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Dans le même numéro

La Belgique, microcosme de l'Europe ?

juin 2010

#Divers

Pourquoi la paralysie politique belge se prolonge-t-elle ? Alors que la perspective d’une confédération est inévitable, le chemin pour y parvenir reste chaotique, traumatisant, favorisant à chaque étape les acteurs les plus irresponsables. Pourtant, si la Belgique trouvait le bon équilibre institutionnel entre centralisme et fédéralisme, elle donnerait un exemple intéressant à l’Union européenne, dont elle reflète aujourd’hui plutôt l’impuissance.

Que la Belgique semblait jolie ces derniers mois ! Les médias étrangers, lors du choix de son Premier ministre, Herman Van Rompuy, comme premier président du Conseil européen, titraient sur sa « stabilité retrouvée ». En Belgique, après les difficultés de former un gouvernement issu des élections de juin 2007, les démissions en série d’Yves Leterme, l’intermède d’Herman Van Rompuy, les francophones voulaient croire, ces derniers mois, en un Yves Leterme redevenu Premier ministre. Diable, l’homme déclarait trouver une valeur ajoutée à la Belgique ! Quant à B.H.V.1, le plombier royal Jean-Luc Dehaene allait le résoudre pour Pâques (ou à la Trinité…) et l’épée de Damoclès d’un vote parlementaire « communauté contre communauté » s’évanouissait. Le 1er juillet 2010, la Belgique allait accéder à la présidence de l’Union européenne : pas question disait-on d’étaler nos divergences communautaires ! La grande réforme institutionnelle que redoutaient tant les francophones pouvait donc, avec la présidence européenne, être reportée après les élections de 2011. Ouf !

Tout allait donc pour le mieux sauf que… le lion flamand rugissait de temps à autre par la voix de Bart De Wever dont l’aura ne cessait de grandir en Flandre. À juste titre, il faisait remarquer que le gouvernement n’avait pu engranger la moindre avancée institutionnelle, qu’il ne disposait d’aucune majorité parlementaire flamande depuis le retrait de son parti (la N-VA), qu’aucune solution au problème de B.H.V. n’était, en fait, en vue. Et que, par conséquent, le Parlement voterait, sans état d’âme, la scission de cet arrondissement, pendante depuis le 7 novembre 2007. Trois éléments lourds qui ne faisaient qu’exacerber l’opinion flamande consensuelle sur tous ces points et qui irritaient le Parlement flamand issu des élections régionales de 2009.

Ces dernières semaines, on ne pouvait que pressentir l’échec de la mission de Jean-Luc Dehaene, chargé de trouver une « méthode » permettant au gouvernement de négocier ce brûlot qui empoisonne toute la vie politique belge depuis près de dix ans. On ne voulait pas se demander ce qu’il adviendrait du gouvernement après le vote inéluctable à la Chambre en cas d’échec des négociations. Politique de l’autruche, à moins que les responsables francophones, malgré leurs déclarations, aient accepté, sans se l’avouer, les conséquences d’une mesure qui, aux yeux des Flamands, n’est que la conséquence administrative des décisions législatives de 2002 et des arrêts de la Cour d’arbitrage de 2003 ? Pour prix d’un maintien du gouvernement ? Possible, car cette coalition de bric et de broc, sortie à grand-peine des élections de 2007, ne tenait, malgré sa déclaration gouvernementale, que par son immobilisme et son incurie devant la réalité de la Belgique. Ajoutons, son inconscience et son manque de responsabilité : quand la majorité de la population d’un pays se prononce pour un changement institutionnel, le gouvernement a la responsabilité d’en être à l’écoute.

Avec l’échéance du couperet parlementaire flamand en ce printemps, le gouvernement était assis sur un bloc de dynamite. Mais l’allumette vint de là où on l’attendait le moins : du sein même du gouvernement ! Du parti libéral flamand, présidé depuis quelques mois par un nouveau venu en politique, Alexander De Croo. Jeune homme distingué, brillant businessman, diplômé des prestigieuses universités anglo-saxonnes, habile dans le monde des affaires et des start-up. Élu en décembre dernier à la tête d’un parti libéral flamand divisé, qui s’en allait en quenouille auprès des lecteurs flamands – sans aucun doute parce que trop peu versé dans le communautaire –, le voilà qui se retire du gouvernement en posant un ultimatum irréalisable. Alexander De Croo, qui s’est fait un prénom, a pris le monde politique tout entier de court, surpris les éditorialistes flamands les plus avisés. Il a cru qu’on pouvait faire de la politique comme on fait des affaires dans ce milieu de la finance des golden boys : par un audacieux coup de poker. Il croyait, par ce geste inconsidéré, rafler la mise pour son parti et retourner dans une salutaire cure d’opposition. Il n’a pas songé, en ces semaines cruciales, à la responsabilité gouvernementale de son parti, et encore moins à la Belgique, à laquelle il se dit « attaché ». Car, par son geste irresponsable, il a empêché toute négociation.

Mais celle-ci aurait-elle été possible ? On peut en douter… Rendons-lui cette justice en reconnaissant que la situation était bloquée. Fin stratège, a-t-il tout simplement voulu mettre fin au carrousel du report continuel de la négociation2 ? Les consultations royales n’ont pu empêcher la machine infernale de se mettre en route : chute du gouvernement, impossibilité de former une autre coalition (les socialistes flamands ont refusé de monter au gouvernement) et élections anticipées. Elles auront lieu le 13 juin.

Des élections pour quoi faire ?

Oui, pour quoi faire ? En 2007-2008, les francophones ont refusé la négociation d’une grande réforme de l’État que réclamait la Flandre unanime. C’était une erreur. Depuis plus de dix ans, deux conceptions différentes du devenir de l’État s’opposent en Belgique.

Demain, quel que soit le résultat des élections, la résolution de B.H.V. sera indispensable et la coalition ne pourra se faire que sur la base d’un accord institutionnel. Là-dessus, les Flamands seront intransigeants. Il ne pourra y avoir de gouvernement sans cette prémisse résolue. La réforme de l’État qui fera de la Belgique, État fédéral ou con(co)fédéral – les mots n’ont pas d’importance –, une coquille quasi vide est inévitable. Les francophones, s’ils veulent maintenir la Belgique, doivent s’y résoudre.

Mais qui négociera ? Il ne faut pas être grand analyste politique pour annoncer, sans trop se tromper, le grand vainqueur des élections. Ce sera, en Flandre, la N-VA de Bart De Wever, un parti sorti des décombres de la Volkunie en 2001 et qui, depuis 2003, connaît une ascension fulgurante3. La N-VA va très vraisemblablement tirer les ficelles de la Flandre dans l’avenir, bien plus que le parti catholique. Ce parti non issu des piliers traditionnels, sans beaucoup d’appareil politique, mais récoltant l’adhésion dans ses rangs d’importantes personnalités du monde intellectuel, financier ou entrepreneurial, vient de rafler, pour les élections, une grosse pointure médiatique. Un parti qui se déclare résolument séparatiste et républicain mais qui accepte stratégiquement, dans un premier temps, de viser « seulement » une autonomie dans le cadre de la Belgique. Un parti démocratique, un brin populiste certes, qui peut compter dans sa radicalité autonomiste, sur le soutien des partis populiste-poujadiste et d’extrême droite flamands. À eux trois4, combien totaliseront-ils de membres dans le nouveau parlement ? 40 % ? Plus ? La majorité ? La N-VA, un parti que le Roi se devra de recevoir… Vainqueur donc ou au coude à coude avec le parti catholique (CD&V) qui sera emmené par sa présidente et tête de liste – Yves Leterme se retire –, l’intransigeante ex-députée européenne Marianne Thyssen5. Celle-ci peut tenter d’apaiser les francophones en déclarant, émue, qu’elle « ne veut pas la fin de la Belgique », c’est elle qui, il y a quelques semaines, avouait essayer de vouloir comprendre les francophones mais ne pas y arriver… Quant au parti de celui par qui le scandale est arrivé, le parti libéral (Open Vld) regagnera-t-il une partie de son audience perdue ? Rien n’est moins sûr, malgré son coup de gueule communautaire. Le parti socialiste flamand (SP-A), qui fut dans les dernières heures du gouvernement son dernier joker – il refusa de monter au gouvernement et de le sauver –, retrouvera-t-il en Flandre une partie de son aura ? Bref, en Flandre, la tendance irréversible pour une exigence d’autonomie très large de tous les partis se conjuguera avec une éclatante victoire des nationalistes.

Du côté francophone, il est clair que le parti socialiste retrouvera sa première place. Paul Magnette – le très probable successeur d’Elio di Ruppo – et Rudy Demotte sont parvenus à débarrasser le parti de ses fauteurs de scandales et de sa corruption organisée. Il se dit prêt à négocier et « établir un fédéralisme de prospérité ». Les humanistes – le parti du « Non » en 2007 – et les écolos se tailleront une jolie part de succès, tandis que le parti libéral sera le grand perdant. Ainsi vont les choses pour ce parti qui avait pensé renverser durablement le pouvoir socialiste en Wallonie. Paradoxe, le Fdf d’Olivier Maingain, avec qui il est en cartel et qui lui assure une jolie place à Bruxelles, est le pendant objectif de Bart Dewever : avec ses moulinets verbaux et son intransigeance dans une défense des « droits des francophones et de l’élargissement de Bruxelles [sic] », Olivier Maingain est aussi le grand responsable des échecs successifs de toute négociation.

Le 13 juin, le Parlement sera donc encore et toujours un kaléidoscope d’autant plus bigarré dans ce pays au scrutin proportionnel qu’il n’y a plus de partis fédéraux et que la Flandre fera la part belle à trois partis nationalistes. Les élections creuseront, une fois de plus, l’écart entre des tendances sociopolitiques inverses entre Flamands et Wallons. Une Flandre de centre droit et une Wallonie de centre gauche. À la tête des différents partis – et il en faut beaucoup pour former une majorité gouvernementale – des personnalités qui avouent n’avoir aucun point commun avec leurs homologues venus de l’autre communauté. On est définitivement loin des élites encore en place dans les années 1990, lors de la dernière grande réforme, pour qui la Belgique avait encore un sens. Comment dans ces conditions négocier ? La machine infernale du compte à rebours a-t-elle commencé ou une sagesse devant la gravité de la situation prévaudra-t-elle ?

La morale dans tout cela

Il n’est pas présomptueux de dire que la Belgique est un « microcosme de l’Europe », une plaque sensible de ce qui s’y dessine, un laboratoire6. Qu’y voyons-nous ? Un pays fragilisé par un déchirement communautaire. On y reviendra.

Mais, au vu de l’événement immédiat, un ultimatum indécent et une incurie gouvernementale de près de trois ans, c’est d’un délitement total de la responsabilité politique dont il faut parler. La réforme de l’État est l’enjeu du maintien de la Belgique dans le cadre d’une situation socio-économique mondialement difficile. Les « mises au frigo », habituelles autrefois, ne sont plus possibles devant l’accélération de la distanciation des deux communautés. Depuis ces dernières années, les Flamands ont signifié, par leurs choix électoraux, leur ras-le-bol devant l’enlisement constant de leur demande d’une réforme profonde du système institutionnel. Une réforme qui met en jeu le maintien de la sécurité sociale, de la solidarité nationale7. Mais qui est, cependant, essentielle pour la majorité des citoyens de ce pays. Est-il moral, alors, de jouer aux calculs électoraux sordides comme le firent bon nombre de partis francophones en ne prenant pas le problème à bras-le-corps, et aujourd’hui l’Open Vld en lâchant en pleine négociation le gouvernement ? De se déchirer de manière éhontée comme le firent dernièrement sur les plateaux de télévision les dirigeants francophones, oublieux d’élaborer un projet commun d’avenir ? Et ce, à un moment où l’on voit les États être de façon récurrente la proie de financiers avides et sans scrupule dans un contexte socio-économique des plus déprimés ? À l’automne 2008, la Belgique a eu un sursaut en mettant fin à l’attaque de ses banques8. Bref, en faisant jouer à l’État son rôle de protection. L’immobilisme coupable de son gouvernement avec ses rocambolesques démissions – Leterme démissionna cinq fois en trente-six mois, pour renaître à chaque fois tel le Phénix –, l’absence prévisible de gouvernement dans les mois à venir, démontrent la fragilité extrême et l’impuissance d’un système institutionnel parvenu au bout de sa crédibilité.

Ce vide politique, quasi constant, symbolise, en quelque sorte, l’absence de force politique commune en Europe. Tout comme en Belgique, ces dernières années, il peut y avoir, tel l’accord actuel pour « sauver la Grèce », des actions ponctuelles. Mais l’Europe ne parvient pas à se définir comme force politique. Ce n’est pas son président actuel, le Belge Van Rompuy, qui tentera de jeter des ponts pardessus les divisions nationales du chacun pour soi et de lui insuffler une dynamique. N’a-t-il pas été choisi, en fait, pour sa faculté de réifier les choses et bien sûr… d’inaugurer les chrysanthèmes ? Que fait, qu’a fait depuis une dizaine d’années, la Belgique qui fut une nation, en ne parvenant pas à accommoder raisonnablement [sic] ses deux communautés ? La Belgique est aux prises avec ses vieux démons communautaires sans chercher, par manque de volonté politique, à les résoudre. Et que fait l’Europe, par ses atermoiements continuels, par ses luttes d’influence intestines entre ses États-nations ? En reprenant cette expression du grand historien du début du XXe siècle, Henri Pirenne, Belgique « microcosme de l’Europe » et en lui donnant une signification politique, nous ne cherchons pas à établir des parallélismes là où il n’y en a pas. Mais, tout comme la Belgique a le devoir moral d’assumer le passé de son État, ses erreurs, la diversité de ses cultures et de ses composantes politiques actuelles (les communautés et des régions), l’Europe a à assumer la reconnaissance de ses divers États nationaux en une forme politique reconnue comme telle sur le plan international. Ou alors, qu’elle cesse d’exister. Tout comme la Belgique.

Enfin, que devient la politique aujourd’hui, le devenir de l’État quand on voit les financiers se jouer d’eux, en des doubles clics de salles d’ordinateurs ? Quand on voit Alexander De Croo, un jeune économiste financier très brillant, entrer en politique pour faire de celle-ci une salle de poker sans souci du bien commun ? Fils d’un des hommes politiques les plus respectés de Flandre et de Belgique, il a joué la carte de l’ambition par un geste irresponsable. On peut songer à une cure d’opposition pour son parti mais on n’a pas le droit moral de le préférer à un accord de coalition gouvernementale à un moment critique. Est-ce là la figure future de l’homme politique nouveau devenu un joueur et un homme du spectacle médiatique avant d’être un homme de responsabilité ? Spectacle médiatique… Alexander De Croo, inconnu il y a quelques semaines encore dans l’opinion publique, fut de tous les plateaux de télévision, de toutes les radios. Bart De Wever doit son succès, en bonne part, grâce à son « charisme » télévisuel. La Flandre ne voit plus que par lui9 comme, il y a quelques années, elle le fit pour le président – bien oublié depuis lors – du parti socialiste flamand, Patrick Janssen, qui en pleine campagne électorale publia un livre de cuisine. Pim Fortuyn aux Pays-Bas fut aussi de ceux-là. Et l’on pourrait allonger la liste en Europe : songeons à ce que devient la politique en Italie, avec Berlusconi, ou ailleurs.

Nos sociétés démocratiques seraient-elles devenues réellement des « sociétés du spectacle » où l’on ne demande à nos représentants que d’assumer un rôle d’amuseur ? Si la publicité des débats parlementaires est une composante essentielle de la sphère publique de nos démocraties, le jeu continuel des médias en est une plaie. Les réactions immédiates des hommes politiques, la dramatisation continue, le show perpétuel, la privatisation de l’homme public se prêtant aux jeux télévisés les plus incongrus, le parti pris émotionnel – on se souvient du succès de l’expression « princesse du peuple » avec lequel surfa un Tony Blair – minent la scène publique. Que devient la politique, le politique dans ces conditions ? Un jeu. Il n’y a plus non plus de presse d’opinion, mais des médias accréditant un point de vue unique. En Belgique, les médias francophones n’ont de cesse de diaboliser la Flandre : quelle part de responsabilité portent-ils dans la crise actuelle ? Pourquoi stigmatisent-ils toujours un Bart De Wever et jamais un Olivier Maingain au discours populiste et « provincial » face au devenir institutionnel de la Belgique ? L’étanchéité entre les communautés quant à l’information est totale : il n’y a plus d’opinion publique belge et on peut en mesurer les conséquences. La misère de cette situation ne fait que réfracter la situation européenne. Y a-t-il une opinion publique européenne. aujourd’hui ? Non, et on peut aussi en constater les résultats.

La Belgique, un navire en perdition ?

La situation actuelle a une longue histoire. On a déjà eu l’occasion de s’en expliquer dans cette revue10. Mais résumons brièvement la situation. C’est dans les années 1960 que la question linguistique devint une question communautaire et vit la fin des partis unitaires. C’est en 1992-1993 que la Belgique devint un État fédéral garantissant la protection de la minorité francophone. Curieusement, celle-ci n’accepta que douloureusement le fait, rêvant toujours d’une Belgique unitaire où l’on parlait français d’Ostende à Arlon. Consciemment ou inconsciemment, ce rêve l’a amenée à refuser de négocier les revendications excessives de la Flandre afin de parachever cet État fédéral. Les réformes commencées en 1970 quand le Premier ministre déclara que la « Belgique était dépassée par les événements » furent faites sans plan préétabli, et la constitution de 1993, les réformes de 2001-2002 grèvent l’État d’un manque de cohérence, de clarté et d’efficacité. Osons le reconnaître…

Le problème est pour nous très clair : à l’intérieur de la Belgique, une nation flamande s’est constituée et elle réclame une très large autonomie. Ne parlons pas de façon péjorative de nationalisme. Il s’agit de nationhood dans le sens anglo-saxon du terme. La majorité des électeurs flamands n’est pas hostile à la Belgique comme État. Les België barst (« Que crève la Belgique ! ») éructés sporadiquement par les membres du Vlaamse Blok ne représentent qu’une très petite minorité. Les Flamands sont hostiles aux francophones qui refusent de parachever un État, devenu fédéral, dans le sens d’une très large autonomie des communautés qui le composent. Que la Flandre se pense aujourd’hui comme une nation au sein de l’État belge, est-ce pour cela la fin de la Belgique ? Rien n’est moins sûr, heureusement !

Si la Flandre est exacerbée par le refus francophone, elle sait qu’une large autonomie au sein d’une fédération ou con(co)fédération est la meilleure solution. Et c’est ce que défendront ses partis politiques dans la campagne électorale. Elle n’ignore pas que Bruxelles, sa capitale, est le verrou de la Belgique. Bruxelles ce tiers, tard venu, dont la reconnaissance en 1989 comme Région, fut la plus grande défaite du mouvement flamand. Il est devenu impossible aujourd’hui de dépecer la Belgique en deux communautés qui auraient à se partager la gestion de Bruxelles. Mais pourra-t-on se partager la fiscalité, l’emploi, la sécurité sociale… bref, tout ce qui fait encore la sève des États nationaux et qui n’a pas été délégué à l’Europe, et définir un socle fédéral – ce que nous avons en commun ? Voilà l’enjeu. Et Bruxelles, avec ses problèmes d’élargissement, de refinancement et de statut, reste la clef de voûte de l’existence de la Belgique comme État.

Un nouveau pays ?

Il n’y a plus de famille politique unitaire : tout élu politique n’est responsable qu’au sein de sa propre communauté. On ne se connaît plus, culturellement et politiquement parlant. L’Europe a évité cet écueil : ses représentants, issus d’élections organisées nationalement, se regroupent, à Strasbourg, par tendances idéologiques. C’est avec cet handicap fondamental – on ne connaît pas d’États fédéraux sans partis nationaux – que les élus du 13 juin 2010 devront définir ce qu’ils veulent mettre en commun dans la nouvelle architecture institutionnelle. On ne peut plus se livrer à la logique de dépeçage qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui11.

Le « compromis à la belge » qui fut porteur d’avancées institutionnelles remarquables – la Belgique reconnaît la parité à la minorité francophone – est usé. « Il faut un nouveau pays » a déclaré Bart De Wever. Il s’est engagé à « une évolution qui fasse des régions le centre de gravité du système ». Il a donc renoncé au séparatisme. Comme le ministre-président flamand en 2007, il appelle à établir un nouveau rapport de force entre les entités fédérées et le niveau fédéral. Les Flamands demandent que les francophones mettent fin à leur frustration de voir continuellement rejeté ce qui est une priorité pour eux : une autonomie plus grande. Depuis 1970, quand la Belgique s’est engagée dans la réforme de ses institutions, elle a mis au point des mécanismes subtils qui font que la majorité (la Flandre) ne peut jamais imposer sa volonté. Ceci impliquait que la minorité (les francophones) acceptait de négocier… Cette disposition a toujours été respectée. Or, en 2007, il y a eu blocage complet avec comme conséquences, un non-gouvernement, un vote en commission sur B.H.V., communauté contre communauté et le pitoyable dénouement actuel.

Ce 6 mai 2010, lors de la dissolution des Chambres, il a fallu que ce soit un député de la N-VA qui déclare : « Il faudra que nous parlions sérieusement de ce que nous voulons faire ensemble. » Les francophones doivent entendre ce message que partage toute la Flandre et accepter de réorganiser l’État. Accepter de voir ce qui, en donnant une autonomie accrue aux entités, peut être fait dans ces domaines importants que sont la loi de financement, la sécurité sociale, l’emploi, la justice. Les Flamands, dans leur souhait confédéral, doivent cesser de voir la Belgique partagée en deux communautés et accepter que la nouvelle géographie institutionnelle fasse place à Bruxelles comme région à part entière, voire aussi, dans la foulée, à la communauté germanophone. La Belgique « sera à quatre ou elle ne sera pas » déclarait récemment son ministre-président12. En 1993, Jean-Luc Dehaene affirmait que le fédéralisme belge était intrinsèquement lié au fédéralisme européen. Si l’on peut espérer que l’Europe politique devienne une réalité, il est possible que la forme politique qui reste à imaginer en Belgique en soit un « modèle ».

  • *.

    Voir ses précédents articles sur la Belgique : Annick Jamart, « Belgique : le modèle fédéral a vécu », Esprit, août-septembre 2008, p. 225-227 ; id., « Belgique, un séparatisme qui ne dit pas son nom ? », Esprit, mars-avril 2008, p. 183-210 ; id., « La Belgique dans l’attente de son avenir », Esprit, octobre 2007, p. 174-182.

  • 1.

    Initiales pour arrondissement judiciaire et électoral de Bruxelles, Hal, Vilvorde. Sa scission en a été votée en commission de la Chambre le 7 novembre 2007. Depuis lors, le vote à la Chambre en est reculé par diverses procédures de conflits d’intérêts. Il est inéluctable si une solution négociée n’est pas trouvée. Voir A. Jamart, « Belgique, un séparatisme…, art. cité, p. 201.

  • 2.

    Jean-Luc Dehaene avait reconnu quelques jours plus tôt, en mettant brutalement fin à sa mission, son impossibilité.

  • 3.

    Yves Leterme s’était mis en cartel avec ce parti nationaliste et ouvertement séparatiste afin de remporter les élections de 2007. En 2008, le cartel est rompu et la coalition gouvernementale n’a plus de majorité flamande au Parlement. La N-VA obtient 13, 1 % des suffrages aux élections régionales de 2007 et des postes très importants au gouvernement flamand actuel. On la crédite de près de 25 % des voix, voire plus.

  • 4.

    La liste De Decker (Lld) et le Vlaamse Blok qui verraient reculer leurs électeurs.

  • 5.

    Celle-ci tomberait à moins de 20 % des intentions de vote et perdrait son leadership en Flandre.

  • 6.

    Voir le remarquable article d’Ève Charrin, « La Belgique, vertige de l’Europe », Esprit, mars-avril 2009, p. 31 sqq.

  • 7.

    Voir les articles d’A. Jamart, supra, p. 74.

  • 8.

    Elle a dû en payer le gros prix en vendant un de ses fleurons… Mais elle sauva les meubles rapidement.

  • 9.

    Il fut le finaliste de l’émission culturelle de la Vrt regardée par tous en Flandre en 2009. Les plateaux télévisuels politiques s’arrachent ce débatteur redoutable, à l’humour mordant.

  • 10.

    Voir A. Jamart, « Belgique, un séparatisme… », art. cité.

  • 11.

    Le fédéralisme belge s’est construit sans plan préétabli. L’État central se délestait de ses prérogatives au fil des négociations où chacun donnait et recevait dans un marchandage équilibré. C’est à un renversement de logique que l’on doit assister aujourd’hui.

  • 12.

    Nous avons défendu les raisons de cette évolution dans cette revue en 2008. Ce point de vue se répand aujourd’hui. Voir Philippe Van Parys, Le soir, 29 avril 2010, p. 7.