Sur les États-Unis de Donald Trump
Anne Deysine évoque quatre ouvrages, différents mais complémentaires, qui aident à cerner la réalité étatsunienne actuelle, bien difficile à comprendre et à accepter.
L’actualité nous contraint à suivre les annonces décousues, voire incohérentes, et les tweets racistes du président Trump. Car ils ont des effets sur la vie des Américains, mais également sur la nôtre, et détruisent le monde multilatéral fondé sur le droit et des règles autres que la loi du plus fort. Quatre ouvrages différents mais complémentaires nous aident à cerner la réalité étatsunienne actuelle, bien difficile à comprendre et à accepter.
Le premier ouvrage, écrit par une politiste, plonge dans les racines du populisme et de ses forces afin d’expliquer comment Trump a été élu en 2016 et réélu en 2024. Le deuxième, écrit par un journaliste franco-américain, va à la rencontre des Américains, certains qui ont voté pour Trump et d’autres qui luttent pour changer le système. Deux autres ouvrages traitent des mots de Trump, qui, quoi que l’on pense de lui, maîtrise parfaitement la communication sur tous les médias, dont les réseaux sociaux et les podcasts. Or ces paroles sont suivies, souvent répercutées, amplifiées sur X par Elon Musk et ailleurs par les influenceurs aux États-Unis, comme à l’étranger. Par la contagion du mauvais exemple, Trump concourt au recul de la démocratie dans le monde.
Dans La Démocratie à l’épreuve du populisme, Élisa Chelle consacre six leçons au populisme américain, « miroir déformant de notre démocratie ». L’autrice reconnaît la difficulté de définir ce qu’est le populisme, qui peut être de droite comme de gauche, libéral ou protectionniste, antidémocratique ou hyperdémocratique, et indique rechercher sa nature « dans ce qu’il suscite comme projection ». Elle identifie néanmoins ses composantes principales : la défiance vis-à-vis des élites, la nostalgie d’un âge d’or, l’instrumentalisation des peurs identitaires et le retour du nationalisme. Cependant, elle souligne les spécificités du populisme aux États-Unis, certaines découlant de la personnalité de Donald Trump. D’autres caractères, non approfondis dans l’ouvrage, tiennent à la conception très large de la libre expression aux États-Unis, qui permet aux populistes de mentir et de véhiculer les pires théories du complot sans aucune sanction. Élisa Chelle pose les bonnes questions : y a-t-il privatisation du jeu politique ? Les contre-pouvoirs restent-ils actifs ?
Son objectif est si nuancé et « analytique », qu’on lui a demandé si elle n’était pas devenue trumpiste… Les analyses fouillées s’inscrivent dans un temps semi-long et aident à distinguer, dans ce que fait Trump, ce qui est disruptif et ce qui s’inscrit dans la continuité des politiques républicaines ; mais les conclusions tirées sont parfois bien iréniques. Certes, il y a eu des recours en justice (plus de trois cents !) ; certes, les juridictions de première instance ont généralement suspendu les décrets ou déclaré illégaux les licenciements en masse, les droits de douane invoqués en vertu d’une législation d’urgence ou les expulsions de sans-papiers s’appuyant sur un Alien Enemy Act qui date du xviiie siècle. Mais conclure que les conséquences ne sont pas dramatiques paraîtra sans doute trop optimiste à beaucoup.
Parmi les mérites de cet ouvrage, citons le temps long, les embryons de comparaison et le fait qu’il est très à jour, sans doute bouclé en mai 2025. Il permet aux lecteurs d’aller chercher les causes de la réélection de Trump à la fois dans l’histoire, les institutions, le rôle de l’argent et les traits culturels des États-Unis. Mais quid des liens du populisme avec l’illibéralisme ? Existe-t-il une méthode, un programme populiste à part des promesses creuses mais séduisantes ? Dans le cas de Trump, son populisme numérique est rendu très efficace par la dictature du premier amendement, et l’absence de régulation et de textes similaires aux règlements européens sur l’économie numérique.
Le Miroir américain de Cole Stangler nous fait rencontrer des personnes aux parcours divers. La mission de l’une d’entre elles était de créer un syndicat chez Starbucks, les dernières pages soulignant l’importance du syndicalisme dans la construction de la gauche et l’espoir de faire évoluer les politiques. Parmi les personnes suivies, certaines expliquent pourquoi elles ont voté Trump et sont aujourd’hui résignées ; d’autres ne voient pas l’utilité de voter, soulignant ainsi la crise de la démocratie représentative. L’ouvrage comporte un chapitre très éclairant, intitulé « Fox News, CNews, même combat ? » : les similitudes sont nombreuses, explique l’auteur, qui souligne une grande naïveté du côté français, en particulier parmi les politiques de la mouvance Macron, qui continuent de fréquenter une chaîne dite d’information, mais qui est de fait une chaîne d’opinion.
Parmi les livres qui traitent de la rhétorique de Trump, Les Mots de Trump par Jérôme Viala-Gaudefroy (Dalloz, 2024) dégage les grands thèmes sous-jacents à la logorrhée trumpienne, le protectionnisme, le nationalisme, le transactionnalisme, le nativisme, le racisme et la victimisation. L’auteur ponctue son analyse d’extraits issus d’entretiens dans la presse et de déclarations faites à l’oral. Christine Ockrent, quant à elle, dans les cinquante entrées sélectionnées de Le Trump d’A à Z, fait le pari de nous donner un aperçu des diatribes écrites du président des États-Unis sur son réseau social Truth Social. Même si l’on a suivi de près les derniers rebondissements, la juxtaposition de ses propos incohérents, narcissiques et hargneux ne peut que faire frémir. Certaines entrées sont « édifiantes » (« Epstein », « Liberté d’expression »), d’autres sont terrifiantes (« Iran », « Climat », « Cryptomonnaies »).
Ces quatre ouvrages se complètent et permettent de comprendre la montée des populistes du Rassemblement national en France et la réélection de Trump. Mais leur lecture ne nous rassure pas. La conclusion qui doit s’imposer est que les élites ont failli et que la démocratie est fragile. La montée du populisme est bien le résultat de la désindustrialisation, du creusement des inégalités, de l’indifférence des politiques de gauche comme de droite. C’est le Démocrate Bill Clinton qui a signé l’Accord de libre-échange nord-américain et ne s’est pas opposé à la loi mettant fin à la séparation entre les banques commerciales et les banques d’affaires, à l’origine de la grave crise de 2008. C’est Nicolas Sarkozy qui a contourné le « non » au référendum de 2005, accroissant la méfiance vis-à-vis des élites, médias et politiques en premier lieu. Or ce fossé se creuse chaque jour en raison des bulles informationnelles qui résultent de l’omniprésence de réseaux sociaux de plus en plus influencés par les algorithmes, les ingérences étrangères et la montée de l’IA. Ce point n’est qu’en filigrane dans les quatre ouvrages, mais devrait nous inciter à veiller sur notre souveraineté cognitive, individuelle et collective, et à défendre la liberté de la presse et la démocratie.
La Démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme
Élisa Chelle
Odile Jacob, 2025, 224 p., 22, 90 €
Le Miroir américain. Enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche
Cole Stangler
Les Arènes, 2025, 192 p., 20 €
Les Mots de Trump
Jérôme Viala-Gaudefroy
Dalloz, 2024, 320 p., 4 €
Le Trump d’A à Z. Un premier dictionnaire
Christine Ockrent
Denoël, 2025, 384 p., 19, 90 €