Trouble dans la santé mentale

Introduction

La santé mentale a été promue cause nationale pour 2025. Cela permettra-t-il de résoudre la crise de la psychiatrie ? Si la santé mentale est un enjeu majeur de santé publique, elle constitue aussi le langage dans lequel nous exprimons nos difficultés dans les sociétés individualistes. Dans cette perspective, le dossier, coordonné par Alain Ehrenberg, Marie Jauffret-Roustide et Aurélie Tinland, analyse les recompositions contemporaines des troubles psychiques et des pratiques thérapeutiques.


Le 1er octobre 2024, le Premier ministre Michel Barnier a affirmé, lors de sa déclaration de politique générale à l’Assemblée, que la santé mentale serait une cause nationale pour l’année 2025. Cette annonce divise le monde des acteurs de la santé mentale. Certains d’entre eux, médecins, patients et familles, mettent en évidence que ce nouveau statut pourrait permettre de rendre cette cause visible dans les médias, de libérer la parole des personnes concernées par les troubles psychiques, de combattre les préjugés associés à la santé mentale, de favoriser une prise en charge précoce, de renforcer les moyens de la psychiatrie et de favoriser des approches plus globales et humanistes fondées sur les droits des personnes et la valorisation de leurs savoirs expérientiels1. Mais sur le terrain, d’autres craignent que ce ne soit qu’un effet d’annonce, dans la mesure où la crise de la psychiatrie est récurrente depuis des décennies : la demande de soins explose et le système de soins ne parvient plus à faire face. Comme le note François Crémieux, nous avons du mal à faire de la santé un objet politique au sens noble du terme, autrement dit de nous en saisir pour être à la hauteur des enjeux d’accès aux soins pour les patients, ainsi que de ceux d’organisation du système de santé et de conditions de travail des soignants2.

Au-delà de cette crise structurelle et organisationnelle, de grandes lignes font évoluer le champ de la santé mentale et de la psychiatrie aujourd’hui. La santé mentale est un problème de santé publique majeur, mais elle constitue également un langage pour exprimer des problèmes moraux. En effet, comme le montrent les travaux d’Alain Ehrenberg, dans nos sociétés individualistes de masse où l’autonomie est devenue la règle sociale commune, les pratiques concernées par ces troubles sont à la fois des manières de soutenir son être moral et des façons de réguler des comportements3. Cela tient à ce que les troubles mentaux, dans la morbidité humaine, concernent la socialisation de l’individu et ses difficultés à assurer ses rôles sociaux.

La santé mentale est devenue la forme d’expression obligatoire du mal-être et du bien-être.

Dans ce dossier, nous montrons que les questions de santé mentale sont abordées moins en tant que pathologies qu’en tant qu’institutions, c’est-à-dire comme un langage commun, ordinaire, permettant d’exprimer et de réguler, par des pratiques multiples, les tensions de la socialisation de la personne dans les sociétés individualistes. Dans son article fondamental sur l’expression obligatoire des sentiments, Marcel Mauss souligne que les affects s’expriment, que cette expression se produit et prend forme, dans des contextes et selon des règles sociales permettant leur reconnaissance. Ces émotions sont à la fois collectivement attendues et individuellement spontanées : « Cette conventionalité et cette régularité n’excluent nullement la sincérité4. » Au contraire, elles dépendent l’une de l’autre. La santé mentale est ainsi devenue la forme d’expression obligatoire, c’est-à-dire collectivement et institutionnellement attendue, non seulement du mal-être et du bien-être, mais aussi de conflits, de tensions ou de dilemmes d’une vie sociale organisée en référence à l’autonomie, qui prescrit ainsi des façons de dire et de faire aux individus. Les pratiques de santé mentale représentent une attitude commune à l’égard de la contingence des relations sociales dans la société de l’autonomie comme condition. Une telle société exige de chacun un fort autocontrôle pulsionnel. La santé mentale relève ainsi, à la différence de la psychiatrie classique, des phénomènes généraux de la vie collective.

La vulnérabilité, façonnée par les structures de pouvoir, peut être source d’oppression, mais aussi un espace de résistance et d’action collective. Ces dynamiques, particulièrement visibles dans les inégalités de santé mentale, appellent à une approche qui dépasse les frontières du soin pour intégrer les déterminants sociaux de la santé, les dimensions préventives et de promotion de la santé, ainsi que la stigmatisation et les discriminations systémiques envers les populations marginalisées. Au-delà des troubles psychiatriques, la santé mentale est une composante essentielle de la santé globale. En repensant les environnements sociaux, économiques et culturels qui façonnent les parcours de vie, nous pouvons envisager des réponses collectives et inclusives face aux défis sociaux et politiques qu’implique la santé mentale.

Ainsi, ce dossier se propose de relater les évolutions profondes que la psychiatrie traverse aujourd’hui et les enjeux politiques et sociaux que révèlent les troubles psychiques, comme le montre l’entretien avec Bruno Falissard. Il donne à voir les recompositions des troubles psychiques à travers des articles sur l’enfance d’Alain Ehrenberg, sur les états limites de Pierre-Henri Castel et sur la neurodiversité de Matthieu Febvre-Issaly. Ce dossier tente également de ramener la psychiatrie dans le débat public en montrant la dimension sociale et politique de la santé mentale à travers l’article de Benoît Eyraud sur le langage des droits et celui sur l’importance des récits en psychiatrie par la médecine narrative de Grégoire Billon et Aurélie Tinland. L’article de Nicolas Marquis nous invite à réfléchir à la place ambiguë du langage du développement personnel pour inverser le stigmate lié à la maladie mentale à partir du phénomène Kaizen. En écho, l’article de Francesca Masarié souligne qu’une prise en charge psychiatrique inadaptée, marquée par la verticalité du pouvoir médical, entrave les patients et qu’à l’inverse, un accompagnement fondé sur la reconnaissance des savoirs issus de l’expérience des patients peut ouvrir la voie à une approche « humaine, humaniste et humanisante » de la santé mentale.

  • 1. Voir la tribune collective, « Il faut faire de la santé mentale une grande cause nationale pour 2025 », Le Monde, 10 octobre 2023.
  • 2. François Crémieux, « La santé, un objet politique mal identifié », Esprit, juin 2023.
  • 3. Ce paragraphe synthétise les idées présentées dans l’introduction d’Alain Ehrenberg, La Société du malaise. Le mental et le social, Paris, Odile Jacob, 2010.
  • 4. Marcel Mauss, « L’expression obligatoire des sentiments » [1921], Essais de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Points », 1971, p. 133.