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Dans le même numéro

Belgique : le modèle fédéral a vécu

août/sept. 2008

#Divers

Treize mois après les élections, trois mois après la mise en place d’un gouvernement, le Premier ministre Yves Leterme a remis dans la nuit du 14 au 15 juillet 2008 sa démission au roi.

La Belgique entre de plain-pied dans une crise de régime, force est de le reconnaître. « Le modèle de concertation au niveau exclusivement fédéral a atteint ses limites » a déclaré le Premier ministre démissionnaire. Le Roi peut accepter ou refuser cette démission, mais les Chambres ne devraient pas être dissoutes (on voit mal des élections vers le 15 octobre, quelques mois avant les élections régionales). À l’heure de ces quelques lignes (15 juillet) on parle du libéral francophone Didier Reynders, dont on rappelle qu’il est membre de la première famille politique du pays, comme Premier ministre. Mais rien n’est certain. Il pourrait concrétiser les résultats des négociations socio-économiques engrangés ces derniers jours. Ce qui pourrait rassurer les citoyens belges inquiets, tout autant que les syndicats et le monde des entreprises belges, devant la dégradation de leur pouvoir d’achat, l’envolée (la plus importante en Europe) de l’inflation et la détérioration de l’image de la Belgique.

Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est de savoir comment la maison Belgique va sortir du guêpier institutionnel. En démissionnant, Yves Leterme n’a pas seulement choisi la Flandre et son parti, le CD&V (parti social-chrétien flamand), menacé par un retrait de son partenaire la N-VA (nationaliste). Il a mis au pied du mur les deux communautés dont on disait depuis des années qu’elles se regardaient en chien de fusil. Yves Leterme a échoué parce que les positions étaient devenues inconciliables. Pour les Flamands, la scission de Bhv (Bruxelles, Hal, Vilvorde), le refus de l’élargissement de Bruxelles étaient des « acquis » en plus des transferts des compétences, de l’autonomie, de la réforme du financement. Pour les Francophones – qui avaient fait un long chemin en acceptant le principe d’une négociation et des réformes –, la scission devait se négocier par rapport à l’élargissement de Bruxelles, en préambule à d’autres avancées.

Un pays peut-il éclater pour un arrondissement ? 175 ans d’histoire, deux guerres mondiales peuvent-ils s’effacer de la sorte ? On pourrait le croire en réfléchissant à ces trois derniers mois. N’importe quel observateur averti savait que la situation était inextricable et qu’une grande réforme de l’État était nécessaire pour que la Belgique continuât d’exister. Mais chacun campait sur ses positions et, d’une manière totalement surréaliste, la vie politique continuait. La lassitude s’installait en Wallonie mais l’exaspération grandissait en Flandre. Si pendant longtemps, dans l’histoire de la Belgique, la majorité flamande s’est comportée comme une minorité, aujourd’hui, elle n’a de cesse de répéter qu’elle ne veut plus des diktats de la minorité francophone. Cette situation est évidemment lourde de conséquences.

Les Régions, maîtres de la grande réforme de l’État ?

Aujourd’hui, qu’il y ait demain un gouvernement ou non, que celui-ci ne puisse que se cantonner (jusqu’en octobre ? jusqu’au printemps 2009 ?) aux affaires courantes, n’est pas la question. Ce qui importe, c’est la volonté flamande d’effectuer une « révolution copernicienne » comme l’affirmait le ministre-président flamand ce 11 juillet lors de la « fête nationale » flamande. C’est-à-dire que « le fédéral ne soit plus le soleil autour duquel tournent les entités fédérées ». En d’autres termes, exit le modèle du fédéralisme d’union… Les uns et les autres se rejettent la responsabilité de la crise. En fait, c’est toute la classe politique belge qui est collectivement responsable de ce clash.

Le CD&V a pris la décision d’abandonner le fédéralisme actuel au profit du confédéralisme. Il veut dessiner un autre pays. C’est donc ce parti, héritier du Cvp qui fut, depuis la création du parti catholique au xixe siècle, la colonne vertébrale de la Belgique, qui déclare que le modèle fédéral a vécu ! Il se veut (et souhaite le rester, car Yves Leterme n’ayant pas rempli ses promesses électorales, il est fortement discrédité) le pivot de la Flandre. Et pour ce, il plie devant l’exigence nationaliste de son partenaire de cartel, la N-VA…

La Belgique, par cette démission « inattendue » de son Premier ministre, va jouer, dans les mois qui suivent, son dernier va-tout. Quels seront les contours de cette nouvelle Belgique ? Se dirigera-t-on, in fine, après de longues négociations vers une partition ? Assisterons-nous à une sécession de la Flandre comme autrefois la Belgique actuelle l’a fait vis-à-vis du Royaume des Pays-Bas ? Verra-t-on une Belgique hors Flandre qui aurait « hérité » de Bruxelles et de sa région, dans le cadre d’une Fédération Wallonie-Bruxelles ? Une Belgique racrapotée à la seule Wallonie ? Et Bruxelles, le cœur économique de la Belgique, la capitale de nombreuses institutions européennes, quel sort lui réservera-t-on dans ces cas de figure ?

La Flandre ne souhaite pas prendre le large : 10 % des Flamands seraient séparatistes. Mais elle a montré que le statu quo, l’enlisement de toutes ses demandes de réformes institutionnelles n’étaient plus de mise. Optera-t-elle pour un confédéralisme ou se bornera-t-elle à vider le fédéralisme de sa substance ? Fédéralisme, cofédéralisme ou confédéralisme, il est à parier que l’État belge continuera à s’évaporer comme il le fait depuis de longues années. Un confédéralisme à la belge dispenserait la Flandre de quémander sa reconnaissance internationale. Ce confédéralisme, dont se gaussaient hier encore les Francophones, Philippe Moureaux, un « sage » du parti socialiste le voyait, il y a quelques jours, comme seule solution. Un confédéralisme à trois : la Flandre, la Wallonie et Bruxelles.

Nous avions prôné cette vision dans cette revue en mars1, en ajoutant qu’il faudrait du temps pour dessiner ces nouveaux contours. Signe symbolique qui ne trompe pas : cette après-midi, le Roi a reçu les présidents des Régions et de la Communauté germanophone. Le temps serait donc venu de convier à la réforme de l’État ces entités institutionnelles que d’aucuns voudraient voir dotées de nouvelles responsabilités et d’autonomie.

Que restera-t-il de la Sécurité sociale écornée par petites touches, de l’uniformité du marché de l’emploi, que restera-t-il de la Belgique ? En ce 15 juillet, nul ne peut avancer de pronostics sérieux mis à part l’exaspération grandissante des élites flamandes… et de tous les citoyens belges. Il est exact qu’on ne connaît pas de confédération née de mouvements centrifuges. Ajoutons, pour faire bonne mesure, ni de fédération…

15 juillet 2008

  • 1.

    Annick Jamart, « Belgique, un séparatisme qui ne dit pas son nom ? », Esprit, mars-avril 2008, p. 183-210.