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Dans le même numéro

« Fous de rage ». La politique américaine à bout de nerfs

mars/avril 2016

À la suite de la crise financière de 2008, la colère gronde aux États-Unis. Du Tea Party à Occupy Wall Street, le rejet de l’establishment s’explique par l’incapacité du politique à prendre en charge le malaise des classes moyennes.

La politique américaine à bout de nerfs

Quiconque cherche à comprendre l’apparente folie qui s’est emparée de la politique américaine ces temps-ci pourrait commencer par aller voir The Big Short, le film d’Adam McKay adapté du livre de Michael Lewis, ancien trader devenu journaliste financier. Le film s’inscrit dans une excellente série de documents cinématographiques sur la crise de 2008, ses ressorts, son dénouement et ses répercussions. Comme dans Margin Call, on y rencontre les excès de Wall Street, son moment de pensée magique sur les supposées vertus des marchés dérégulés, l’ivresse et la volonté de puissance des traders et de toute une industrie des services financiers et l’incrédulité devant l’effondrement quand celui-ci a fini par se produire ; comme dans Inside Job, on y voit à l’œuvre des réseaux d’influence, des délits d’initiés et la corruption du système de notation ; comme dans Cleveland contre Wall Street, enfin, on s’y interroge sur les responsabilités, individuelles et collectives, entre l’éthique de l’Américain ordinaire et un système où l’argent fait la loi.

Mais ce film, qui suit à un rythme effréné les trajectoires de six personnages déjantés, montre aussi l’imprégnation du capitalisme financier dans toute une culture – celle du congrès national de la titrisation à Las Vegas, effarant de vulgarité, celle des agents immobiliers de la banlieue de Miami, pour lesquels les immigrés et les stripteaseuses représentent les pigeons parfaits, ou encore celle d’un hedge fund de Californie où un médecin surdoué écoute du hard rock à fond, en short et en tongs, en refaisant sans cesse des calculs mathématiques d’une complexité inouïe, incapable pour autant d’entretenir des relations humaines « normales ». Dans l’épilogue, le narrateur conclut en voix off qu’après l’effondrement de 2008, le gouvernement a naturellement pris les mesures qui s’imposaient : le système financier a été assaini, les régulations nécessaires ont été instaurées, les responsables jugés et punis et les victimes indemnisées, avant de conclure, pince-sans-rire : « Non, je vous fais marcher… »

Et comment ne pas voir en effet qu’aucune leçon n’a véritablement été tirée de la crise des subprime, ni aux États-Unis ni ailleurs, et qu’il y a vraiment là de quoi mettre les gens en colère ? De fait, depuis 2008, la société américaine a accouché de deux mouvements d’authentique colère sociale, le Tea Party et Occupy, et tous les derniers cycles électoraux ont été marqués par la polarisation politique et la montée des discours extrêmes. À la lumière de ces phénomènes, on a vu se cristalliser une insatisfaction profonde et grave autour de la déshérence des classes moyennes, dont la situation économique se dégrade progressivement, tandis que la classe politique semble s’enfermer dans un monde à part. À tel point qu’on peut se demander, à observer le grand barnum des primaires, si le prochain président des États-Unis pourra vraiment, à défaut de réformes radicales, gouverner quoi que ce soit.

La colère gronde

Le déclencheur du mouvement du Tea Party, on l’oublie parfois, a été l’annonce par le gouvernement de Barack Obama de nouvelles mesures de renflouement des grandes banques menacées de faillite après l’été 2008. Les premières manifestations du Tea Party sont des protestations de contribuables en colère, scandalisés que leur argent puisse servir à repêcher les vrais fauteurs de trouble, aux dépens des travailleurs honnêtes et raisonnables. Cette indignation, plutôt que de conduire à la vindicte contre les banques elles-mêmes, comme cela a été le cas en Angleterre, se déplace très vite vers un rejet du gouvernement fédéral, accusé de collusion avec le secteur financier. Interprétées comme un abus de pouvoir comparable à ceux de la monarchie anglaise de George III, d’où la référence constante à la révolution américaine, les politiques de relance sont de surcroît à mettre au compte d’un président jugé peu légitime par toute une frange de la population – officiellement parce qu’il est jugé « socialiste », voire « communiste », et de façon plus souterraine parce qu’il est noir, et peut-être même musulman, en un mot, un-American.

Avec l’essor du Tea Party, les raisons pour lesquelles ces gens ordinaires se disent mad as hell (« fous de rage ») se multiplient également1. Incompétence des élites, trahison du gouvernement, décadence morale du pays, renoncement à ses valeurs fondatrices : c’est toujours le pouvoir central qui est visé, et son intrusion indue dans la vie des Américains ordinaires. Et derrière ce big government, la personne même du Président. Le programme de réforme de l’assurance maladie, vite rebaptisé ObamaCare, remplace bientôt le plan de relance des banques au palmarès des mesures iniques conçues et mises en œuvre par des élites déconnectées. Le faire échouer par tous les moyens devient l’un des seuls points de programme qu’on puisse identifier dans les différents rassemblements qui se réclament du Tea Party.

Il faut dire qu’il ne s’agit à aucun moment d’un mouvement unitaire, mais plutôt d’une constellation de groupements locaux de citoyens, qui font entendre leur colère dans la tradition civique des town-hall meetings. La coordination entre ces différents groupes se fait par le biais des réseaux sociaux et d’organisations plus ou moins nouvelles dans le paysage de l’activisme conservateur, qui appuient les efforts d’organisation et de communication locales. La couverture médiatique par Glenn Beck, présentateur vedette de Fox News, ou encore Rush Limbaugh, dont l’émission de radio réunit chaque jour des millions d’auditeurs, est cruciale. Plus ces hommes et femmes de médias sont en colère, plus ils se scandalisent et vitupèrent, plus leur audience monte, tandis que dans les manifestations, on voit fleurir les slogans du ras-le-bol : Tea devient l’acronyme de Taxed Enough Already ! (« Marre de payer trop d’impôts ! ») et une partie du mouvement adopte l’emblème d’un serpent dressé prêt à mordre, avec l’avertissement Don’t Tread on Me (« Ne me marche pas sur les pieds »).

Le soutien de grands donateurs industriels, comme les frères David et Charles Koch, et de think tanks conservateurs, comme Americans for Prosperity ou Freedom Works, seraient, pour certains observateurs, la preuve que le Tea Party n’avait rien de populaire ni d’authentique, et qu’il s’agissait plutôt d’une campagne orchestrée. Mais c’est plutôt l’intrication des deux phénomènes qui fait la particularité du Tea Party : un mouvement spontané, à la base, dans des couches de la population très peu politisées jusque-là, inquiètes de voir leur pays leur échapper, et l’habileté des intérêts constitués à la droite du Parti républicain à embrayer sur cette contestation populaire pour placer ses messages anti-impôts, anti-déficits et anti-dépenses sociales2.

Quoi qu’il en soit, le Tea Party s’exprime dans le vocabulaire politique classique du populisme américain. Les « producteurs » honnêtes y sont décrits comme les victimes d’un gouvernement qui privilégie les inutiles et les parasites – les spéculateurs des banques et des compagnies de chemin de fer dans les années 1880, Wall Street aujourd’hui, mais aussi les pauvres, les minorités raciales, les immigrés… qui ne méritent pas les attentions dont ils font l’objet. Un discours ni de droite ni de gauche en réalité, qui peut facilement être retourné selon les solutions que l’on préconise pour sortir de l’impasse – plus d’intervention du gouvernement fédéral pour mitiger les injustices sociales, ou moins pour laisser l’effort et le mérite individuels faire leur œuvre. Le racisme latent du Tea Party aujourd’hui, assez clairement documenté bien que ses porte-parole s’en défendent avec la dernière énergie, n’est pas non plus une nouveauté, car tous les mouvements populistes de l’histoire des États-Unis ont frayé avec le nativisme.

Occupy ou l’insurrection de la jeunesse

Une nouvelle vague de colère prend forme dans le pays à l’automne 2011 avec l’émergence du mouvement Occupy Wall Street. Comme les cinquantenaires du Tea Party, les étudiants qui décident de marcher sur le quartier financier de Manhattan protestent contre le repêchage des banques qui ont déstabilisé le pays et le monde. Comme eux, ils ne représentent pas les franges misérables du pays, mais plutôt les classes moyennes inquiètes de l’avenir. Comme eux encore, ils sont obsédés par la dette – non plus la dette publique, mais les dettes privées des étudiants, qui démarrent dans la vie avec 150 000 dollars de frais de scolarité à rembourser et des perspectives de carrière bien incertaines. Comme eux enfin, ils dénoncent un gouvernement sous influence de Wall Street. Cette fois, on ne reproche pas au gouvernement fédéral son activisme, mais sa passivité. Il n’en reste pas moins que Washington est l’objet d’une grande défiance, et que l’espoir des manifestants réside davantage dans l’invention de nouvelles formes démocratiques que dans la politique « de papa ».

Occupy s’est développé grâce à l’énergie tactique de militants qui, pour certains, avaient fait leurs classes dans les réseaux anti-capitalistes et altermondialistes des années 1990. Loin des obsessions nativistes de l’Amérique rurale blanche, cette jeunesse urbaine s’est mobilisée notamment grâce à des échanges avec les leaders des printemps arabes, comme l’explique David Graeber dans le petit ouvrage qu’il a consacré au mouvement3, et en puisant de l’inspiration dans les manuels de la résistance non violente rédigés, entre autres, par les leaders du mouvement étudiant Otpor ! qui a permis le renversement de Milosevic en Serbie4. Ces jeunes contestataires s’inscrivaient très explicitement dans la dynamique internationale des mouvements d’indignés qui fleurissaient notamment en Grèce et en Espagne, avec l’opuscule de Stéphane Hessel en guise de manifeste. Leur principale cause de colère et de révolte est la montée des inégalités : leur slogan, « Nous sommes les 99 % », dénonce la captation des richesses et du pouvoir par les 1 % de multimillionnaires dont l’influence pervertit les systèmes démocratiques à travers le monde. À un régime de monopoles indus et de rentes, les jeunes insurgés opposent des formes de démocratie « horizontale », dont leur occupation de Zucotti Park se veut un laboratoire vivant.

La méthode du sit-in et l’utilisation stratégique de la couverture médiatique s’ils venaient à être délogés brutalement par les forces de police rappellent les grandes heures du mouvement pour les droits civiques et des manifestations contre la guerre au Vietnam. C’est d’abord la jeunesse qui s’insurge, et accueille volontiers dans son combat toutes les victimes potentielles du « système », même si la jonction avec ce qui reste des forces syndicales aux États-Unis peine à se faire. Tandis que l’occupation de Zucotti Park se poursuit, la contestation s’étend à d’autres villes – un succès symbolique surtout car les occupiers, s’ils sont très déterminés, ne seront jamais très nombreux. Après la dispersion du groupe de Wall Street par les forces de l’ordre en novembre 2011, nombreux sont ceux qui s’interrogent sur le succès bien mitigé du mouvement.

La contestation dans les primaires de 2016

Pourtant, la campagne actuelle pour les primaires présidentielles montre bien la postérité, paradoxale, de ces deux mouvements de contestation. Elle s’inscrit dans la continuité de plusieurs cycles électoraux qui portent la marque toujours plus visible d’un rejet massif de l’establishment politique et médiatique.

Déjà en 2008, Barack Obama faisait campagne sur le thème Washington is broken, et l’espoir qu’il a su faire naître à ce moment-là ne peut se comprendre qu’en prenant la mesure du rejet profond des élites au pouvoir et de leurs querelles d’appareil. C’est la démoralisation du pays à la suite de l’aventure néoconservatrice en Irak, et de la dérive des dépenses publiques qui l’accompagne, qui permet à Barack Obama de faire franchir à son pays une étape historique avec l’élection d’un président noir. Il incarne alors l’espoir d’un renouveau qui ouvre une parenthèse idyllique, mais de courte durée, après la série de catastrophes qui marquent l’entrée du pays dans le xxie siècle. Les attentats du 11 septembre 2001 d’abord, mais aussi la désindustrialisation qui commence à peser lourdement sur certaines régions du pays ; l’ouragan Katrina, qui expose l’obsolescence des infrastructures et l’impréparation des administrations chargées d’assurer la sécurité, et enfin le discrédit moral mondial qu’entraînent le désastre en Irak, Abu Ghraib et Guantanamo.

Mais lorsqu’Obama arrive au pouvoir, la crise des subprime a éclaté et la réaction d’un pays déboussolé arrive sous la forme du Tea Party. 2010 marque le retour des républicains au pouvoir législatif, avec une stratégie de blocage systématique de toutes les initiatives du Président. L’élection de 2012 se joue ensuite sur une série d’oppositions viscérales – tout sauf Obama chez les républicains, tout sauf les républicains obstructionnistes chez les démocrates, qui dénoncent le travail de sabotage d’un Congrès Do Nothing . Les élections au Congrès de novembre 2014 poursuivent la même évolution : les candidats démocrates refusent même de s’afficher en public avec le Président de peur que cela ne leur coûte leur siège. Les États-Unis semblent définitivement entrés dans l’ère de la « contre-démocratie5 ».

En ce début d’année 2016, les forces populistes deviennent toujours plus visibles. La candidature de Donald Trump et son succès sont bâtis tout entiers sur l’affirmation histrionique de son inexpérience totale en politique et le mépris dont il fait preuve à l’égard de tous les gouvernements précédents. Ses déclarations volontairement injurieuses sur les immigrés mexicains, les réfugiés syriens, mais aussi les femmes, le personnel politique, et tout le monde en réalité, sont une mise en scène permanente des peurs et du ressentiment qui habite une partie de l’électorat du pays. S’il n’est pas le représentant idéal du Tea Party, notamment parce qu’il est millionnaire, qu’il a été démocrate dans une vie antérieure et qu’il ne croit en rien, il est difficile de voir comment Trump aurait été possible sans cette première explosion de colère de l’Amérique « moyenne » qui se sent menacée par les évolutions du monde contemporain. Quant au deuxième candidat républicain dans les sondages actuellement, Ted Cruz, il est un pur produit du Tea Party, avec son mélange d’intransigeance budgétaire et de fondamentalisme chrétien.

Le succès inattendu de Bernie Sanders face à Hillary Clinton, chez les démocrates, participe de cette même dynamique antisystème. La montée du thème des inégalités, notamment depuis les succès d’Occupy, explique qu’un candidat puisse se déclarer socialiste, promettre un système public d’assurance maladie, une réforme du système de financement des campagnes électorales et la gratuité des études supérieures… Quand Hillary Clinton joue la carte de la continuité des institutions et du personnel politique, Bernie Sanders promet la révolution. Et contre toute attente, c’est cet appel à l’insurrection qui l’emporte. Mais que s’est-il donc passé aux États-Unis pour expliquer un pareil dérèglement ?

Le dévoiement du politique

Derrière tous ces discours contestataires, on retrouve le malaise des classes moyennes, dont la mère de famille – la soccer mom de l’inénarrable Sarah Palin – est sans doute la meilleure illustration. La difficulté à financer les dépenses de santé, les incertitudes du système de retraite et le coût astronomique des études supérieures sont autant de risques qui pèsent sur les classes « productives », dont la situation relative dans la société américaine ne cesse de se dégrader depuis les années 19906. Au niveau international, les États-Unis sont menacés de déclassement par l’ascension de la Chine et ils ont perdu le magistère moral qu’ils pensaient exercer depuis leurs victoires sur le nazisme et le communisme.

Pourtant, ce qui produit de la colère aujourd’hui, ce ne sont pas tant ces réalités que l’incapacité du politique à les prendre en charge. Des interviews de militants du Tea Party, comme des occupiers, on retient avant qu’ils se sentent marginalisés par le système politique (disenfranchised). Plusieurs dysfonctionnements expliquent aujourd’hui ce découplage. Les dérives dans le financement des campagnes électorales d’abord, que nombre d’observateurs n’hésitent plus à qualifier de système de corruption légalisée. Depuis la décision Citizens United de la Cour suprême en 2012, qui reconnaît aux entreprises une liberté d’expression modelée sur celle des personnes, les sommes versées aux candidats pour leur campagne ne sont plus plafonnées et ne cessent d’augmenter. Dans la campagne actuelle, Donald Trump comme Bernie Sanders dénoncent l’influence des grands donateurs sur le gouvernement : le secteur financier bien sûr, mais aussi l’industrie pharmaceutique ou pétrochimique, Hollywood et toute l’industrie du spectacle, l’agrobusiness, ou encore les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), dont on a pu mesurer la proximité avec l’administration Obama concernant les programmes de surveillance clandestins. Depuis plusieurs années déjà, des intellectuels de tous bords fustigent la dérive ploutocratique des États-Unis, où la chose publique n’est plus entre les mains du peuple, mais des lobbies, qui font et défont les rois du Congrès7.

Aujourd’hui, le Congrès est devenu extrêmement impopulaire. Les sondages montrent que 10 % des Américains, tout au plus, lui font confiance. Le jeu des manipulations de la carte électorale (gerrymandering) donne une importance démesurée à des positions minoritaires, sur des questions culturelles, comme l’avortement ou le mariage gay, mais aussi économiques et sociales, comme les réductions d’impôts pour les tranches les plus aisées de la population. Car dans un « district » majoritairement républicain, ou démocrate, ce que craint le candidat à la réélection, ce n’est pas le candidat de l’autre bord, mais le candidat de son propre parti qui pourrait le défier en adoptant des positions plus radicales. Les candidats du Tea Party par exemple déstabilisent le républicain modéré, qui droitise son discours en retour, mais se retrouve passé la primaire fragilisé face au candidat démocrate. C’est ce qui est arrivé à Mitt Romney lors de la campagne pour les présidentielles de 2012. On assiste ainsi à un décrochage préoccupant, entre une majorité d’électeurs qui se situe clairement au centre et des élus sommés de répondre aux pressions d’activistes bien organisés et financés. Un système où celui qui parle le plus fort a raison, grâce à des campagnes de communication à plusieurs milliers de dollars.

À cette dynamique de polarisation électorale s’ajoutent de nouveaux réflexes d’orthodoxie partisane. Là où la logique du consensus prévalait dès lors que la prospérité, la sécurité ou la cohésion nationale étaient en jeu, on voit désormais l’affrontement politicien se durcir, au risque d’aggraver durablement le discrédit de la classe politique. Rien de pire par exemple que d’être accusé par la base militante d’être un Rino (Republican in Name Only), pour avoir suggéré que certaines dépenses sociales devraient être sanctuarisées… Sauf que cela conduit les élus à prendre des positions extrêmement impopulaires, comme lorsque le Parti républicain a conduit le gouvernement à la paralysie totale à l’automne 2013 (government shutdown), plutôt que de faire des concessions à l’administration Obama en relevant le plafond de la dette.

Tous les votes au Congrès étant rendus publics, le clientélisme aussi devient toujours plus apparent, si bien que les électeurs expriment régulièrement leur frustration à propos du pork-trading, l’échange d’un soutien sur tel ou tel vote important contre un avantage accordé à sa circonscription. Dans un article paru récemment dans The Atlantic, David Frum, ancien conseiller de George W. Bush, expose une thèse convaincante sur la révolte des électeurs républicains aujourd’hui : la majorité exprime sa préférence pour le compromis, qui permettrait au pays de renouer avec des politiques économiques et sociales de bon sens qui profiteraient aux classes moyennes, plutôt que de satisfaire les intérêts des grands pouvoirs économiques. Mais le Parti républicain s’entête à nouer des alliances avec l’oligarchie, ce qui explique en retour le succès d’un Ted Cruz ou d’un Donald Trump, qui prospèrent sur la dénonciation du système8.

À ce tableau des dysfonctionnements politiques, il faudrait ajouter les mutations profondes de l’information et de l’espace public. La grande presse généraliste se porte très mal, et c’est désormais sur les réseaux sociaux, les chaînes de télévision privées et les radios libres que les Américains s’informent. Or là aussi la prime est donnée aux extrêmes : aux opinions tranchées, à la dénonciation et à la montée en épingle de micro-scandales. Il suffit d’avoir regardé Fox News récemment, ou Msnbc, son pendant « libéral », pour voir combien le discours radical et la politique spectacle l’emportent – lors du dernier débat républicain, le 13 février, les candidats parvenaient à peine à se faire entendre par-dessus les huées et les sifflements du public mécontent.

*

Si la colère antisystème est manifeste en ce début de campagne présidentielle, il est difficile de dire jusqu’où elle pourrait conduire les États-Unis. Même un révolutionnaire comme Bernie Sanders, en réalité, ne fait que prêcher le retour aux sources par son appel vibrant à une refondation du corps politique autour d’une représentation moralisée, débarrassée de l’influence des grands monopoles. Et historiquement, les accès de fièvre populiste ont toujours débouché sur la réaffirmation de la souveraineté populaire et la conclusion de compromis politiques durables : la création du Parti républicain unioniste juste avant la guerre de Sécession, la régulation du capitalisme sauvage des barons voleurs et les lois antitrust au tournant du xxe siècle, ou encore le New Deal dans les années 1930…

Dans ce contexte de remise en cause profonde des institutions politiques, la Cour suprême, qui fonctionne dans une temporalité politique bien plus longue que les pouvoirs exécutif ou législatif, représente un verrou à ne pas négliger. Si Barack Obama était en mesure de nommer un ou deux juges libéraux, à la suite du décès inattendu d’Antonin Scalia, l’un de ses membres les plus conservateurs, cela pourrait induire un rééquilibrage à long terme des forces politiques, voire un nouvel examen du régime de financement électoral, à la base de nombre des dérives actuelles. Mais ce qui est véritablement en jeu aujourd’hui, semble-t-il, c’est la capacité du pays à remobiliser l’énergie populiste qui s’exprime aujourd’hui dans la rue et sur les réseaux sociaux, sous la forme de nouvelles médiations, intellectuelles et politiques, de telle sorte que les manifestants n’aient plus besoin d’inscrire en grosses lettres sur leurs banderoles Do you hear us now ?

  • 1.

    Voir Scott Rasmussen et Douglas Schoen, Mad as Hell : How the Tea Party Movement Is Fundamentally Remaking Our Two-Party System, New York, HarperCollins, 2010.

  • 2.

    C’est notamment la thèse défendue par Theda Skocpol et Vanessa Williamson dans The Tea Party and the Remaking of Republican Conservatism (Oxford, Oxford University Press, 2012), qui montre comment le Tea Party a pu prendre le Parti républicain en tenaille, entre une base d’électeurs très radicalisée et des financeurs influents prêts à tout pour tirer le parti toujours plus à droite.

  • 3.

    David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, trad. Alexie Doucet, Montréal, Lux, 2014.

  • 4.

    Voir Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, Paris, Payot, 2015 et le compte rendu dans Esprit, janvier 2016.

  • 5.

    Pierre Rosanvallon, la la Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006.

  • 6.

    Sur la dégradation de la situation des classes moyennes ces quarante dernières années, voir le sondage très complet publié par le Pew Research Center, le 9 décembre 2015 ; et sur ses conséquences, le « Potomac Paper » de Renaud Beauchard publié par l’Ifri en février 2016, « Entre citoyenneté et classe moyenne, les défis du futur président ».

  • 7.

    Voir par exemple Joseph Stiglitz, “Of the 1%, by the 1%, for the 1%”, Vanity Fair, 11 mars 2011, ou Francis Fukuyama, Political Order and Political Decay : From the Industrial Revolution to the Globalisation of Democracy, Farrar, Straus & Giroux, 2014.

  • 8.

    David Frum, “The Great Republican Revolt”, The Atlantic, janvier-février 2016.

Anne-Lorraine Bujon

Directrice de la rédaction de la revue Esprit. Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée d’anglais, elle a étudié puis enseigné la littérature américaine, avant de se spécialiser dans l’animation du débat d’idées. Également chercheure associée à l’Ifri, elle s’intéresse en particulier aux questions d’histoire politique et culturelle des États-Unis.…

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Pour son numéro double de mars-avril, la revue consacre le dossier central à la question des colères. Coordonné par Michaël Fœssel, cet ensemble original de textes pose le diagnostic de sociétés irascibles, met les exaspérations à l’épreuve de l’écriture et se fait la chambre d’écho d’une passion pour la justice. Également au sommaire de ce numéro, un article de l’historienne Natalie Zemon Davis sur Michel de Certeau, qui reste pour le pape François « le plus grand théologien pour aujourd’hui », ainsi que nos rubriques « À plusieurs voix », « Cultures » et « Librairie ».