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Un modèle d’université publique ?

Les réformes et les difficultés matérielles qu’elles ont engendrées laissent volontiers pessimiste. La question du modèle prend alors tout son sens pour dépasser la critique et penser une institution complexe, fragmentée, bouleversée : quelle université publique est en train de se mettre en place ? Trois spécialistes de l’enseignement supérieur et de la recherche, Christine Musselin, Christian Topalov et Joël Laillier, nous répondent.


Quel bilan tirer des réformes de l’université de ces vingt dernières années ?

Christine Musselin – Entre 2005 et aujourd’hui, les universités ont connu une intense période de réformes, comparable dans sa durée à celle de la fin du xixe siècle, qui avait débouché sur la loi de 1896. Trois grands enseignements peuvent être tirés de ces presque vingt années. Premièrement, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités de 2007 a poursuivi le mouvement d’institutionnalisation de ces établissements comme niveau de coordination intermédiaire qu’avait amorcé la politique contractuelle de 1989. En revanche, cela s’est traduit par une plus forte centralisation et une bureaucratisation des processus internes, tandis qu’une méfiance réciproque entre présidences et composantes continue à caractériser nos universités2.

Deuxièmement, même si la ligne générale est assez stable quelles que soient les majorités présidentielles, la valse ininterrompue des réformes oscille entre des options en tension. Les universités ont plus de capacités de décision, mais on assiste à une recentralisation nationale du pilotage des moyens, via les multiples appels à projets du programme d’investissements d’avenir, un dialogue stratégique de gestion dont les actions financées doivent soutenir les politiques du ministère, l’affectation centralisée des chaires de professeur junior… Dans le même temps, il y a une mise en compétition de l’enseignement supérieur et de la recherche, ainsi que le recours systématisé à des appels à projets pour attribuer des moyens supplémentaires, mais les politiques de site visent, via les pôles de recherche et d’enseignement supérieur, puis les communautés d’universités et établissements, à développer la coordination et la coopération entre les établissements d’un même territoire3. Enfin, « l’excellence scientifique » est affichée comme le critère premier, mais les objectifs de recomposition institutionnelle ont été décisifs pour remporter les principaux appels à projets du programme d’investissements d’avenir4. Ces oscillations ne sont pas sans lien avec la segmentation instaurée entre un ministère qui alloue les budgets ordinaires et un commissaire général à l’investissement (devenu secrétariat général pour l’investissement) qui agit comme une agence d’attribution des financements supplémentaires.

Un troisième enseignement, du côté des carrières, est que les modalités de recrutement s’éloignent de la figure du concours national pour se rapprocher de celles d’un marché du travail, où les universités affichent des postes avec des attentes précises en matière d’enseignement et de recherche et les candidats déposent des dossiers ajustés aux demandes de chaque établissement5. À cela s’ajoute le fait que la gestion pyramidale des carrières qui prédominait6 (un corps de maîtres de conférences bien plus large que celui des professeurs) vient d’être fortement bousculée par l’introduction des chaires de professeurs juniors7. Toutefois, ces deux évolutions n’apportent pas de solution à la situation très incertaine des doctorants, qui restent encore trop souvent non financés (surtout en sciences humaines et sociales), confrontés à une forte réduction du nombre de postes ouverts au recrutement, et qui ne voient ni le titre de docteur ni les années de post-doctorat reconnus quand ils se présentent sur le marché du travail non universitaire.

Christian Topalov et Joël Laillier – Avec le recul, on peut dire que la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche a opéré de trois façons : elle a produit un nouveau discours qui tend à imposer une définition légitime de l’université et de la pratique scientifique subordonnée à « l’économie de la connaissance » ; elle a transformé les rapports de pouvoir dans le monde universitaire et savant, en créant de nouvelles institutions de gouvernement de la science, dont les membres sont nommés par l’autorité administrative et non plus élus comme auparavant, mais aussi en reconfigurant le pouvoir à l’intérieur des institutions existantes, notamment les universités, en renforçant celui des dirigeants ; enfin, la réforme a fait émerger, pour gouverner l’enseignement supérieur et la recherche, une classe de bureaucrates de plus en plus étrangers à la recherche et à l’enseignement. Il ne faut donc pas s’étonner de la « méfiance réciproque », relevée par Christine Musselin entre présidences et composantes au sein des universités.

Ces transformations ont conduit à une mise en concurrence généralisée : entre les établissements pour s’approprier les ressources financières et les labels qui les garantiront (IDEX, I-SITE…) et pour recruter les « meilleurs » étudiants, entre les laboratoires et, finalement, entre les individus qui semblent désormais valoir plus par leur chiffre d’affaires que par leurs résultats. La réforme a modifié radicalement les flux de financement de la recherche, largement détournés au profit de quelques institutions prétendument « d’excellence », mais aussi de la recherche privée avec le crédit d’impôt recherche, appauvrissant la grande majorité des laboratoires et des universités. La réforme a, en outre, largement remis en cause la liberté de la recherche en imposant des priorités décidées par des dirigeants investis du monopole du « pilotage » du travail des savants. Or, après presque vingt ans, le nouveau gouvernement de la science n’a absolument pas fait ses preuves, à moins que l’on ne considère comme un succès scientifique la progression de quelques rangs dans le classement de Shanghaï ! Ni les résultats de l’Agence nationale de la recherche, ni ceux des IDEX et Labex, ni ceux du crédit d’impôt recherche n’ont été évalués du point de vue scientifique ou technologique, ce qui est un comble.

Comme souvent, la mise en concurrence s’est accompagnée d’un développement de la précarité à différents niveaux : précarité des jeunes chercheurs et universitaires qui tardent à obtenir un poste pérenne ou doivent y renoncer, précarité des laboratoires qui doivent multiplier les projets et les promesses pour assurer leur financement, et précarité des universités qui se sont souvent trouvées en difficulté financière et qui doivent anticiper toujours mieux les désirs du ministère pour essayer de récupérer quelques sous. Évidemment, certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu et à accaparer les ressources. C’est une fragmentation aggravée de l’université française que l’on observe, une cassure assumée entre quelques établissements supposément visibles depuis Shanghaï et tous les autres, mais aussi, au sein de ces établissements privilégiés, entre les dirigeants et leurs obligés, d’une part, et ceux qui assurent enseignement et recherche, d’autre part. Pour diriger les institutions, le ministère peut compter sur une partie des présidents d’université, qui entrent de plus en plus tôt dans une carrière purement administrative, tandis que la politique scientifique est confiée de plus en plus souvent à des ingénieurs managers, qui ont peu ou pas d’expérience de la recherche, mais qui portent par leur trajectoire une conception de la science entièrement tournée vers le développement économique. Comme si la liberté entière de la recherche fondamentale n’était pas la condition de toute innovation technologique !

Quel est le modèle mis en place par les pouvoirs publics et les instances de la gouvernance universitaire ? Est-il celui des grandes écoles et des universités de recherche ?

C. Musselin – Les réformes n’ont pas mis en place « un » modèle. Elles ont financé les établissements qualifiés de « grandes universités de recherche », mais sans proposer de modèle pour tous les autres. Si l’on fait abstraction des contradictions mentionnées plus haut, et si l’on s’en tient aux établissements membres de France Universités (tous publics), deux objectifs ont animé de manière récurrente les politiques menées depuis les années 2005.

Premièrement, les réformes ont visé à rendre ce secteur plus différencié. Il l’était déjà auparavant, mais cela était présenté comme un problème : il s’agissait – plus ou moins activement – de réduire les écarts entre les établissements les moins et les mieux dotés. À partir du milieu des années 2000, la différenciation devient un objectif : priorité est donnée à la concentration des moyens sur les grandes universités de recherche. À titre personnel, la différenciation me semble inévitable quand on doit accueillir trois millions d’étudiants. En revanche, le fait d’avoir concentré les financements sur les « grandes universités de recherche » et sur les activités scientifiques est préjudiciable. Reconnaître que toutes les universités ne remplissent pas avec la même intensité l’ensemble des missions qui leur incombent est une chose, mais financer prioritairement une de ces missions est problématique. Cela conduit notamment à la baisse de la dotation par étudiant, à des taux d’encadrement qui se dégradent et à des bacheliers qui se détournent de l’université, comme le montre la hausse des étudiants inscrits dans des établissements privés.

Deuxièmement, si on analyse le discours des réformateurs, le renforcement de l’exécutif des universités fait aussi partie des croyances bien ancrées chez plusieurs d’entre eux. C’est une constante dans toutes les lois depuis 1968, car il s’agit de toujours renforcer le pouvoir du président, par crainte que les composantes ne reprennent le pouvoir : le spectre des anciennes Facultés reste vivace ! Une gouvernance renforcée pourrait certes rapprocher les universités du modèle des grandes écoles, si l’épidémie de fusions qui a touché la France n’éloignait pas encore un peu plus les nouveaux établissements de ce modèle par leur taille, leur organisation interne, leurs missions… Par conséquent, s’il y a « un » modèle public visé, il est différent de celui des grandes écoles : ni la focalisation sur la recherche, ni la création de très grosses universités nées des fusions ne correspondent à ce dernier. De fait, c’est plus l’absence de modèle et de réflexion sur les modèles alternatifs à celui des « grandes universités de recherche » qui marque les décennies passées et qui suscite crispations et anxiété.

C. Topalov et J. Laillier – Deux moments ont été cruciaux. Le premier (2005-2007) reposait sur le triptyque autonomie-évaluation-mise en concurrence ; le second (à partir de 2010) introduisait, avec les dispositifs « d’excellence », la différentiation systématique des ressources des universités et laboratoires, le « darwinisme » que préconisait bien maladroitement, il y a peu, Antoine Petit, président-directeur général du Centre national de la recherche scientifique. « Autonomie » : perspective séduisante, mais de quoi s’agissait-il ? Bernard Belloc, premier vice-président de la Conférence des présidents d’université avant d’être conseiller du président Sarkozy, expliquait, en 2001, que «  l’autonomie des universités » devait mettre fin à « l’autonomie des universitaires8 ». Les réformateurs de toute nuance étaient d’accord là-dessus : il fallait donner aux présidents des pouvoirs renforcés en mettant un terme à une « démocratie représentative » paralysante9, qui résultait des lois Faure (1968) et Savary (1984). « Évaluation » : qui pourrait en récuser le principe ? Mais le monopole de l’agence d’évaluation attribuait aux professionnels de la démarche qualité le pouvoir de définir les critères des bonnes pratiques scientifiques, disqualifiant du même coup les institutions d’évaluation collégiale, majoritairement élues par les communautés. Quant à la mise en concurrence généralisée, elle a présidé à la bataille pour obtenir des financements d’une agence centralisée pilotée politiquement, puis pour entrer dans les dispositifs d’excellence, ou encore pour attirer les étudiants des lycées socialement privilégiés au détriment des autres universités.

Ce n’est pas tant une privatisation de l’enseignement supérieur qui se dessine ainsi que l’imposition coûte que coûte du modèle du marché au sein de ce qui était le service public de la recherche et de l’enseignement supérieur. Et, sous l’apparence de la liberté retrouvée, le marché implique une exacerbation des rapports de domination entre acteurs et de sujétion au pouvoir central. Beaucoup se sont aperçus, d’expérience et tardivement, que l’autonomie, c’est la dépendance ; c’est se conformer à ce que le ministère attend de nous, surtout en situation de précarité ou de sous-dotation budgétaire.

Nous ne croyons pas pour autant à une théorie du complot : si les réformes présentent, après coup, une grande cohérence, rien n’assure que celle-ci a résulté d’une doctrine qui leur aurait préexisté. Certes, les préconisations de l’Organisation de coopération et de développement économiques et de la Commission européenne étaient connues10. Toutefois, une étude attentive des rapports qui ont préparé et accompagné ces réformes suggère une autre interprétation : un processus a été mis en mouvement, avec des hésitations sur les détails, des chemins esquissés puis abandonnés et, surtout, une méconnaissance, chez la plupart des acteurs, des effets des mesures en cours et, plus encore, de la nature de celles qui devaient suivre. Il n’en reste pas moins que la cohérence des réformes est indéniable : elle résulte des initiatives d’acteurs qui sont en position d’imposer aux autres de faire ce qu’ils ne veulent pas nécessairement. Quant aux universités ordinaires, les réformateurs n’ont pas proposé de « modèle », parce qu’il n’est pas vraiment nécessaire de leur procurer les ressources dont elles auraient besoin : Parcoursup fournit désormais le moyen implacable d’ajuster finement le « niveau » (social) des étudiants au « niveau » (académique) supposé des établissements11. Chacun à sa place et les vaches seront bien gardées !

Quels sont les principaux défis rencontrés par l’université publique aujourd’hui ? Comment les surmonter ?

C. Topalov et J. Laillier – Le mal qui ronge l’université française a un nom : le nouveau management public. Les institutions qui la gouvernent ont été placées entre les mains d’une couche bureaucratique pour une part issue de ses rangs, mais de plus en plus éloignée de la recherche comme de l’enseignement, dressée à obéir aux injonctions du ministère, à jouer la concurrence de tous contre tous, et bénéficiant de ressources considérables. Ces « ex-pairs12  » sont à la tête des agences de financement et d’évaluation, des super-universités prétendument « de recherche », mais aussi, désormais, des organismes – Centre national de la recherche scientifique et Institut national de la santé et de la recherche médicale, en tout premier lieu. Les communautés savantes et enseignantes, les personnels et les étudiants aussi se trouvent ainsi écartés de toute influence réelle sur le cadre de leur travail et sur l’allocation des ressources. On leur dicte même le langage qu’ils doivent utiliser pour réussir grâce aux arguments qui plaisent.

Le mal qui ronge l’université française a un nom : le nouveau management public.

La démoralisation est grande, particulièrement dans les universités les moins bien dotées, qui sont aussi celles qui sont aux avant-postes de la démocratisation du recrutement étudiant. Remettre les choses sur pied ne sera pas facile, car tout a été fait pour créer des situations irréversibles. Rendre le pouvoir sur les institutions de l’enseignement supérieur et de la recherche à celles et ceux qui les font vivre est la clef de tout, y compris d’une nécessaire réorientation des financements qui mette un terme aux gaspillages qu’engendrent les excès du financement par projet, les bureaucraties managériales et le crédit d’impôt recherche, niche fiscale qui ne produit aucun effet de levier13. Les universités n’ont pas besoin d’un changement de discours ou d’améliorer une supposée « image », voire de valoriser leur « marque », mais qu’on leur donne la possibilité de faire de la science et de l’enseignement de qualité dans un cadre collectif et coopératif.

C. Musselin – Je ne retiendrai qu’un défi : gagner en visibilité et en crédibilité, moins à l’international qu’auprès des parents, étudiants, politiques, hauts fonctionnaires français… Alors qu’il est dit que les universités doivent être au centre du système d’enseignement supérieur et de recherche, elles ne sont toujours pas le lieu de formation des élites, elles n’ont pas la confiance de Bercy, elles peinent à atteindre une place dans l’ordre du jour gouvernemental, elles sont considérées comme un coût et non comme un investissement.

Défendre l’université, c’est défendre des conceptions de l’enseignement et de la recherche qui ne sont pas purement instrumentales et « court-termistes ». C’est défendre la connaissance pour la connaissance et pas uniquement celle qui a une utilité immédiate. C’est défendre des formations qui, certes, préparent à l’emploi, mais qui garantissent aussi que les étudiants ont acquis les outils, les compétences et les savoir-faire qui leur permettront d’évoluer, de participer à la société en tant que citoyens responsables, de développer un raisonnement critique, de contribuer à la collectivité… Cela est d’autant plus urgent que l’on voit prospérer des marchands de formations, qui réduisent l’enseignement à l’employabilité et n’y voient qu’un bénéfice privé ! Rendre au modèle universitaire ses lettres de noblesse au sein de la société française est indispensable pour qu’il devienne une priorité nationale, qu’on lui reconnaisse une capacité d’autodétermination (plutôt que de lui imposer des stratégies scientifiques qui changent au gré des gouvernants) et qu’il soit attractif pour les générations à venir. Combien de temps réussirons-nous encore à attirer des jeunes en thèse en leur faisant miroiter que, peut-être, un jour – et on sait avec quelles difficultés –, ils deviendront membres d’une communauté professionnelle peu considérée ?

Alors comment inverser ce regard négatif et obtenir un investissement massif sur ce secteur ? Tout d’abord en changeant de discours, de l’universitaire de base à la ministre, et en mettant plus en valeur ce que les universités réussissent, les innovations qu’elles développent, la qualité du contenu des cours, ce qu’elles apportent économiquement, culturellement, socialement là où elles sont implantées, etc. Il ne s’agit pas de cacher la poussière sous le tapis et de faire comme si tout était parfait : ce serait irresponsable. Mais le bashing de l’université l’est tout autant ! Il est également temps que le ministère retrouve la maîtrise de l’intégralité des moyens destinés au supérieur et que le gouvernement montre qu’il fait confiance à ce ministère. Un ministère qui considérerait que les universités ne remplissent pas toutes les mêmes missions, mais qui reconnaîtrait matériellement et symboliquement que toutes sont importantes.

Comment les universitaires réagissent aux changements de leur propre institution ?

C. Topalov et J. Laillier – Les réformes ont en effet radicalisé les différences au sein de ce que nous aimions regarder comme la « communauté scientifique » ou « universitaire ». Le président d’université était naguère considéré comme un primus inter pares, dont le mandat était limité à cinq ans et dont l’élection dépendait du consensus entre plusieurs conseils élus. Les réformateurs ont voulu en faire un chef d’entreprise, élu par un conseil d’administration « resserré » où, dans nombre d’établissements dits « d’excellence », enseignants, personnels et étudiants sont désormais minoritaires. Toutefois, tous les présidents ne se laissent pas prendre aux sirènes ministérielles ; beaucoup se contentant d’une seule présidence de quatre ans, avant, pour nombre d’entre eux, de retourner à leurs amphis. Il y a aussi la trentaine d’universités qui se sont regroupées dans l’Alliance des universités de recherche et de formation pour protester contre les prétentions des autoproclamées « universités de recherche ».

Chez les enseignants et les chercheurs, les réformes ont d’abord suscité une sorte de sidération. Le ministère a su mettre en œuvre, avec beaucoup d’intelligence, la méthode « incrémentale » recommandée par le rapport Aghion-Cohen de 2004 : pas de proclamations tonitruantes comme à l’époque d’Allègre, mais des petits pas dont aucun n’annonce la suite et qui impliquent la collaboration de tous. Chaque fois dans l’urgence et, surtout, dans une situation d’incertitude normative dont le résultat est un assaut de conformisme : personne ne sachant ce que veut au juste le ministère, tous déploient des trésors d’inventivité pour le deviner ou d’entregent pour s’en informer. Le même mécanisme joue pour gérer les situations de concurrence produites par les évaluations du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur ou les projets à soumettre à l’Agence nationale de la recherche. Tous ceux d’entre nous qui ont une bribe de responsabilité institutionnelle se doivent de faire ce qu’il faut pour que leur laboratoire ou leur formation s’en sorte au mieux. C’est ainsi que s’implante la « culture de l’évaluation » et du « projet » : inutile que nous partagions la croyance dans le bien-fondé des réformes pour faire comme si c’était le cas14. Il faut s’adapter.

L’idée que le nouvel ordre universitaire serait ainsi le fruit d’une construction collective ou d’une négociation entre les acteurs de l’université ne nous semble donc pas refléter la réalité. La recomposition du pouvoir permet d’imposer de nouvelles mesures et s’y opposer n’est pas simple. Il ne faut pourtant pas oublier les moments de résistance collective, qui donnent parfois des résultats : ainsi, les manifestations de 2009, l’action de Sauvons l’Université et l’opposition des sections du Conseil national des universités ont eu raison (pour l’instant) de la modulation du service des enseignants-chercheurs ; le Centre national de la recherche scientifique n’a pas été transformé (pour l’instant) en simple agence de moyens au service des « politiques de site » ; le refus de nombreux chercheurs de demander la prime d’excellence scientifique a freiné ce dispositif pendant quelques années.

Mais il reste ceux qui ont le plus perdu dans l’affaire : les milliers de remarquables précaires qui assurent parfois le gros des enseignements et s’efforcent, après leur thèse, de se maintenir dans un système où les postes stables sont de plus en plus rares ; mais aussi les milliers de titulaires qui ont fait leur possible au fil des années pour résister aux absurdités du management aveugle, ou pour ruser avec celles-ci, et qui ont fini par baisser les bras. Ils ont laissé place à d’autres, peut-être mieux armés pour un ordre nouveau qui crée à foison de petits pouvoirs qui distribuent localement les ressources des dispositifs d’excellence dans un micro-clientélisme renouvelé. Il y a aussi les primes de toute sorte désormais à la main des présidences. En effet, il faut aussi parler d’argent, preuve s’il en est, généralement passée sous silence, de la réussite sur les nouveaux marchés de l’enseignement et de la recherche. La réforme n’a pas eu que des états-majors, elle a eu aussi et a toujours ses petits soldats. Il faut sortir de la fiction d’une « communauté scientifique » unifiée pour bien saisir les rapports de force, les intérêts divergents qui peuvent opposer des disciplines, des institutions, des établissements ou des individus. La réforme a eu besoin d’un personnel nombreux pour habiter les nouvelles institutions et elle a su trouver des profils qui y avaient intérêt et pouvaient y adhérer.

C. Musselin – Les capacités de résistance des universitaires sont réelles et non négligeables. L’évaluation des enseignements, introduite par François Bayrou dans un arrêté du 9 avril 1997, n’est toujours pas généralisée. La modulation des services inscrite dans le décret de 2009 reste inappliquée, tout comme le suivi de carrière que la plupart des commissions du Conseil national des universités ont refusé de mettre en œuvre. Il y a même des exemples de marche arrière : la notation des laboratoires de recherche ou le décompte des publications.

Les capacités de résistance des universitaires sont réelles et non négligeables.

Les positions sont cependant loin d’être univoques au sein de la communauté universitaire. Certes, des critiques répétées sont exprimées en entretiens : manque de moyens récurrents, bureaucratisation des processus, accroissement des tâches administratives dans un contexte où les recrutements se font plus rares, excès d’appels à projets… C’est un fait : les réformes ont eu une influence sur les activités d’enseignement et de recherche ; elles ont introduit de nouvelles missions ou les ont transformées. Cependant, il y a des expériences, des conceptions et des ressentis très différents selon que l’on appartient à une discipline soumise à la pression étudiante ou pas, selon le rapport au financement sur projets, qui n’est pas semblable d’un régime de production scientifique à un autre, selon que l’on bénéficie des nouvelles règles du jeu ou pas. Les résistances existent, mais elles ne sont pas généralisées et elles ont parfois du mal à s’exprimer, à trouver une légitimité, face à des réformes qui sont justifiées par une rhétorique de la méritocratie scientifique. Une recherche portant sur la mise en œuvre d’un projet IDEX révèle ainsi qu’une politique de création d’inégalités y a été menée au nom de « l’excellence scientifique »15. Dans ce cas précis, cela a certes suscité des réactions au sein de la communauté universitaire, mais il y a eu aussi des soutiens et cette politique s’est imposée. Mais cela n’a pas toujours été le cas : des projets d’IDEX n’ont pas abouti, ont été arrêtés (à Toulouse ou à Lyon, par exemple) ou ont dû redéfinir leur périmètre (comme à Saclay ou à l’université Paris Cité), faute d’accord interne.

Cette dispersion des réactions est aussi visible à travers les réformes (de plus en plus fréquentes ?) qui laissent aux établissements le choix de leur adoption : créer un établissement public expérimental, demander des chaires juniors ou introduire des droits d’inscription pour les étudiants étrangers a donné lieu à des débats internes, qui ont abouti à des réponses variées selon les établissements. Bref, la question de ce que doit être, ou ne pas être, l’université, est débattue dans les établissements, mais les positions sont souvent plus contrastées que ne le laissent penser des analyses trop monolithiques qui opposent universitaires et réformateurs.

Vous semblez représenter deux nuances de la manière dont l’université produit un savoir critique sur elle-même : l’une pessimiste, l’autre plus optimiste.

C. Musselin – Optimiste, je ne sais pas… Je prends en compte les nuances, et cela pour plusieurs raisons. La première, qui est la plus importante, tient aux données collectées lors des enquêtes et donc aux faits, aux sentiments, aux opinions recueillis auprès des acteurs de l’ensemble du système universitaire, à tous les niveaux. Cela constitue bien sûr un trésor d’informations, une connaissance en profondeur de la manière dont les choses se passent : cela permet d’identifier des tendances globales, mais aussi d’apporter des nuances, de rendre compte, par fidélité aux données du terrain, de la variété des comportements, des représentations et des convictions. Ces résultats empiriques ont parfois conforté mes propres opinions sur certaines réformes, mais ils m’ont aussi plus d’une fois amené à modifier mon jugement, et souvent à être moins négative que je ne l’étais a priori…

La seconde raison qui me conduit à ne pas voir que les côtés négatifs des réformes en cours tient au fait que je mène des recherches sur les universités depuis très longtemps et que ce n’était pas toujours mieux avant. En fait, je ne me souviens pas d’une période pendant laquelle l’université française n’aurait pas été décrite comme en crise, y compris par ses membres, critiquée par la plupart des politiques, plutôt choisie par défaut par les étudiants, soumise à des taux d’encadrement déficitaires, en manque de personnel d’accompagnement de l’enseignement et de la recherche… Il n’y a pas d’âge d’or. Lors de mes premières recherches, au milieu des années 1980, le fonctionnement des universités était anomique, leurs conseils étaient de simples chambres d’enregistrement. Nous avons certes observé des évolutions et un peu plus de considération de la part de la communauté universitaire pour le travail des conseils qui les représentent, mais on ne peut pas dire que la « démocratie universitaire » ait très bien fonctionné par le passé, ni que l’élection des membres des instances nationales garantisse la qualité, l’impartialité et la transparence de leurs décisions. La multiplication des appels à projets me semble contreproductive et il vaudrait mieux utiliser ces fonds pour augmenter le niveau de dépense par étudiant à l’université mais, en revanche, consolider une Agence nationale de la recherche disposant de plus de moyens, avec des taux de réussite plus élevés et des financements pouvant aller jusqu’à cinq ans, ne me paraît pas une mauvaise chose.

Enfin, une troisième raison qui me conduit à avoir un regard critique mais pas systématiquement négatif tient au fait que mes travaux ont souvent été comparatifs. Indéniablement, comparées à leurs homologues, nos universités manquent de moyens et de reconnaissance, mais, jusqu’à présent, elles ont évité les excès du nouveau management public que connaissent les établissements britanniques ou australiens, pour ne citer qu’eux, avec leurs responsables nommés et non élus ; les exécutifs sont plus forts que par le passé, mais le gouvernement de nos universités reste fortement collégial ; la différenciation verticale s’est accentuée, mais elle reste plutôt modérée ; la mise en compétition s’est clairement intensifiée, mais on ne peut parler de marchandisation des universités, sauf à confondre compétition et marché… Maigre consolation, allez-vous me dire, mais l’herbe n’est vraiment pas toujours plus verte ailleurs. Je ne sais pas si les pouvoirs publics auront l’intelligence de promouvoir un système d’enseignement supérieur et de recherche plus différencié sans qu’il soit à plusieurs vitesses ; protéger les futurs bacheliers de la marchandisation – bien réelle, celle-ci – que développent certains fournisseurs de formation privés ; renoncer à un pilotage centralisé à coups d’appels à projets multiples, qui relèvent plus du micro-management que de la stratégie ; imposer, valoriser, défendre, financer et reconnaître le modèle universitaire… Je ne sais quelle sera la capacité des pouvoirs publics à aller dans ce sens, mais je souhaite qu’ils la trouvent !

C. Topalov et J. Laillier – Notre étude des biographies de plusieurs centaines de dirigeants de la science et de l’université montre que la plupart d’entre eux ont été universitaires ou chercheurs. L’enseignement supérieur n’est pas et n’a jamais été un monde où seraient aux commandes les énarques ou les anciens des écoles de commerce. Certes, nous avons montré la présence croissante d’ingénieurs ou de gestionnaires qui n’ont aucune expérience de la pratique scientifique, ou alors très brève et orientée vers les applications : ce profil de carrière domine désormais à la direction générale de la recherche et de l’innovation du ministère, à la tête de l’Agence nationale de la recherche et des principaux organismes de recherche. Certes, le profil du « scientifique distingué » qui, après avoir produit des résultats importants et accumulé les signes de reconnaissance scientifique et mondaine, passe à l’administration en fin de carrière, a quasiment disparu.

Ceux qui contrôlent désormais les états-majors, ce sont des administrateurs professionnalisés de la recherche ou de l’université : ils ont commencé une carrière de professeur ou de chercheur, mais ont basculé tôt et sans retour vers des postes bureaucratiques. On ne sait plus ce qu’ils « représentent », si ce n’est une nouvelle figure sociale, désormais puissamment implantée à la tête de ce qui était il y a peu nos institutions. Faut-il leur prêter une « idéologie néolibérale » ? Parions qu’ils s’en défendraient si on leur posait la question : ils travaillent, n’est-ce pas, pour le succès de leur entreprise, pour le bien de l’université et de la recherche françaises, pour celui des étudiants et celui du pays. Il n’est pas certain qu’ils aient entraîné beaucoup d’universitaires à partager cette conviction, après vingt ans de réformes continuelles et opiniâtrement orientées dans le même sens.

Propos recueillis par Matthieu Febvre-Issaly

  • 1. Joël Laillier et Christian Topalov, Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020), Marseille, Agone, coll. « L’ordre des choses », 2022.
  • 2. Voir Stéphanie Chatelain-Ponroy, Stéphanie Mignot-Gérard, Christine Musselin et Samuel Sponem, « La gouvernance des universités françaises. Pouvoir, évaluation et identité » [en ligne], HEC Montréal/Centre de sociologie des organisations/Conservatoire national des arts et métiers/Université Paris-Est Créteil, juillet 2012.
  • 3. Voir Christine Musselin, La Grande Course des universités, Paris, Presses de Sciences Po, 2017.
  • 4. Voir Jérôme Aust, Harold Mazoyer et C. Musselin, « Se mettre à l’IDEX ou être mis à l’index. Conformations, appropriations et résistances aux instruments d’action publique dans trois sites d’enseignement supérieur », Gouvernement et action publique, vol. 7, no 4, 2018, p. 9-37.
  • 5. Voir C. Musselin, Propositions d’une chercheuse pour l’Université, Paris, Presses de Sciences Po, 2019.
  • 6. Voir Jürgen Enders et Christine Musselin, « Retour vers le futur ? Les professions universitaires au xxie siècle », dans L’Enseignement supérieur à l’horizon 2030, vol. 1, Démographie, Paris, Organisation de coopération et de développement économiques, 2008, p. 131-160.
  • 7. Ces dernières permettent aux universités de recruter des enseignants-chercheurs non titulaires pour six années, avec une chaire et des moyens dédiés.
  • 8. Bernard Belloc, « Pour une autonomie citoyenne », dans Autonomie des universités. Les actes du colloque annuel de la Conférence des présidents d’universités. Lille, 22-23 mars 2001 [en ligne], Paris, Conférence des présidents d’université, 2001, p. 13.
  • 9. Philippe Aghion et Élie Cohen, Éducation et croissance. Rapport [en ligne], Paris, La Documentation française, 2004, p. 70.
  • 10. Isabelle Bruno a bien montré leur étroite parenté avec les réformes françaises : voir Isabelle Bruno, À vos marques, prêts… cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2008 ; et I. Bruno et Emmanuel Didier, Benchmarking. L’État sous pression statistique, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2013.
  • 11. Voir Hugo Harari-Kermadec et Romain Avouac, « L’université française, lieu de brassage ou de ségrégation sociale ? Mesure de la polarisation du système universitaire français (2007-2015) », Économie et Statistique, no 528-529, 2021, p. 68-83 ; et Yaël Brinbaum, Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec, « 50 % à la licence… mais comment ? Les jeunes de familles populaires à l’université en France », Économie et Statistique, no 499, 2018, p. 79-105.
  • 12. Voir J. Aust, Pierre Clément, Natacha Gally, Clémentine Gozlan, Étienne Ollion et Emmanuelle Picard, « Des patrons aux ex-pairs. Réformes de l’État, mobilisations professionnelles et transformations de l’élite du gouvernement de la recherche en biomédecine en France (fin des années 1940-début des années 2000) », Gouvernement et action publique, vol. 10, no 3, 2021, p. 9-42.
  • 13. On pourrait détailler cette exigence majeure en un programme détaillé qui comprendrait notamment : remettre les conseils élus au centre du gouvernement des universités, attribuer des compétences élargies à un Conseil national des universités et à un Centre national de la recherche scientifique rénovés, supprimer le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur et l’Agence nationale de la recherche. Il y a aussi les réformes les plus urgentes : créer des postes dédiés aux précaires par transfert d’une partie des crédits de l’Agence nationale de la recherche (sur le modèle du plan d’intégration des hors-statuts sous Giscard d’Estaing dans les années 1970), reprendre le recrutement sur statut d’enseignant-chercheur et de chercheur, supprimer Parcoursup et Welcome to France.
  • 14. Voir C. Musselin et Maël Dif-Pradalier, « Quand la fusion s’impose : la (re)naissance de l’université de Strasbourg », Revue française de sociologie, vol. 55, no 2, 2014, p. 285-318.
  • 15. Voir Audrey Harroche, Gouverner par les inégalités, la mise en œuvre d’une initiative d’excellence dans l’enseignement supérieur et la recherche, thèse de doctorat, Sciences Po Paris, 2021.