Agents de l’ICE et de la police des frontières à Minneapolis, 24 janvier 2026 © Chad Davis (Wikimedia Commons)
Agents de l'ICE et de la police des frontières à Minneapolis, 24 janvier 2026 © Chad Davis (Wikimedia Commons)

Aux États-Unis, la violence d’État au grand jour

Les émeutes dans le Minnesota ont mis en lumière un changement de paradigme dans l'exercice de la violence par les forces de l'ordre américaines. Auparavant propre au milieu carcéral, et sous le sceau du secret, elle s'exerce à présent dans l'espace public, au vu et au su de tous.


La seule occasion où j’entendais mon père parler espagnol, c’était la prière. Avant le dîner, il remerciait Dieu dans sa langue maternelle pour la nourriture que nous avions reçue et pour notre présence les uns auprès des autres. Il le fait encore aujourd’hui.

Nous avons vécu dans le Minnesota de 1993 à 1999 et, pendant les nuits d’hiver, lorsqu’un vent glacial faisait chuter la température si bas qu’elle était la même en Fahrenheit et en Celsius, sa bénédiction était étrange et pourtant essentielle à qui nous étions, comme il sied à une prière.

À l’époque, les communautés immigrées du Minnesota commençaient tout juste à se structurer. Le nombre de familles originaires d’Asie du Sud-Est et de Somalie augmentait, mais il était encore loin d’atteindre la masse critique qui permet la création d’organisations civiques et culturelles, de restaurants et de magasins, a fortiori d’un pouvoir politique. Dans mon école, je ne me souviens d’aucune autre famille originaire d’Amérique latine. Le restaurant mexicain local s’appelait Taco John’s.

Quand je retourne dans la ville du Minnesota où j’ai grandi, je suis frappé par sa spectaculaire transformation. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle est devenue cosmopolite, mais elle accueille désormais une pluralité de cultures : plutôt que des individus isolés, désorientés par le froid, la neige et la population blanche, il y a des communautés. Des gens qui se soutiennent les uns les autres, qui célèbrent leur culture et prient ensemble dans leur langue.

Du moins, c’était le cas, jusqu’à très récemment.

L’occupation quasi militaire du Minnesota par les autorités fédérales chargées de l’immigration, qui se présentent comme des forces de l’ordre, a tout changé. Elle met à rude épreuve un tissu social riche des cultures et des communautés dont l’État est aujourd’hui composé. Le dynamisme de la vie publique de populations différentes, qui existait autrefois, a pour l’instant cessé. Aussi déchirant que cela soit, nous nous souvenons de cette situation passée qui, un jour, reviendra.

Il est tentant de considérer la lutte actuelle contre la violence et la terreur d’État1, dans le Minnesota et l’ensemble des États-Unis, comme la continuation des luttes pour la justice sociale menées par les générations précédentes. Il y a eu la lutte contre les nazis, celle contre la ségrégation dans le sud des États-Unis et celle contre l’apartheid. Aujourd’hui, un groupe marginalisé, celui des immigrés et des réfugiés, est confronté à la violence, et il est de notre devoir, en tant qu’Américains, en tant que chrétiens ou en tant qu’êtres humains, de nous tenir à leurs côtés.

Présenter les luttes actuelles comme la continuation de celles du passé permet de motiver les gens et d’orienter leurs mobilisations. Mais il est tout aussi important de souligner ce qui distingue l’injustice à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés et en quoi elle marque une nette rupture avec le passé : des dynamiques d’oppression qui n’existaient autrefois qu’à la marge de la culture publique américaine sont désormais omniprésentes.

Dans les marges, loin des regards, des figures d’autorité telles que les soldats et les gardiens de prison laissaient parfois libre cours à leurs pires instincts à l’encontre de ceux qui leur tombent sous la main. On prend de plus en plus conscience des blessures morales causées par la guerre2, des traumatisme durables que subissent les soldats parce que leur rôle les conduit à commettre des actes contraires à leurs principes moraux : tirer sur des personnes qui pourraient tout à fait être innocentes, terroriser des civils dans le but de dénicher des terroristes et transformer la violence en une abstraction ou un calcul. Pire encore : la cruauté humaine la plus vile dont ont fait preuve les militaires et les agents des services de renseignement américains, à Abu Ghraib3 et dans les prisons secrètes pendant la « guerre contre le terrorisme », n’est certainement que la partie émergée de l’iceberg des mauvais traitements commis par les représentants des États-Unis à l’étranger.

En tant que chercheur étudiant le système pénitentiaire américain4 et en tant qu’ami de personnes qui ont été incarcérées, je connais bien – même si je ne peux pas en comprendre la réalité vécue – la tyrannie que représente la vie en prison. De la création et l’application arbitraires de règles à la menace constante de violences physiques et d’agressions sexuelles banalisées sous forme de fouilles intégrales, les près de deux millions de personnes, en très grande majorité pauvres et de couleur, détenues dans les prisons et les maisons d’arrêt américaines connaissent intimement la terreur infligée par les agents de l’État.

Comme les conflits militaires, les prisons sont présentées au public comme des lieux bien ordonnés et régis par des règles, mais ce n’est pas le cas. En réalité, l’horreur particulière de ces lieux de violence tient précisément à ce mensonge. Les personnes détentrices d’un pouvoir font régner le désordre au nom de l’ordre. Elles imposent arbitrairement leur volonté au nom du respect des règles et cachent leur violence sous le couvert de la sécurité. Elles doivent donc dissimuler. Elles doivent déformer la vérité. Elles doivent multiplier les mensonges afin de détourner l’attention de l’hypocrisie inhérente à leur fonction. Pour les personnes extérieures, y compris la famille et les proches, ces mensonges sont crédibles. Les prisons garantissent certainement notre sécurité. Les guerres à l’étranger empêchent certainement les attentats terroristes sur notre sol. Entre collègues, ces mensonges sont prononcés avec une pointe de cynisme, comme nous le faisons tous quand nous parlons de notre travail. Seuls avec leurs pensées, les détenteurs de pouvoir qui se trouvent dans des lieux de violence savent que leur âme est tourmentée, mais l’inertie du quotidien – et la nécessité de gagner sa vie – tempèrent cette intranquillité.

Une partie de la vocation des spécialistes de l’éthique, et de la tâche du citoyen responsable, consiste à étudier attentivement les espaces fermés au public, marqués par un déséquilibre des pouvoirs, au sujet desquels les puissants prétendent que tout va bien, mais où les faibles subissent une inqualifiable cruauté. Lorsque des images et des récits provenant de ces espaces sont rendus publics – lorsque l’attention du monde se tourne vers Auschwitz, ou Montgomery et Selma, ou Soweto, lorsque nous entendons les récits des détenus de Guantánamo5 et des personnes placées à l’isolement6, lorsque nous voyons les vidéos de violences policières qui ont attisé le mouvement #BlackLivesMatter – notre indignation morale est renforcée par le sentiment d’avoir été trompés. Le discours public ne laisse aucune place à la réalité de ceux qui vivent dans des espaces de violence ; nous aussi, nous avons été dupes de la mauvaise foi des tortionnaires, des gardiens de prison ou des policiers.

Les vidéos tournées dans le Minnesota, qui révèlent la violence meurtrière des autorités fédérales censées protéger la « nation »7, pourraient sembler s’inscrire dans la tradition consistant à rendre visible ce qui était auparavant confiné aux espaces de violence. Désormais, quelque chose a changé. Ce qui se passe dans le Minnesota n’a plus lieu en secret. Les meurtres de Renee Nicole Macklin Good8 et d’Alex Pretti9 par des agents fédéraux de l’immigration ont tous deux été publiquement enregistrés ; la violence effrénée et l’inimaginable cruauté des agents fédéraux de l’immigration ont été filmées par des centaines d’habitants du Minnesota. Les actions des agents fédéraux de l’immigration ont été consignées dans de nombreuses affaires judiciaires. Les violences se produisent au grand jour, et non en secret. Et il n’y a aucune honte.

Les violences se produisent au grand jour, et non en secret. Et il n’y a aucune honte.

Les violences, qui étaient autrefois dissimulées et confinées dans les espaces où vivent les personnes les plus marginalisés, ont lieu désormais au vu et au su de tous, et ce changement requiert qu’on reconsidère radicalement leur logique. Le mensonge était autrefois essentiel aux violences, qui devaient restées cachées – au monde en général, aux amis et à la famille, aux auteurs des violences eux-mêmes. Aujourd’hui, le mensonge est devenu inaudible. Tout le monde voit les meurtres, et les responsables publics parlent de lutte contre le terrorisme intérieur10. Qui cherchent-ils à convaincre ? Nous sommes entrés dans une période où l’indignaton morale n’est peut-être plus possible, et pourtant la cruauté et la violence n’ont pas diminué dans notre monde.

Les temps changent. Le monde évolue. La nostalgie ne nous mène nulle part. Notre espoir d’un monde juste demeure, et nous devons trouver comment agir en fonction de cet espoir dans notre monde en mutation.

Je ne vis plus dans le Minnesota, mais il y a quelques jours, j’ai emmené mon fils à une manifestation en solidarité avec les immigrés et les militants associatifs du Minnesota. À 3 ans, il aime les histoires avec des gentils et des méchants. Ces récits, condensés dans des slogans et des chansons, sont le pain quotidien des manifestations : « Dans chaque ville, dans chaque village, jetez la police de l’immigration dehors [ICE out], mettez la police de l’immigration à l’arrêt. » À son âge, il peut comprendre qu’on ne devrait pas enfermer les gens. Cela implique la séparation, la rupture des liens qui unissent les familles et les communautés, les liens qui nous font nous sentir aimés et qui font de nous qui nous sommes.

Puis les slogans se sont transformés en invectives, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, contrairement à une dizaine d’années auparavant. Un langage qui était autrefois réservé aux moments privés de colère et d’intimité, derrière des portes closes, fait désormais partie du discours public. J’ai eu un moment d’hésitation. Je me suis senti vieux. Sommes-nous, comme nos adversaires, en train d’accepter l’effondrement des frontières entre le public et le privé ? Ou ces invectives sont-elles l’expression prophétique d’une indignation légitime11 ? Sont-elles une nouvelle forme de prière, encore une fois dans une langue qui m’est étrangère ?

Les habitants du Minnesota ne craignent pas le froid, qui nous rassemble. Il en va de même pour la glace [ice]. Nous vivons une époque nouvelle, et il est juste que nous avancions avec hésitation, attentifs à l’inconnu. Mais il est encore plus juste que nous avancions ensemble, que nous prenions soin les uns des autres sur un plan à la fois pratique et spirituel. C’est la leçon que nous rappellent tant d’activistes, de militants associatifs et de gens ordinaires du Minnesota qui défendent leurs communautés avec grâce, fût-elle discrète, chahuteuse ou étrange.

 

Cet article, publié sur Sojourners (https://sojo.net/articles/opinion/nations-violence-no-longer-private) le 3 février 2026, est traduit de l’anglais par Jonathan Chalier et reproduit avec l’aimable autorisation de Sojourners.

  • 1. Entretien avec Robin D. G. Kelley, “Renee Good’s murder and other acts of terror”, propos recueillis par Deborah Chasman, Boston Review, 17 janvier 2026.
  • 2. Dave Philipps, “Troops involved in boat strike face a ‘moral injury’ risk, experts say”, The New York Times, 12 décembre 2025.
  • 3. Seymour M. Hersh, “Torture at Abu Ghraib”, The New Yorker, 3 mai 2004.
  • 4. Joshua Dubler and Vincent W. Lloyd, “Restructuring a world without prisons”, Sojourners, décembre 2020.
  • 5. Sergio Martínez-Beltrán, “Venezuelan men allege mistreatment while in detention in Guantánamo Bay”, NPR, 25 février 2025.
  • 6. Kwaneta Harris, “The prison system chose my religion for me”, Sojourners, 23 avril 2025.
  • 7. Evan Gorelick, “Administration social media posts echo white supremacist messaging”, The New York Times, 27 janvier 2026.
  • 8. Olivia Bardo, “Renee Good was not a terrorist. She was a poet”, Sojourners, 14 janvier 2026.
  • 9. Rubin McClain, “The Bible character that most resembles Trump”, Sojourners, 28 janvier 2026.
  • 10. Jonah E. Bromwich, “White House use of ‘domestic terrorist’ doesn’t match legal reality”, The New York Times, 28 janvier 2026.
  • 11. Tyler Huckabee, “‘Abolish ICE’ is the cry of the prophets”, Sojourners, 9 janvier 2026.