Trois villages d’Ukraine après la tourmente de l’occupation
Dans les villages ukrainiens ayant connu l’occupation russe, la guerre a détruit les gestes les plus élémentaires du quotidien. Ceux qui restent réparent en attendant le retour de ceux qui sont partis sur le front. L’après-guerre commence dans la guerre.
Qu’est-ce qu’un État en guerre ? À quoi ressemble-t-il, hors des clichés qui défilent en continu sur nos petits écrans ? À quoi pensent les gens ? Comment le vivent-ils au quotidien ? Ont-ils encore des rêves, des rages, des revendications ? Les tergiversations occidentales n’ont rien à voir avec ce qui se passe chez les villageois. Qu’ils vivent ici ou là, ils ont d’ores et déjà emménagé dans un autre pays, l’État en guerre. Dans cet État-là, tout y est à la fois plus et moins catastrophique qu’il n’y paraît. C’est la banalité de la guerre. La tragédie a déjà eu lieu : comment vivre avec elle ?
Une constante imprévisibilité
Des sociologues perspicaces ont pointé trois agglomérations de taille modeste au nord et à l’est du pays, non loin des frontières russes et biélorusses1, et proches du front. Une destinée commune les rassemble : ce sont trois lieux qui ont connu l’occupation au début de l’invasion de 2022, avant d’être libérés quelques mois plus tard par les forces ukrainiennes.
La guerre y a tué le temps ou certaines de ses formes, dont le futur. « On est tranquilles, oui, jusqu’à la prochaine alerte. » Il s’agit de se mouvoir dans un espace fait d’instants juxtaposés, dont l’imprévisible est le caractère majeur. Ce que les interlocuteurs appellent, dans cette étude, et non sans dérision, une « instabilité stable » ou « une constante imprévisibilité ». Ils reconnaissent volontiers le caractère « décoratif » de ce moment, puisque c’est au front que tout se joue.
La guerre détruit les perspectives, mais tue aussi les gestes les plus simples de la vie quotidienne, vêtements, alimentation – « juste n’avoir pas faim » –, repos, mais « à quel genre de repos aspirer » ? On s’est tous « réinitialisés », résume une habitante.
Pourquoi ne quittez-vous pas le village ? Banalité des questions. « Okhtyrka, c’est ma ville, je suis ici chez moi. Et puis il y a l’espoir qu’avec le temps, ça ira mieux. » Les arguments vont crescendo : « C’est notre ville, notre maison. C’est toujours mieux à la maison. » Un moment d’hésitation, puis : « J’ai un travail ici. » Partir ? « Où aller ? Qui a besoin de nous ? » Un dernier argument rallie les autres : « Tout repose sur l’argent. »
Durant un mois de siège, Okhtyrka a tenu bon. La population s’est appuyée sur son maire, un chirurgien qui a continué à officier dans les sous-sols de la ville en dépit des bombardements. À soixante kilomètres de la frontière russe, la ville a ainsi gagné le titre envié de « ville héros2 ».
Tout fonctionne
Située au cœur du Donbass, Sviatohirsk se trouve dans la situation inverse. Celle que l’on pourrait appeler, littéralement, « la ville sainte » a succombé à la collaboration avec les forces ennemies. Son monastère, affilié au patriarcat de Moscou jusqu’à peu, aurait joué les intermédiaires en s’appuyant sur son maire qui s’est enfui avec les Russes. À la libération de la ville, un nouvel édile a été nommé, qui avait participé à la résistance de la ville. Les élus locaux jouent un rôle majeur dans la résistance de leur ville, beaucoup y laissant leur vie.
Les habitants, de leur côté, puisent dans leurs forces pour faire en sorte que tout fonctionne, comme si de rien n’était. Même mal et difficilement, « tout marche ». « La ville essaie de vivre de toutes ses forces », constate une habitante d’Okhtyrka, et elle énumère, comme pour être plus convaincante : « Les jardins d’enfants fonctionnent, les écoles aussi, les centres culturels et organisations sportives également, nous travaillons. »
Même mal et difficilement, « tout marche ».
Puisqu’on les invite à faire les comptes, les villes et villages récapitulent. Est saluée la langue ukrainienne qui « a commencé à se faire entendre partout ». Quand quelqu’un monte dans un bus en disant « bonjour » en russe, « c’est devenu très déplaisant ». Et ils râlent contre les panneaux publicitaires en russe, auxquels viennent s’ajouter des commentaires obscènes… Et que dire des feux rouges qui ne fonctionnent plus, du distributeur automatique de billets détruit, qui oblige les citoyens à parcourir plusieurs kilomètres pour retirer de l’argent « avec la carte », et des chiens errants abandonnés par leurs anciens maîtres – « il faudrait ouvrir pour eux des refuges », mais aussi « instaurer une taxe sur les chiens de luxe »… Équité oblige.
Revenir
Proche de la frontière biélorusse, Kyselivka a vu son statut évoluer en 2020 avec la réforme de la décentralisation. Le village y a à la fois gagné et perdu. Le voilà rattaché au district de Tchernihiv, la « grande ville » voisine, dont elle bénéficie des subsides mais en dépend. Le pont près du village a été réparé, remplacé par une grande route à quatre voies. Chacun se félicite des avancées de son propre lieu et évoque le rétablissement des communications, la ville « progressivement nettoyée de ses ruines », la reconstruction des ouvrages détruits et la réparation des routes. « Si vous regardez les autres villages, dit-on fièrement à Okhtyrka, tout n’est pas si mal ici, d’ailleurs, les gens commencent à revenir. »
Face aux vides du pays, jugés unanimement « catastrophiques », formés à la fois par les absents, les déplacés et les délocalisés, provisoires ou pas, chacun évoque un autre pays, sorte d’État en creux qui ne cesserait d’être dessiné, effacé, redessiné. Vidée de ses hommes, la population remet les plus anciens au travail. Le constat est d’abord visuel : les cours d’immeubles vides, puis les travaux qui ne peuvent plus être effectués. L’énumération recommence : on manque d’électriciens, de chargeurs, de chauffeurs de transport urbain. Mais le secteur agricole est aussi en difficulté, ce qui dans le pays n’est pas une mince affaire : il faut des gens pour conduire les tracteurs et les moissonneuses-batteuses. Et un mot final : « Il n’y a pas de chômage, mais au contraire une terrible “famine” d’employés. » Et ce sont les femmes qui devront les remplacer, y compris pour ces travaux « qui n’étaient pas faits pour elles ».
Les requêtes de ceux restés sur place se mêlent à celles qui sont susceptibles de faire rentrer les autres. Ce possible retour d’une population qui a tout quitté au moment de l’invasion est un souci majeur. Il faudrait davantage de refuges, mais pas seulement : ils énumèrent pêle-mêle une laverie publique gratuite, la remise de kits de construction aux habitants pour l’auto-réparation des logements endommagés et le fait que les enfants puissent aller en Ukraine occidentale pour reprendre des forces. Des abris anti-bombes, oui, mais aussi un soutien psychologique pour les militaires qui reviennent à la maison. Et, dans le village, des pistes cyclables, un centre de soin de beauté et des coiffeurs. Tout cela est ressenti comme essentiel, pas question de sacrifier ce qui peut sembler superflu. Comment les faire revenir ? Il faudrait bien sûr « que la guerre s’arrête » ! Mais aussi « des salaires décents », « attractifs ». Puis réparer les bâtiments, les logements, les infrastructures, améliorer les transports publics et procéder au déminage… Tout est miné : bâtiments, plages et cimetières.
C’est dans ce va-et-vient – rester, partir, revenir – que s’énoncent les projets. Qu’est-ce qui vous ferait partir ? Réponse unanime dans les villages : on partira « si les Russes avancent », « s’il s’agit de protéger la vie des enfants ou la nôtre », face à ce qui serait « la menace d’une nouvelle occupation ». À Sviatohirsk, on sait ce que cela signifie. Sur une palissade, un mot d’un dirigeant de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), Vasyl Kuk, a été tagué : « Ta conversation avec les occupants ne doit pas durer plus longtemps qu’un tir de mitraillette. »
L’unité du pays est ailleurs, comme s’il s’agissait d’espaces superposés et interchangeables, qui pourraient passer de paisibles à bombardés, puis occupés, puis désoccupés et ainsi de suite. Il y a là une plasticité prometteuse, mais inquiétante.
Pouvoir local
Les villageois sont conscients de leur rôle ; les circonstances les ont placés non au front, mais dans une forme de deuxième ligne civile. Il faudra désormais composer avec eux. La guerre a changé les rapports de force. Les villageois sont fiers d’avoir retrouvé l’attention des pouvoirs locaux, après s’être sentis parfois très seuls, « oubliés ». « Maintenant ils commencent à s’intéresser à nous, notre avis est pris en compte… les étrangers aussi viennent. » Car il faut commencer à reconstruire. Et l’invasion est en soi une leçon sur la manière dont les uns et les autres se sont conduits.
Puisque la perche leur est tendue, les villageois ne se gênent pas pour égratigner les pouvoirs locaux : est pointé un responsable local « trop mou » ou même « les paresseux, ceux qui ne nous entendent pas, ne regardent même pas le village ». D’autres se souviennent que le chef du village « leur a tourné le dos » et, pendant l’occupation russe, « plus personne ne l’a vu… Où était-il et que faisait-il ? » Sans compter ceux suspectés d’une utilisation « irrationnelle » du budget de la ville. Les distances se sont réduites avec la capitale, mais au fond, résume un habitant de Kyselivka : « Qui connaît le mieux nos problèmes ? C’est bien sûr le pouvoir local. »
Passés directement de la guerre froide (et ses vestiges) à la guerre chaude (et ses destructions), ces habitants sont aussi les témoins d’un passage d’époque, à ne plus en savoir distinguer les ruines de l’une de celles de l’autre. Dans les demeures aujourd’hui éventrées, on aperçoit les traces de l’ancienne vie, celle d’avant l’invasion, quand commençaient à se faire sentir les bienfaits des réformes, un certain confort que l’on pourrait presque qualifier de bourgeois à l’Ouest.
Mais la guerre est aussi le lieu de l’exacerbation des sentiments les plus extrêmes, l’envie de beauté, de perfection, mais également d’une violence qui se rappelle soudain au dos d’un T-shirt porté par un adolescent et où s’inscrit en grandes lettres : « Kill Russians ». Dans les villages, c’est la sagesse qui domine : « Hier, un avion a survolé la ville, constate une habitante, mais je ne réagis plus comme avant. Les gens se sont adaptés. Au début, même l’électricité ne fonctionnait pas, mais elle est revenue. Le soir, tout est éclairé, on entend la musique, certains dansent. La vie continue. »
- 1. Compte rendu des groupes de discussion mis en place en juin 2024 par le Centre de recherche politique Image Kontrol auprès des habitants des communautés territoriales d’Okhtyrka, Sviatohirsk et Kyselivka (imcon.com.ua et ard-ukraine.org.ua).
- 2. Le titre a été créé le 6 mars 2022 pour les villes de Volnovakha, Hostomel’, Marioupol, Kharkiv, Kherson et Tchernihiv.