Crédits photo : Canva
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Rêves d’avenir

Pour une institution imaginaire de l’université

Le paradoxe de l’université est qu’elle est à la fois inconditionnelle, selon le principe de liberté académique, et soumise à des conditions matérielles d’exercice. C’est la ligne de crête sur laquelle il faut tenter d’imaginer de nouveaux modèles d’enseignement et de production des savoirs.


Pourquoi réfléchissons-nous si peu librement à l’avenir de l’université, à ce monde du savoir de plus en plus institutionnalisé et mondialisé ? Pourquoi, en France, continuons-nous de rêver aux grandes universités américaines, sans être capables d’inventer un modèle français avec une vision du savoir et la perspective d’un bonheur public ? Nous aimons visiter les campus américains, y résider, y étudier ou y faire des recherches quand nous avons le privilège de pouvoir le faire. Mais nous sommes incapables de poser collectivement une vision de l’université, d’imaginer un modèle utopique qui serait le nôtre. Alors que nous affirmons notre singularité sur bien des points (la laïcité, par exemple), nous sommes depuis longtemps silencieux et démunis sur cette question.

Certes, il y a un modèle français de l’enseignement supérieur, partagé depuis longtemps entre grandes écoles, organismes de recherche et universités. Dans ce cadre, l’université est considérée comme le parent pauvre de l’enseignement supérieur. N’est-il pas temps de donner une vision de l’université ? J’aimerais proposer un regard décalé sur l’université, laisser de côté la question des alliances, des regroupements et des moyens, pour poser une condition de sa gouvernance : une vision du monde du savoir.

L’université sans condition

L’université suscite de fortes attentes en France ; chaque jeune souhaite y trouver sa place, y obtenir une formation la plus adéquate possible à ses désirs. Mais ces attentes sont souvent déçues, comme si ces institutions de savoir étaient condamnées à faire du surplace, à répéter perpétuellement les mêmes crises de fonctionnement, avec un mélange étrange d’absence de moyens et de réflexes corporatistes. Pourtant, l’université a fait l’objet de nombreux plans gouvernementaux, et de manière parfois inattendue : par exemple, lorsqu’Edgar Faure, ministre de l’Éducation nationale, dans un contexte de massification de l’enseignement supérieur, crée deux universités : Dauphine, orientée vers la professionnalisation et les entreprises, et Vincennes, pour mener des expérimentations pédagogiques et développer le savoir critique. Ces deux créations sont portées par la nécessité d’autres modèles de savoir, après Mai 68, que celui hérité de la Sorbonne, traditionnel et disciplinaire. Pourquoi ces créations n’ont-elles pas permis d’autres créations singulières dans le monde de l’enseignement supérieur ? Pourquoi le modèle de l’université est-il toujours celui de la Sorbonne ?

L’université est le lieu d’un paradoxe entre son inconditionnalité et ses conditions d’exercice. En 2001, Jacques Derrida publie un texte qui frappe tant il est décalé par rapport à la situation des universités, en France tout du moins : « L’université moderne devrait être sans condition. Par “université moderne”, entendons celle dont le modèle européen, après une histoire médiévale riche et complexe, est devenu prévalent, c’est-à-dire “classique”, depuis deux siècles, dans des États de type démocratique1. » Bien sûr, l’emploi du conditionnel souligne combien cette université n’existe pas. Ce modèle déploie en tout cas un principe de liberté : liberté académique, liberté de questionnement et de proposition. Qu’est-ce qu’une université sans condition ? Assez étonnamment, l’université imaginée par Derrida concerne les arts et les humanités. Elle y est présentée comme inconditionnelle, ce qui revient à faire l’éloge de la « déconstruction » des discours et des concepts, pour la projeter dans le cadre d’un droit de l’université à déconstruire les évidences du monde, et plus spécifiquement de la mondialisation. L’université a pour mission la critique, notamment de ce qui advient : une mondialisation/globalisation qui promet la fin du travail, l’innovation technologique et l’économisme dans un monde sans travailleurs2. L’université peut valoir comme un principe de résistance à ce qui est alors décrit, tant elle déploie un temps du travail. L’université sans condition pourrait, à certains égards, rejoindre ce qui fait fonctionner l’université de Vincennes au moment de sa naissance : un déploiement de la critique des savoirs.

On sait que Derrida défend explicitement le programme d’une tâche de déconstruction des humanités à venir, comme la succession de nombreuses perturbations qui décalent les normes et les discours existants. Il prend donc position pour une université critique, libre de toute amarre dans les États-nations ou dans la société de marché : « Ce principe de résistance inconditionnelle, c’est un droit que l’université elle-même devrait à la fois réfléchir, inventer et poser, qu’elle le fasse ou non à travers des facultés de droit ou dans de nouvelles Humanités capables de travailler sur ces questions de droit – c’est-à-dire, pourquoi ne pas le dire encore sans détour, des Humanités capables de prendre en charge des tâches de déconstruction, à commencer par celle de leur propre histoire et de leurs propres axiomes3. » L’université est inconditionnelle en ce qu’elle peut repenser le monde, l’humanité, élaborer des utopies et des savoirs nouveaux. Elle est un lieu de résistance au capitalisme, au conformisme et aux idées reçues.

L’université sous conditions

Vingt ans après, force est de constater que ce texte reste un objet non identifié et que rien dans le paysage universitaire mondial ne ressemble à ce qu’il projette. Les grandes universités américaines que nous admirons et dans lesquelles Derrida a enseigné sont habitées par la société de marché. L’argent y coule à flots et ce n’est pas une mince contradiction, car la présence de la société de marché permet l’étude et la disponibilité des enseignants et des étudiants, ainsi qu’une administration efficace. En d’autres termes, la scholè (le regard scolastique, cette disposition à l’étude, ce temps privilégié et déconnecté où l’on apprend4) n’est possible que parce que la grande machine capitaliste la fait tenir. L’université sans condition est toujours une université sous conditions. Tel est le paradoxe.

Derrida a longuement travaillé ce paradoxe au sujet de l’hospitalité. L’hospitalité est inconditionnelle : on se doit d’accueillir qui que ce soit et Derrida évoque à ce titre une loi éthique de l’hospitalité. Mais elle tient aussi dans des lois politiques qui la déterminent, la circonscrivent et posent des conditions au séjour. L’hospitalité inconditionnelle est sous conditions5. De la même façon, l’université est à la fois inconditionnelle et sous conditions. Elle est inconditionnelle, car le savoir porte la vérité et forme le ciment d’une société libre et égalitaire. L’accès à la vérité est sans condition ; il ne tient pas seulement dans le savoir critique des humanités. Il tient aussi dans le progrès des sciences, les investigations des scientifiques et le bonheur de chercher sans entrave. Face à l’inconditionnalité du savoir, il n’y a pas à séparer les humanités et les sciences : elles sont tenues par la même volonté de trouver la vérité.

Les rêves d’avenir sont entre les mains de machines informatiques.

Mais l’université est aussi sous conditions. Elle tient dans des plans stratégiques de développement de l’enseignement supérieur et dans la prise en compte de la massification des études. Et ses conditions tiennent beaucoup dans des alertes, dont la difficile situation sociale et psychologique des étudiants, spécifiquement depuis la pandémie. La combinaison de la centralité bureaucratique et des algorithmes, dans des universités qui organisent la sélection dans l’urgence et avec les moyens du bord, est inquiétante. ParcourSup, plateforme pour entrer dans l’enseignement supérieur, désormais étendue aux masters, est avant tout un instrument de gestion des flux étudiants. Cette université sous conditions est anxiogène, normative, dressant des parcours sans errements, où les rêves d’avenir sont entre les mains de machines informatiques.

De l’imagination dans l’université

L’université ne peut pas se résumer à son fonctionnement et à ses conditions matérielles. Elle doit aussi exprimer une inconditionnalité, bien plus que les grandes écoles qui ont immédiatement une vocation professionnelle et de création de réseaux. L’université est de plus en plus enfermée dans des conditions qu’elle n’arrive pas à tenir. Sa gouvernance elle-même est de plus en plus orientée, soit vers la gestion, soit vers la conciliation politicienne des différents groupes de pression qui font l’identité de telle ou telle université.

L’institution imaginaire de la société suppose une large place faite à la dimension créatrice de l’imagination : agir, c’est créer6. L’université sans condition est une institution qui imagine son avenir, se lance dans la création de nouveaux accords de recherche et de formation, et déploie une vision, un imaginaire de l’institution. Mais cette dimension est devenue quasiment absente du monde universitaire. Or l’université sous conditions ne peut se réaliser qu’à partir de notre capacité à imaginer l’université sans condition.

La formation des jeunes traverse une « crise silencieuse » et s’est concentrée à l’université. Nous vivons une crise mondiale de l’éducation, qui met de plus en plus de côté l’imagination, la création et la pensée critique « au fur et à mesure que les États préfèrent poursuivre un profit à court terme en cultivant les qualifications techniques hautement spécialisées qui répondent à cet objectif7 ». Les méthodes conventionnelles d’éducation entraînent la passivité et une mauvaise écoute, alors qu’il est possible d’éduquer autrement, et qu’il faudrait, comme y invitait John Dewey, porter les jeunes à faire, ce qui veut dire déjà « réfléchir à des problèmes, y penser, poser des questions », afin de produire une énergie sociale, de développer des facultés critiques actives et de poser les fondements d’une citoyenneté démocratique. Nous devrions toutes et tous être portés par l’imagination et formés à l’utiliser – apprendre à créer. Les modèles d’imagination dans les sciences, les formations à l’écriture littéraire et l’exercice d’une pratique artistique la plus libre possible devraient être des priorités de la formation. Descartes faisait de l’imagination la folle du logis, mais Hume expliquait combien elle est créatrice et nécessaire à la construction de la connaissance.

L’université ne doit pas se perdre dans la gestion. Elle doit déployer une recherche de plus en plus imaginative, des formations plus à même de singulariser les parcours des étudiants. Elle est un lieu de rencontres, un carrefour des savoirs où l’interdisciplinarité et la transgression des frontières du savoir sont nécessaires pour mieux penser et vivre notre présent. L’université reste habitée par Mai 68 si elle met l’imagination au centre de ses pratiques. Selon Deleuze et Guattari, « Mai 68 n’a pas eu lieu8 ». Sans doute ce qui n’est jamais advenu est un pouvoir donné à l’imagination, qui nous aurait donné la possibilité de devenir des sujets guidés par des inventions institutionnelles. Mai≈68 portait cette utopie qui ne s’est jamais réalisée : porter nos rêves dans la réalité, inventer de nouvelles structures du savoir dans les institutions existantes, laisser les sujets concernés inventer des modèles collectifs qui les rendent heureux dans leur formation ou leur recherche tout en tenant à la conception d’un bien public. L’université devrait porter loin sa capacité à imaginer des structures audacieuses pour le monde à venir. Cela supposerait des constructions collectives et des modes de gouvernance qui puissent imaginer notre futur, en couleurs et non en noir et blanc. Cela supposerait aussi de faire que les rêves se réalisent.

  • 1. Jacques Derrida, L’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001, p. 11.
  • 2. Derrida s’appuie alors sur Jeremy Rifkin, La Fin du travail. Le déclin de la force globale de travail dans le monde et l’aube de l’ère post-marché, trad. par Pierre Rouve, Paris, La Découverte/Boréal, 1996.
  • 3. J. Derrida, L’Université sans condition, op. cit., p. 15.
  • 4. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, coll. « Liber », 1997.
  • 5. Voir J. Derrida, Hospitalité, vol. I, Séminaire (1995-1996) et vol. II, Séminaire (١٩٩٦-١٩٩٧), éd. Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf, Paris, Seuil, coll. « Bibliothèque Derrida », 2021 et 2022.
  • 6. Voir Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société [1975], Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1999.
  • 7. Martha Nussbaum, Les Émotions démocratiques. Comment former le citoyen du xxie siècle, trad. par Solange Chavel, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2011 (rééd. « Champs Essai », 2020), p. 10.
  • 8. Voir Gilles Deleuze et Félix Guattari, « Mai 68 n’a pas eu lieu » [1984], dans G. Deleuze, Deux régimes de fous et autres textes (1975-1995), éd. David Lapoujade, Paris, Minuit, coll. « Paradoxe », 2003, p. 215-217.