESS). Il est notamment l'auteur de L’empire du signal. De l’écrit aux écrans (CNRS Éditions, 2020).