Recep Tayyip Erdoğan, Président du Parti de la justice et du développement (AKP), 9 octobre 2017. Photo de Mykhaylo Palinchak via StockLib.
Recep Tayyip Erdoğan, Président du Parti de la justice et du développement (AKP), 9 octobre 2017. Photo de Mykhaylo Palinchak via StockLib.

La stabilité turque en péril

Une procédure judiciaire pourrait conduire à l’interdiction du parti au pouvoir (AKP) et à la destitution du Premier ministre et du président. Comment en est-on arrivé là ? Est-ce une reprise du conflit fondateur de la nation turque ? Et qu’adviendrait-il de l’identité politique de ce pays si un nouveau coup de force, judiciaire ou non, contredisait le choix des urnes ?


Étrange, déconcertante même, cette nouvelle parvenue de Turquie début avril : le parti au pouvoir, dont le leader, Premier ministre, dispose de la majorité absolue à l’Assemblée nationale, dont l’ex-numéro 2 est président de la République, dont l’état-major constitue le gouvernement qui a fait accomplir à la Turquie de très importantes réformes, la qualifiant comme candidate officielle à l’adhésion à l’Union européenne, ce parti, dont la doctrine est reconnue comme incarnant cet « islamisme modéré » qui peut faire pièce au « choc des civilisations », a fait l’objet d’un recours à fin de dissolution devant la Cour constitutionnelle de Turquie.

Il ne s’agit ni d’un accident ni d’une initiative folklorique : c’est le procureur général près la Cour supérieure d’appel (soit l’équivalent de notre Cour de cassation) qui a rédigé un réquisitoire de 150 pages et demande la dissolution du Parti de la justice et du développement (AKP). Ce parti constitue à ses yeux un foyer d’activités anticonstitutionnelles antilaïques. La requête recommande aussi que soient bannis de la vie politique pour cinq années le Premier ministre Tayyip Erdoğan, le président de la République Abdullah Gül, plusieurs ministres, et près de quarante députés de ce parti.

Plus étrange encore, peut-être : presque tout le monde en Turquie semble s’accorder sur l’issue, fatale, pour l’AKP. Selon un sondage effectué en avril dernier, 70 % de la population en est convaincue, et la presse considère la dissolution comme inévitable même si 65 % de l’opinion publique désapprouve l’ouverture de cette procédure en dissolution. Le Premier ministre a beau dire que cette initiative est purement politique et contraire au droit, il a beau prédire qu’elle risque de stopper le bel essor économique que la Turquie connaît depuis cinq années grâce en bonne part à la stabilité politique retrouvée, rien n’y fait. Le réquisitoire est implacable :

Il y a donc de fortes possibilités que l’« islam modéré » […] transforme la Turquie en un pays gouverné par la charia, et il est aussi fort probable que la terreur islamique soit utilisée à cette fin,

peut-on lire dans l’acte d’accusation dont la Cour constitutionnelle d’Ankara a accepté de se saisir. L’AKP n’aurait rien de « modéré » ni même de démocrate selon l’accusation ; qu’il gouverne le pays depuis plus de cinq ans et que 47 % des électeurs l’aient relégitimé lors des législatives de l’été dernier ne changeraient rien à l’affaire.

Dans ce contexte, conclut le réquisitoire, il n’y a pas d’autres options que dissoudre ce parti comme seule sanction applicable, et exigée par la société afin de la protéger contre ce danger et d’empêcher [l’AKP] d’atteindre ses objectifs.

Un antagonisme historique

Or, ce qui est souvent décrit par la presse occidentale comme un affrontement entre laïcs et islamistes s’inscrit aussi dans une continuité historique, celle du combat entre « républicains » et « démocrates ». Il faut remonter à la fin de l’Empire ottoman, avant la Première Guerre mondiale. Deux camps s’opposaient alors sur ce que devait être la Turquie moderne à construire sur les décombres de l’Empire décadent : le camp républicain et laïque, d’une part, partisan d’un État moderne, autoritaire et jacobin, rompant avec la tradition ottomane ; le camp libéral et décentralisateur, d’autre part, attaché aux valeurs traditionnelles et religieuses.

Le premier camp, bientôt dirigé par Mustafa Kémal Atatürk, après la Première Guerre mondiale, va fonder la Turquie moderne aux forceps. Son objectif : un État-nation sur le modèle européen ; la voie à suivre : la Révolution française. C’est un État très jacobin, autoritaire et nationaliste qui va être instauré sous la houlette de Mustafa Kémal, et un État laïque assez particulier, plus proche du Concordat napoléonien de 1801 que de la loi de 1905, comme aiment à le dire les constitutionnalistes turcs francophones. Car si la séparation instaurée écarte toute influence de la religion sur la chose publique, elle prend soin de soumettre la religion largement dominante (l’Islam sunnite) au contrôle de l’État, et de restreindre la liberté des autres croyances musulmanes (chiites, alévie, etc.) aussi bien que chrétiennes (arménienne, orthodoxe, etc.) et juive. Les principes à la base de cet édifice, érigés en principes « kémalistes » (unité, laïcité, nationalisme, primauté de l’État), constituent l’idéologie officielle et figurent dans les dispositions intangibles de la constitution ; les républicains et l’armée s’en considèrent les garants.

Le second camp, lui, a conscience d’être l’héritier de la Turquie historique et de bénéficier du soutien de la majorité de la population. Il accepte en principe les apports de la révolution kémaliste mais s’efforce d’en assouplir l’application dans un sens libéral, en réduisant la toute-puissance de l’État et élargissant les libertés religieuses.

Ces deux camps se sont affrontés, parfois durement, dès les débuts de l’histoire de la Turquie moderne : ils formaient les deux courants du mouvement des « Jeunes Turcs » qui a mis fin à l’Empire. Sous la période du parti unique, entre 1923 et 1945, le second courant a tenté à plusieurs reprises de fonder une opposition qui a été réprimée. Depuis que le pluralisme a été instauré après la Deuxième Guerre mondiale, ces deux mouvements constituent les forces politiques principales qui se retrouvent périodiquement face à face dans des configurations pouvant varier selon les circonstances – et cela aussi longtemps qu’un compromis n’aura pas été trouvé entre la République et la Mosquée.

Aujourd'hui, après avoir pris quelques distances avec ses origines musulmanes et s’être ouvert aux milieux centristes, le Parti de la justice et du développement (AKP) se présente comme le successeur du courant démocrate, appuyé sur la « Turquie profonde ».

C’est ainsi qu’en 1950, les démocrates s’imposent jusqu’à ce qu’un coup d’État militaire, appelé souvent coup d’État « progressiste », renverse le gouvernement en 1960 et condamne à la pendaison trois de ses dirigeants, dont le Premier ministre Menderes. Aujourd’hui, après avoir pris quelques distances avec ses origines musulmanes et s’être ouvert aux milieux centristes, le Parti de la justice et du développement (AKP) se présente comme le successeur du courant démocrate, appuyé sur la « Turquie profonde » ; le conservatisme, le libéralisme économique et l’inspiration religieuse en constituent l’identité. Le courant républicain, représenté par l’opposition, et surtout par le Parti républicain du peuple (créé par Kémal Atatürk), s’appuie sur la Turquie « occidentalisée » des grandes métropoles de l’Ouest, ainsi que sur l’armée, la bureaucratie et l’appareil judiciaire.

Le conflit connaît une accalmie au tournant de ce siècle. La Turquie affronte de dures épreuves, comme le terrible tremblement de terre de 1999, qui révèle l’impuissance de l’appareil étatique, et la grave crise financière et économique de 2000-2001. L’adhésion à l’Union européenne apparaît alors comme la seule issue aux yeux de la grande majorité de la population. Le camp républicain, après avoir longtemps atermoyé, engage en 2001 les premières vraies réformes nécessaires pour obtenir l’adhésion à l’Union européenne. L’AKP, vainqueur des législatives en novembre 2002 sur un programme délibérément pro-européen, va poursuivre, et même accentuer, ce mouvement réformateur. La « conversion » libérale et européenne de ce parti avait pu surprendre : ce n’était pas jusque-là la tendance dominante du mouvement islamique dont il est le continuateur. Mais cela se comprend d’autant mieux que ce parti attendait le soutien et la garantie de l’Europe contre l’influence militaire dans la vie politique.

L’AKP connaît alors le succès à l’égal de ses prédécesseurs démocrates dans les années 1950 (le parti d’Adnan Menderes au pouvoir de 1950 à 1960) ou à partir de 1983 (le parti dirigé par Turgut Özal, au pouvoir de 1983 à 1991) : comme ces partis, l’AKP possède la majorité absolue au Parlement, détient un soutien populaire solide, et peut compter sur l’appui de l’opinion libérale et des milieux d’affaires, séduits par ses convictions libérales et européennes. De plus, l’Europe suit avec beaucoup d’intérêt la voie dans laquelle s’engage la Turquie, aussi bien dans ses efforts réformateurs que dans sa politique internationale, en particulier sur la question chypriote.

Le camp kémaliste ne s’y trompe pas. Dans un premier temps, il soutient la plupart des réformes proposées par le gouvernement AKP, dans la mesure où celui-ci poursuit la voie réformatrice initiée par lui-même en 2001. Puis, progressivement, la priorité des kémalistes n’est plus à la réforme qui semble profiter à l’AKP mais à combattre ce dernier qui figure l’adversaire historique. Les kémalistes s’engagent alors dans une voie très nationaliste voire anti-européenne, mettant ainsi au jour la nature réelle de l’affrontement des deux camps. À première vue, on peut penser qu’il ne s’agit que d’un conflit classique opposant, comme dans la plupart des démocraties, deux sensibilités dominantes même s’il est parfois compliqué par l’irruption momentanée de nouveaux acteurs.

En réalité le conflit est plus profond, il porte sur la conception même de la société sur laquelle il n’y a pas, en Turquie, de consensus. Plus exactement, un certain type d’État a été instauré, sur la préservation duquel veillent des gardiens vigilants, le camp républicain et son support essentiel, l’armée. Ces derniers se considèrent comme dépositaires du « pouvoir d’État », intangible, en charge des intérêts supérieurs de la nation. Le pouvoir gouvernemental, quant à lui, qui est en charge des problèmes quotidiens du pays, peut être détenu par des majorités changeantes selon les mouvements de l’opinion publique. Aussi longtemps que ces gouvernements ne touchent pas aux principes fondamentaux, ils sont acceptés. Mais s’ils tentent, ou sont soupçonnés de tenter, de remettre en cause ces principes, ils seront balayés : tel est le sens de la plupart des « coups » qui ont émaillé l’histoire politique turque, comme en 1960, 1971 et 1997, et peut-être encore aujourd’hui. Des « coups » dont les modalités varient en fonction du contexte national ou international. Il est évident qu’au moment où la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne, l’armée ne peut plus aussi aisément intervenir avec ses chars dans la rue. Mais le camp républicain craint que le gouvernement AKP aille trop loin dans des réformes trop libérales, trop favorables aux minorités nationales, voire, horresco referens, trop attentatoires à la conception de la laïcité admise dans le pays, des réformes qui remettraient en cause la nature jacobine de l’État. C’est pourquoi il a voulu marquer la fin du consensus.

L’Europe n’est pas si accueillante qu’il y paraissait. La Cour européenne des droits de l’homme ne répond pas aux attentes de ces « musulmans démocrates ».

De son côté, l’AKP est tenté de lever le pied car l’Europe n’est pas si accueillante qu’il y paraissait. Ainsi, la Cour européenne des droits de l’homme ne répond pas aux attentes de ces « musulmans démocrates » ainsi qu’ils se présentent parfois. Ces derniers sont déçus quand le tribunal des valeurs démocratiques et libérales européennes reconnaît le bienfondé de la dissolution du Parti de la prospérité (Refah, islamique), l’un des prédécesseurs de l’AKP, par la Cour constitutionnelle d’Ankara. Pis : voilà que les juges de Strasbourg considèrent conforme à la convention européenne des droits de l’homme l’interdiction du port du foulard à l’université turque, alors qu’en Europe les jeunes filles peuvent aller à l’université la tête voilée. De quoi refroidir et ébranler l’enthousiasme et la stratégie pro-européenne du numéro 1 du parti islamique, le Premier ministre Tayyip Erdoğan qui en est personnellement plus affecté qu’il ne l’avoue. S’y ajoutent les réticences à l’adhésion turque exprimées de plus en plus fort par certains États européens, dont la France depuis 2007.

D’où la tentation pour l’AKP de répondre enfin aux attentes de son électorat populaire, attaché aux valeurs traditionnelles et religieuses. À partir de 2005 le tournant est assez net : les réformes libérales encore attendues par l’Union européenne sont reportées et la question de l’interdiction du foulard islamique dans les universités est de plus en plus officiellement posée. Parallèlement, une série de décisions éparses sont prises, soit au niveau national, soit au niveau des municipalités tenues par l’AKP. Rassemblées et mises en exergue par la presse kémaliste, ces décisions font craindre aux nombreux Turcs attachés à un style de vie « occidental » que l’on risque de revenir à une société gouvernée par les diktats religieux. Le camp républicain se mobilise en réponse. Il n’a jamais vraiment cru en la sincérité démocratique de l’AKP, qu’il a toujours soupçonné de tenir un « agenda caché », et son inquiétude s’accroît.

C’est resituées dans ce contexte que les crises de ces deux dernières années prennent tout leur sens. Car, après une période au climat fort délétère entre 2004 et 2006, marquée par de multiples escarmouches, le conflit éclate au grand jour au printemps 20071.

Le conflit

L’élection du président de la République va en être l’occasion. L’AKP présente son candidat, Abdullah Gül, dont la femme s’affiche, tête haute, voilée. En principe rien n’empêche son élection par l’Assemblée nationale au troisième tour de scrutin, à la majorité absolue que détient le parti. Mais les kémalistes ne peuvent admettre que le dernier verrou du pouvoir politique passe au camp adverse. Car c’est alors l’État, dont ils se considèrent comme le garant, qui leur échapperait. En effet, le président sortant, Ahmet Sezer, avait largement utilisé son droit de veto pour s’opposer à l’AKP. Les républicains kémalistes décident d’employer tous les moyens pour barrer la route au candidat de l’AKP, et c’est la grande crise qui a défrayé la chronique au printemps 2007 : manifestations monstres dans les grandes villes, où la réelle inquiétude des milieux occidentalisés a parfois été instrumentalisée, communiqué de l’état-major dans lequel l’armée précise qu’elle ne s’interdira pas d’intervenir si la nécessité s‘en fait sentir. Et puis, déjà, l’arme juridique est brandie : la Cour constitutionnelle annule le premier tour de scrutin en arguant que les deux premiers tours ne peuvent se dérouler que si le quorum des 2/3 des parlementaires est atteint, alors que la constitution n’impose qu’une majorité qualifiée des 2/3 pour l’élection du président ; comme l’opposition qui a boycotté le premier tour possède un peu plus de 1/3 des sièges, l’élection devient impossible. Le gouvernement de Tayyip Erdoğan trouve la parade : dissolution de l’assemblée nationale, appel au peuple pour de nouvelles élections et modification de la constitution pour réduire à néant l’argumentation fantaisiste de la Cour constitutionnelle. Manœuvre réussie, et imparable : succès électoral de l’AKP, qui augmente son score de 34 % à près de 47 % des suffrages, et élection de son candidat au poste suprême de l’État2.

L’acte II de ce combat féroce que mène le camp kémaliste républicain laïque contre le gouvernement musulman conservateur de l’AKP s’ouvre en février 2008. Le parti de Tayyip Erdoğan, encouragé par son succès électoral, engage les hostilités. Il fait adopter par le Parlement, dont il contrôle la majorité, une modification de la constitution qui pourrait permettre de lever le ban du port du foulard islamique dans les universités. Pour les kémalistes c’est un casus belli : cette réforme, anodine en apparence, est la preuve que l’AKP veut abattre le principe sacro-saint de la laïcité, une des clés de voûte de la République, pour imposer la loi islamique. Ils ripostent en utilisant de nouveau la justice. La Cour constitutionnelle est donc saisie d’un premier recours contre les amendements constitutionnels votés en février, ainsi que de la requête en dissolution de l’AKP. Un « coup d’État judiciaire » se profile. Car le combat est purement politique ; partisane, l’armée reste pour le moment l’arme au pied ; l’opinion est inquiète et divisée.

Les deux camps continuent donc à s’affronter par juges et par lois interposés. Mais, paradoxe, c’est le camp traditionaliste et musulman qui défend les réformes libérales et le dossier de l’adhésion à l’Union européenne. Alors que le camp républicain, acquis aux valeurs modernes, s’oppose aux réformes « imposées par l’Europe » au nom d’un nationalisme qui prend parfois des relents xénophobes.

La dissolution probable de l’AKP

Afin de ne pas passer pour opportuniste, le gouvernement AKP renonce à modifier les articles de la constitution qui permettent la dissolution d’un parti puisqu’il n’avait pas réagi en novembre 2007 lorsque le Parti démocrate de Turquie (pro-kurde) avait lui-même été l’objet d’une procédure identique, encore pendante. Une procédure utilisée d’ailleurs plus de vingt fois déjà, depuis 1960, pour interdire ces partis mettant en cause les deux assises de l’État kémaliste : l’unité de la nation (les partis pro-kurdes sont visés) et la laïcité (les partis islamiques sont alors concernés). Pendant longtemps, seuls des partis marginaux furent victimes de ces mesures de dissolution. Puis ce furent deux partis plus importants, le Parti de la vertu (Fazilet) en 1998 et le Parti de la prospérité (Refah) en 2001, encore très liés à la mouvance islamique. Mais cette fois, c’est rien moins que le parti gouvernemental, l’AKP, majoritaire dans le pays, qui est visé.

Le réquisitoire n’est pas très convaincant en soi. Le cœur de l’argumentation consiste à établir que le foulard islamique est devenu le symbole de l’islamisme politique plutôt que la marque d’un attachement aux préceptes religieux. En modifiant la constitution, l’AKP a eu pour objectif de lever le ban qui frappe le port de ce symbole dans les lieux publics. Cela prouve, conclut le procureur, que l’islamisme politique inspire le parti de Tayyip Erdoğan, lequel vient de tomber ainsi le masque et entreprend ouvertement l’instauration d’un nouvel ordre religieux dans le pays.

Élément nouveau dans cette démonstration : c’est l’Europe qui, bien malgré elle, fournit les munitions. Ces deux questions, l’interdiction du port du voile et le bannissement de l’AKP, dernier avatar des partis d’inspiration islamique, sont au cœur de la nouvelle procédure. Or, on l’a vu, la Cour européenne des droits de l’homme a été amenée à se prononcer sur chacune de ces deux questions. Lorsqu’ils avaient été saisis de l’interdiction du Parti de la prospérité (Refah), ancêtre direct de l’AKP, les juges européens avaient alors estimé que les juges constitutionnels turcs étaient mieux placés qu’eux pour apprécier le danger. La décision, discutable, pouvait se comprendre compte tenu des propos et actes parfois inconsidérés voire provocateurs des dirigeants du parti interdit. De même dans l’affaire Leyla Şahin jugée en 2004 et 2005, l’interdiction du port du voile dans les universités turques avait été validée par la haute Cour européenne. Ce faisant, les juges européens fournissaient une argumentation que s’empressent de reprendre aujourd’hui les pourfendeurs de l’AKP : la formulation du réquisitoire citée plus haut reprend presque mot à mot un passage des jugements du tribunal de Strasbourg rédigés en 2001 et 2003 ; le camp kémaliste faisant fi d’un contexte très différent peut sembler en appeler à l’Europe.

En réalité, ce n’est qu’en le resituant dans le cadre de ce combat du camp laïque et républicain que l’on peut comprendre toute la portée de ce raisonnement. Pour les tenants de l’idéologie kémaliste qui sont encore majoritaires dans l’appareil judiciaire, le principal adversaire de la république est l’islamisme, toujours présent et plus menaçant que jamais : dissimulé sous le masque d’un soi-disant « islamisme modéré », il détient maintenant les rênes de l’État. La démocratie et la République doivent rester militantes, et abattre l’ennemi avant qu’il soit trop tard. Ce raisonnement est directement inspiré de celui des démocrates allemands de l’après-guerre, tirant la leçon de la victoire du nazisme dans les années 1930, qui ont édifié en ce sens la constitution de l’Allemagne fédérale en 1949. La constitution turque de 1982 a repris cette idée de « république militante » que la Cour constitutionnelle a mission de garantir.

Il est donc possible qu’une majorité se dégage au sein de la Cour constitutionnelle en faveur de la dissolution de l’AKP. D’ailleurs, la décision récente de cette Cour, le 5 juin 2008, déclarant contraire à la constitution la réforme de cette dernière, conçue par l’AKP et votée par le Parlement en février 2008, le laisse augurer. Les amendements constitutionnels censurés par la Cour se bornaient à préciser le principe de l’égal accès aux services publics et à l’enseignement supérieur. Ce qui aurait ensuite permis à l’AKP d’empêcher que des jeunes filles voilées soient exclues de l’université compte tenu de leur tenue vestimentaire. Et c’est bien cette éventualité qui a conduit la Cour à estimer que le principe fondamental de la laïcité était menacé, accusant implicitement le gouvernement de Tayyip Erdoğan d’une violation de la constitution. Ce faisant, la haute Cour turque n’a pas hésité à interpréter de façon très extensive sa propre compétence au détriment du pouvoir constituant, cela au nom du respect des principes kémalistes. Encore une fois, le juge est sollicité pour trancher un conflit éminemment politique, avec tous les risques que cela comporte, et il n’hésite pas alors, si cela est nécessaire, à interpréter librement la mission que lui confère la constitution. On voit mal qu’il n’adopte pas la même attitude pour interdire bientôt l’AKP.

La stabilité menacée

La décision pourrait être prise assez vite. Dans ce contexte hautement politique, un compromis est cependant toujours possible. Il pourrait être le résultat de pressions suffisamment fortes sur l’état-major de l’armée par exemple. À cet égard, la carte Ergenekon a été opportunément ressortie avec l’arrestation à grand spectacle, début juillet, d’anciens militaires haut-gradés sur ordre du ministère de l’Intérieur. Un second processus judiciaire est donc lancé qui va toucher cette fois le camp ultranationaliste. L’Ergenekon3 est le nom donné à un réseau occulte ultra-nationaliste animé par des généraux en retraite, soupçonnés de vouloir déstabiliser le gouvernement AKP. D’ailleurs, une des personnes arrêtées, le général Eruygur, fut l’un des organisateurs des grandes manifestations anti-AKP d’avril-mai 2007. Il ne semble pas que l’état-major de l’armée soit lui-même actif dans ce réseau dont l’ampleur apparaît modeste au demeurant. L’armée a certes des liens avec l’« État profond », cette expression un peu mystérieuse désignant un pouvoir parallèle à celui du gouvernement en place4.

Il paraît cependant difficile d’assimiler l’Ergenekon à l’« État profond », mais l’affaire tombe à point pour l’AKP. En lançant une opération policière et une procédure judiciaire contre cette entreprise séditieuse, l’AKP veut montrer qu’il résiste avant d’être interdit. Et il n’est pas exclu que l’armée, remarquablement silencieuse sur cette affaire, ait eu intérêt à se débarrasser de ces réseaux activistes devenus trop visibles et incontrôlables.

C’est pourquoi, même si la dissolution de l’AKP demeure l’issue la plus probable, rien n’est sûr. D’ailleurs, la Cour constitutionnelle dispose d’une gamme étendue de choix pour sa décision : rejet de la requête en dissolution considérée comme insuffisamment fondée, ou condamnation de l’AKP à une simple sanction financière prévue par les réformes de 2001. On peut aussi envisager une dissolution de l’AKP qui n’entraînerait ni la déchéance de leur mandat de député et ni l’interdiction de diriger un nouveau parti pour le Premier ministre et les principaux responsables de l’AKP. Ou, à l’inverse, une dissolution assortie de ces interdictions, pouvant entraîner, ou non, l’incapacité pour ces responsables de se présenter aux élections législatives.

Cependant, même s’il est interdit, l’AKP peut se survivre, ou plutôt renaître. Ses deux prédécesseurs directs, les partis Refah et Fazilet, respectivement dissous en 1998 et 2001, l’ont bien fait. Mais son affaiblissement s’ensuivra inévitablement. Et puis, cette fois, le coup sera plus dur, surtout si les principaux dirigeants du parti sont déchus de leurs mandats de député et interdits pour cinq ans de fonder ou diriger un parti.

D’ici là, le gouvernement sera paralysé, comme il l’est actuellement. À tout le moins, il semble peu probable que le chemin des réformes soit repris de sitôt. Le gouvernement a renoncé à celles-ci depuis plusieurs mois. D’où un net malaise dans les soutiens de la majorité, notamment dans les milieux libéraux ainsi que dans les milieux économiques. Bref, l’élan est cassé, la majorité affaiblie, et quelque peu divisée, et l’opposition entre les deux camps plus vive et dure que jamais. La belle stabilité, principal atout de la Turquie depuis 2002, est bien en danger.

_________

Si la menace d’une atteinte au principe de la laïcité est le motif direct du dernier assaut porté par le camp républicain contre le gouvernement AKP, l’Europe n’en est pas moins au cœur du conflit. C’est sur un programme délibérément pro-européen que l’AKP a gagné sa première bataille lors des élections de 2002 et c’est sur la mise en œuvre de ce programme qu’après une période de consensus, la rupture se fera, le camp républicain accusant le gouvernement de brader les intérêts fondamentaux de la Turquie en cédant aux exigences de l’Union européenne. De plus, cette dernière ne cachait pas son appui à l’action réformiste du gouvernement, et est intervenue fortement en faveur de celui-ci dans le conflit actuel, demandant que l’AKP ne soit pas dissoute.

On a pu dire que l’Europe était devenue, au tournant du siècle, le garant de la stabilité de la Turquie, écartant la double crainte de l’intervention militaire et de l’islamisme politique. Le durcissement actuel du conflit montre qu’il n’en est rien.

Ce sont par ailleurs très certainement les atermoiements européens sur la candidature turque, assortis de conditions qui n’ont jamais été émises pour les autres candidats, qui ont contribué, à partir de 2005-2006, à refroidir l’enthousiasme pro-européen de l’opinion publique, particulièrement élevé dans les années 2002-2004, et à ralentir la démarche réformatrice des autorités gouvernementales. En particulier, l’attitude insistante de la France : refus d’ouvrir aux négociations les chapitres qui préjugeraient de l’adhésion turque à l’Union européenne et instauration d’un référendum obligatoire pour déterminer l’accord des Français à cette adhésion. Même si beaucoup conviennent en Turquie que l’adhésion est la seule perspective réaliste, l’Europe n’a plus cette présence permanente qui influençait les attitudes et les comportements de tous les acteurs dans ce pays. On a pu dire que l’Europe était devenue, au tournant du siècle, le garant de la stabilité de la Turquie, écartant la double crainte de l’intervention militaire et de l’islamisme politique. Le durcissement actuel du conflit montre qu’il n’en est rien.

Ce désamour, ou ce désenchantement, laissera inévitablement des traces, quelle que soit l’issue de la crise actuelle. L’économie et la monnaie en pâtissent déjà. Cette crise donnera des arguments supplémentaires aux adversaires de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Mais ce qui est en jeu est considérable : c’est l’acceptation de la Turquie dans le camp européen. Dès lors, le refus risque d’avoir des conséquences graves. Et les rebondissements probables à court terme de cette crise devront être pris en compte par l’Union européenne au moment où notre pays en assure la présidence.

 

  • 1.

    Voir l’article des auteurs paru dans Le Monde du 24 mai 2007 : « Turquie, le retour des vieux démons. »

  • 2.

    Par la même occasion, et de manière un peu précipitée, la réforme constitutionnelle adoptée par référendum a introduit l’élection du président au suffrage universel, qui ne s’appliquera que pour le futur.

  • 3.

    Ergenekon désigne un lieu dans les montagnes où l’on montait la yourte, la tente sous laquelle s’abritaient les tribus turques nomades parties d’Asie centrale dans leur grande mutation vers l’ouest. La yourte est devenue par extension le symbole du pays, de la patrie au fondement du nationalisme et du panturquisme.

  • 4.

    Ce pouvoir parallèle peut s’exprimer au sein du Conseil de sécurité nationale qui réunit périodiquement les plus hauts dirigeants militaires et civils et tranche des questions essentielles. Il s’appuie sur des réseaux militaire, judiciaire et diplomatique ainsi que sur les réseaux occultes composés d’éléments des services de sécurité, de renseignements, d’extrême droite nationaliste, voire de milieux plus douteux liés à la mafia. Ces réseaux ont été dans les années 1990 au cœur de la guerre menée par l’armée contre le mouvement séparatiste kurde, le Pkk, et le terrorisme islamiste.