L’affaire de Newburgh. Aux origines du nouveau conservatisme américain de Tamara Boussac
Tamara Boussac remet en question la chronologie et l’histoire du déclin de l’État-providence. Elle propose une réflexion d’envergure sur le conservatisme américain, en décalant de plusieurs années son renouveau.
En juin 1961, la municipalité de Newburgh, petite ville de l’État de New York, vote une baisse des allocations de l’assistance sociale et un durcissement des conditions d’éligibilité. La ville subit le ralentissement de l’activité économique, précurseur de la crise urbaine des années 1960. Le discours local met en avant l’effroi des populations blanches quittant Newburgh devant l’arrivée massive d’une population noire venant du sud des États-Unis. Cette dernière, selon les élus locaux, profite de la générosité et du laxisme de l’aide sociale, symbolisés par le programme Aid to Dependent Children. Une partie de la presse salue le courage et le bon sens des élus, tandis que la gauche dénonce le racisme et la manipulation des chiffres. Effectivement, les Noirs ne sont pas plus allocataires que les autres.
Peu après, la cour suprême de l’État casse la réforme et tout aurait pu s’arrêter là. Le pays est, après tout, au cœur des années prospères du début du mandat Kennedy et rien ne semble arrêter le libéralisme triomphant. Or Tamara Boussac démontre que le scandale local se transforme rapidement en affaire nationale et va donner naissance à un questionnement inédit de l’assistance sociale et, plus globalement, à une redéfinition de la gestion de la pauvreté aux États-Unis.
Des liens supposés sont établis entre assistance, d’un côté, et insalubrité, fraude, paresse et immoralité, de l’autre. Le pauvre est inadapté, migrant (entendre : personne noire récemment arrivée du Sud) et profiteur d’un programme à la dérive. Le stéréotype est une mère noire célibataire, qui fait de multiples enfants nés de grossesses précoces et hors mariage.
La dénonciation et la lutte contre le principe même de l’assistance sociale, telle que définie par le New Deal, deviennent des thèmes de ralliement et de mobilisation. On assiste, selon l’autrice, à un renouveau conservateur au sein du Parti républicain, qui l’emporte sur la frange libérale, plutôt favorable à l’aide sociale. De l’autre côté de l’échiquier politique, ce sujet constitue un nouveau marqueur dans la lutte des droits civiques, et la question d’un droit constitutionnel de l’assistance aux pauvres est posée. Si la droite cherche à délégitimer l’expertise des travailleurs sociaux, ces derniers sont conscients de la nécessité d’une réforme. Celle-ci intervient dès 1962, met en avant les services, la formation et souhaite réhabiliter le pauvre, en faisant de lui plus seulement un bénéficiaire, mais un citoyen aidé vers le retour à l’emploi.
Cette question est aussi le symbole de la lutte entre la ville, d’un côté, et l’État et l’État fédéral, de l’autre. En étudiant un corpus inédit (parti, presse, pétition, courrier), Tamara Boussac montre que le consensus devant l’impôt est mis à mal. Le contribuable de la classe moyenne ne veut plus contribuer à une protection sociale qui lui paraît dénaturée face à des assistés improductifs. La crise de l’assistance sociale est multiple : sociale, raciale, économique et fiscale. Dans les années 1970, devant une crise structurelle, des mesures qui paraissaient extrêmes dix ans auparavant seront adoptées.
Grâce à cet ouvrage, Tamara Boussac remet en question la chronologie et l’histoire du déclin de l’État-providence. Elle propose une réflexion d’envergure sur le conservatisme américain, en décalant de plusieurs années son renouveau. Surtout, elle souligne la persistance d’un racisme « endémique » du Nord, qui va à l’encontre d’un récit traditionnel distinguant un Sud ségrégationniste et un Nord évidement progressiste. Enfin, ce livre propose un éclairage bienvenu sur plusieurs sujets : discours punitif et responsabilisation des pauvres, question du consensus autour de la fiscalité, aide sociale comme assistanat supposé, etc. – des thèmes très actuels en cette année d’élection présidentielle américaine.