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L’Ukraine, sa résistance par la démocratie

Après la révolution de Maïdan en 2013, l’Ukraine a décentralisé l’État, sur le modèle des hromadas ruraux, suscitant une profonde démocratisation du pays. Face à l’invasion russe en février 2022, la résistance s’organise essentiellement selon les principes du volontariat et de la délégation de pouvoir aux régions. Un contre-modèle à l’autoritarisme russe ?

En trente années d’indépendance, l’Ukraine a effectué en grande partie sa mutation démocratique. Mises en lumière au moment du conflit, les régions en ont été les principaux vecteurs. Des responsables locaux, élus, proches du terrain, d’un nouveau style, défenseurs de l’État de droit, ont les premiers tenu tête à l’armée russe. Et à démontrer que se joue aussi une bataille idéologique. De façon paradoxale, une certaine liberté d’initiative, loin d’affaiblir le pouvoir central, l’a rendu moins vulnérable et plus déconcertant pour l’envahisseur.

Cette transformation s’est opérée en plusieurs épisodes. L’Ukraine hérite en 1991 d’un État hypercentralisé, où toute décision devait remonter au sommet, à Moscou, avant de redescendre. Après l’indépendance, démocratisation et décentralisation figurent en tête des réformes censées réorganiser l’État. C’est cette « construction de l’État », calque du state building américain, que les différents partenaires ukrainiens et occidentaux ont en tête. Mais la réforme est régulièrement entravée. Est envisagée dès les premiers jours de l’indépendance une vision « à l’allemande », un découpage par Länder, que rejettent les nouvelles autorités d’alors : l’émiettement du territoire est pressenti comme le principal danger pour la cohésion du pays et sa sécurité. Les Occidentaux, eux, ont tendance à voir l’Ukraine comme « morcelée » ou, au mieux, dotée de fortes tonalités régionales, et considèrent que ce pourrait être l’une des manières de résoudre le « morcellement », puis le séparatisme.

Dès le début des années 2000, le développement des initiatives civiles présente une sortie d’impasse en mettant l’accent sur la liberté d’expression, en dénonçant la corruption structurelle de l’État. Sera ensuite massivement affirmée la volonté de voir respecter des élections libres et démocratiques, au moment de la « révolution orange », avant que la donne européenne ne s’affirme lors des rassemblements sur les places publiques (Maïdan) en 2013. Durant les derniers mois de 2013, la société va « assiéger » le pouvoir qu’elle refuse, celui du prorusse Vladimir Ianoukovitch, préfiguration, peut-on dire, d’un siège que les forces d’occupation russes lui feront subir quelques années plus tard.

La révolution des hromadas

Après les événements de Maïdan, les pouvoirs élus à la tête du pays (présidence Porochenko, puis Zelensky) font de la décentralisation l’une de leurs priorités pour la réforme de l’État. Le pays est fort d’innombrables villages, mais dépourvus de moyens propres : la fiscalité, en particulier, remontait vers le centre, avant d’être redistribuée, entraînant contestations et corruption tout au long du circuit.

La réforme s’inspire de la tradition des hromadas, sociétés rurales porteuses d’une forme de démocratisation sociale et d’autonomie gouvernementale, en particulier durant la lutte pour l’indépendance du début du xxe siècle. Adoptée en février 2015, elle s’effectue sur une base volontaire au niveau des communes, avant que de nouveaux responsables ne soient légitimés lors d’élections locales pluralistes. Des centaines d’élections s’ensuivent, faisant émerger de nouveaux édiles, maires, députés, présidents de conseil régional, dotés de moyens à la hauteur de leurs initiatives : une partie de la fiscalité reste « sur place », contribuant à financer les projets. Les communes élargies sont censées relayer à terme de nombreux services jusqu’alors dévolus à l’État : éducation, santé, routes, espaces verts. S’y ajoute la gestion de la vente de la terre.

Le découpage administratif du pays change : au lieu de 490 districts urbains (raions), le pays n’en compte plus que 136 en 2020, quand la réforme arrive à son terme. Et le découpage soviétique est définitivement liquidé. Ce réaménagement territorial a d’autres répercussions. L’oxygène économique dégagé au niveau régional attise les rivalités politiques, tandis que la population profite de cette liberté pour manifester sa mauvaise humeur contre « le centre », au premier chef le parti au pouvoir. Les élections locales de 2017 sanctionnent le parti de Porochenko, celles de 2020 constituent un premier avertissement pour le très populaire président Zelensky.

Mais les cartes sont rebattues. Aux élections locales de 2020, les maires sortants l’emportent souvent dès le premier tour, comme à Kharkiv, Vinnytsia, Ivano-Frankivsk, Marioupol, Kiev, Jytomyr, tandis que d’autres sont confrontés à des oppositions. Proximité et démocratie locale bénéficient de l’attrait de la nouveauté, mais obligent à composer. Même les partis estampillés pro-Kremlin à l’est et au sud du pays vont devoir s’accorder avec d’autres forces pour former des majorités, alors qu’en 2014, ils disposaient d’un monopole politique quasi absolu.

Le mouvement lance une démocratisation du pays. Il est suivi de diverses initiatives, dont certaines marqueront durablement le dialogue de l’État et des citoyens. Des requêtes sont d’abord brandies devant le pouvoir – « La Constitution, c’est moi », « L’Ukraine, c’est moi » –, puis dans tout le pays face aux incursions étrangères : « La Crimée, c’est l’Ukraine », jusqu’à « L’Ukraine, c’est l’Europe1 ».

La réforme est retardée par le conflit de 2014 (captation de la Crimée et occupation d’une partie du Donbass) et l’organisation de ces « remembrements urbains » prend du temps. Mais tandis que Moscou plaide par le truchement des accords de Minsk, pour une fédéralisation de l’Ukraine, Kiev met en œuvre une décentralisation, favorisant une démocratisation en profondeur du pays. Pendant huit ans (2014-2022), décentralisation et fédéralisation semblent s’ignorer, comme s’il ne s’agissait pas de deux projets de société radicalement opposés : d’un côté, Moscou vise la gestion des territoires occupés en sa faveur et leur possible extension ; de l’autre, s’effectue une réorganisation de l’État conciliant aspiration à la liberté et autonomie régionale. Entre temps intervient un autre facteur qu’il ne faut pas sous-estimer : la pandémie (2020-2022), qui accélère et renforce le fonctionnement de la société « à distance », une habitude qui se révélera fort utile en période d’occupation.

Hésitations

Après l’invasion des armées russes en février 2022, ces différents mouvements s’articulent et contribuent à la réponse de la société. Pourtant, au « centre », des hésitations se manifestent : comment concilier loi martiale et autonomie locale ? Certains députés ou experts suggèrent de limiter l’activité des pouvoirs locaux ou même de les dissoudre.

L’idée est d’abord de dédoubler les structures : des organes militaro-civils spécifiques sont créés qui ne sont pas censés interférer dans la gestion de l’autonomie locale, tandis que les responsables locaux sont chargés de veiller au fonctionnement des infrastructures essentielles (électricité, eau, sources de chaleur, transport). Comme le dira un peu plus tard un sociologue, « le maire gère toutes les affaires propres à la hromada, depuis nourrir les gens jusqu’à les évacuer en cas de danger ». Mais d’autres craintes s’expriment, comme celles de possibles collaborations avec l’occupant. On vit le maire de Koupiansk, dans la région de Kharkiv, remettre la ville aux occupants, ou une députée de Melitopol commencer à coopérer avec les Russes. Dans la région de Zaporojie, le maire de la ville de Dniproroudne est kidnappé ; un député prorusse du Parlement propose de le remplacer.

Même si les autorités locales, en première ligne pour constater les pertes humaines, les destructions et pillages, se révèlent massivement loyales à l’État ukrainien, la question se pose aussi au sein des institutions d’État. Et que faire des partis et députés pro-Kremlin siégeant encore au Parlement ? Le pouvoir a été élu démocratiquement et la loi martiale approuvée par le Parlement, mais la compatibilité entre vie démocratique, loi martiale et occupation partielle du territoire n’est pas toujours garantie.

La défense territoriale

La défense territoriale s’appuie sur une autre aspiration propre à l’époque : volontariat et délégation de pouvoirs vers les régions. Elle est créée en janvier 2022 par décret présidentiel et entre dans un cadre législatif dont l’intitulé est sans ambiguïté : « Sur les fondements de la résistance nationale ». L’offensive n’a pas encore commencé, mais le vocabulaire est déjà celui d’une possible attaque globale.

Trois semaines avant l’invasion du 24 février 2022, le journal Den sondait prudemment ses lecteurs : des bataillons de défense territoriale sont en cours de formation dans les régions, quelle est votre opinion ? Arrive en tête, l’option : « C’est le meilleur moyen de freiner la panique au sein de la population », suivie par une suggestion plus timide : « J’espère que les forces armées s’en sortiront toutes seules. »

Ce mode, très souple, de « mobilisation » de la population rencontre un engouement immédiat. L’enregistrement est simple, concerne tout citoyen de 18 à 57 ans, sans différence de genre, même sans expérience. On peut conserver son travail ; il suffit de passer un examen médical et de signer un contrat. Déjà très présentes dans l’armée régulière (environ 22 %), les femmes y joueront un rôle de premier plan.

La « défense » permet d’étendre la vigilance citoyenne à l’ensemble du territoire – un dispositif indispensable quand s’ouvrent simultanément plusieurs fronts – et concerne aussi bien les grandes villes que les villages. Il s’agit dans un premier temps d’unités de civils formés à protéger, à observer et à préparer la résistance, au sein de leur environnement naturel. Son organisation fait partie des obligations des organes locaux, mais elle est placée sous les ordres de l’armée. Cependant, la situation s’aggrave et, en mai 2022, un amendement donne la possibilité à la défense territoriale d’être déplacée au front en cas de nécessité, sous le contrôle de l’armée.

Efficace pour protéger les grandes villes, la défense territoriale a montré cruellement ses limites pour la défense des petites agglomérations. Ainsi Kiev a-t-elle été protégée, mais Irpin, Boutcha ou Borodianka ont été dévastés. Le maire de Boutcha, Anatoly Fedoruk, assiste impuissant à la dévastation de sa ville. « J’ai demandé aux militaires si nous aurions des forces armées. Ils m’ont expliqué qu’étant donné la mission de défense de Kiev, Boutcha était une zone grise […]. Historien de profession, j’en ai compris les conséquences, mais sans les diffuser, pour ne pas semer la panique2. »

Intégrer la défense territoriale devient du dernier chic, en particulier pour les hommes politiques en quête de respectabilité ou cherchant à renouer avec leur électorat. Ce sera le cas de l’ex-président Porochenko, qui abrite dans les locaux de son parti à Kiev le quartier général du bataillon de la défense territoriale, ou, plus modestement, du jeune frère du maire de la capitale, Vitali Klitschko, qui pose sa candidature pour rejoindre la brigade territoriale de la capitale. La population ne manque pas de sourire devant ces innombrables selfies avec mitraillette qui circulent sur les réseaux sociaux.

Une bataille contre l’inhumain

La guerre sert de révélateur à des personnages hors normes dans les régions, davantage marqués par leur force de caractère que par leur place habituelle dans la hiérarchie politique. Les événements de 2013-2014 avaient été marqués par les héros de la « centurie céleste3 », puis par les « cyborgs », ces volontaires qui assurèrent pendant plus de six mois la défense de l’aéroport de Donetsk, lors d’une bataille qui préfigurait celle d’Azovstal huit ans plus tard.

En 2022, les maires vont se battre pour la légalité ; élus au suffrage universel, ils sont les représentants de l’État de droit. « Nous essayons de nous conformer à la convention de Genève de 1949 », affirme d’emblée le maire de Kherson, Igor Kolykhaïev4. Il a reçu plusieurs propositions de quitter la ville, auxquelles il a répondu en posant une seule question : « Et où mettrons-nous les 300 000 habitants de Kherson, qui vivent sous occupation et derrière les lignes ennemies ? »

De nombreux responsables locaux, qui auraient été appelés des « héros » en 2013-2014, acquièrent une stature d’hommes d’État. Ils ne sont d’ailleurs pas négligés par le pouvoir central et servent de relais dans la communication sur ce qui se passe dans les régions : crimes de guerre, transmission de données, documents à l’attention de la Cour pénale internationale. Quand ils sont attaqués, détenus, torturés, ils sont soutenus par le chef de l’État qui relaie leurs appels au secours auprès de la communauté internationale.

L’État de droit se rapproche alors d’une forme de zone civilisationnelle ou d’espace de citoyenneté améliorée, qui se veut sans comparaison avec les comportements de la soldatesque russe. Certaines affirmations outragées se font entendre : « On n’est pas des Moskals5 ! » ; « Nous sommes dans un pays démocratique, rappelle fièrement Oleksandr Martynenko, nous ne sommes pas la Russie où le chef parle et tout le monde court au travail6. » Il s’agit de ne pas se laisser totalement déshumaniser, même dans les situations extrêmes.

Il faut nourrir et soigner tout le monde : les femmes, les vieux, les enfants, les blessés et même les animaux, comme ce chat, rescapé d’un bombardement de Borodyanka, qui va devenir un vrai héros national. En sauvant son zoo, la ville de Kharkov se souvient de ces singes nourris pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que la population mourait de faim : une statue leur a été érigée après-guerre.

Se révèle en filigrane une autre bataille : celle de l’humain contre l’inhumain. La vie quotidienne s’organise : les édifices et institutions publics (les lieux de l’État) s’adaptent aux besoins nouveaux de la population. Les stations de métro deviennent des abris, puis des centres sociaux où l’on trouve pratiquement tout, selon le maire de Kharkiv, « depuis l’animation pour les enfants, Internet, jusqu’aux bouilloires électriques ». La notion de « bâtiments à double usage » s’impose. Les installations souterraines, parkings, salles de théâtre ou écoles peuvent dorénavant devenir une pharmacie, une banque, un café ou un salon de coiffure. Les villes continuent d’être nettoyées et les réparations faites au fur et à mesure.

À la télévision, l’information « de guerre » est regroupée, la même pour toutes les chaînes, celles-ci diffusant ensuite librement leurs programmes. Une chaîne russophone est lancée par satellite, FreeDom, qui s’appelait Dom (« maison » en russe) avant l’invasion, destinée aux publics aussi bien russophones que russes. Le soft power ukrainien en profite aussi. Se mêlent ainsi haute technologie et résistance de terrain. Tout citoyen peut utiliser l’application Diia et disposer ainsi de services numériques concernant aussi bien le vaccin contre le coronavirus que l’envoi de documents qui serviront de preuves pour établir les crimes de guerre. Le secrétaire du conseil du village de Lioubechiv, à vingt kilomètres de la frontière biélorusse, fait lui aussi le grand écart entre pratique de terrain et hyper-modernisation : recensement des logements pour les déplacés temporaires et préparation d’un projet de « valise mobile » permettant le suivi des dossiers en toute situation.

Ce sont les maires qui signifient les limites du territoire : « Allez-vous-en, personne ne vous a appelés », etc. Des invectives souvent reprises par la population. À Berdiansk, une chaîne de soldats russes est entourée par la population qui leur crie : « Rentrez chez vous, foutez le camp d’ici. » Et scande : « Berdiansk, c’est l’Ukraine ! » Les soldats cachent leur visage : « Montre ton visage, pourquoi tu te caches ? »

Les pillages des soldats russes se multiplient. Les Ukrainiens ne sont pas toujours en reste. La population se charge alors de les punir : elle les scotche, au sens le plus trivial du terme, à un poteau du village où ils restent là, exposés à la vindicte des voisins. Le tout accompagné de vidéos qui immortalisent la honte. Et pour ce qui est de la collaboration, le site Tchesno (« honnêtement »), auparavant spécialisé dans la lutte contre la corruption financière, a ouvert un « registre des traîtres ».

La résistance à l’agression, en particulier durant les premiers jours, fut principalement tenue par les commandements locaux.

Cette incitation à la prise de responsabilité marque aussi le fonctionnement de l’armée ukrainienne et contraste avec les pratiques du commandement russe. Les experts militaires s’accordent pour dire que la résistance à l’agression, en particulier durant les premiers jours, fut principalement tenue par les commandements locaux, déjouant les assauts russes. « Il ne faut pas oublier que le pays vit et résiste par lui-même, Il est autogouverné au sens propre du terme, note le sociologue Konstantyn Maleev. Il continue à fonctionner sans trop prêter attention à la guerre et, étrangement, cela aide la guerre. »

Décapiter l’État

Prendre les « centres » après l’échec de la prise du pouvoir central à Kiev constitue une autre manière de décapiter l’État. Les administrations locales sont prioritairement visées et anéanties. Les maires et élus locaux deviennent des cibles toutes désignées pour l’armée russe qui enquête, établit des listes, puis va torturer, enlever, faire disparaître, exécuter.

Des camps de filtration se mettent en place au fur et à mesure des occupations, semblables à ceux qui existaient dans les territoires occupés de Donetsk et de Lougansk7. Ils préfigurent ce que serait un dispositif d’occupation plus étendu : blocus d’une ville, puis d’une région, distribution de produits russes, suppression des symboles et drapeaux ukrainiens, diffusion des chaînes de télévision russes faisant croire à la victoire, en attendant un pseudo-référendum, la distribution de passeports et l’adoption du rouble. Aux députés ukrainiens du conseil régional est proposé de « coopérer », avant que de nouveaux administrateurs russes n’emménagent. Ce processus, la population l’appelle « à la Crimée ».

L’État démocratique est alors annulé, mis entre parenthèses, et un autre processus se met en marche : dans un premier temps, la population refuse l’aide alimentaire russe, mais doit faire face aux difficultés financières, aux retards des salaires ou des retraites, et même au manque de produits, principalement de médicaments.

« Quand viendra-t-on nous délivrer ? », se demande le maire de Kherson qui s’est cloîtré dans la ville depuis le premier jour de guerre et attend désespérément des instructions venues cette fois de Kiev, l’État central. « Les gens ne comprennent pas ce qui relève de la collaboration et ce qui n’en est pas. Quand un soldat russe blessé vient chez le médecin, celui-ci doit-il le soigner ou refuser et risquer sa vie ? Faut-il continuer à assurer les services communaux si la ville est pleine de troupes ennemies ? » Le maire répond lui-même : respecter autant que possible le cadre démocratique et éviter le chaos.

De nouvelles expressions s’imposent. Les administrateurs russes nommés sont appelés les Gauleiters, comme les chefs de l’administration nazie. Le razom (« ensemble ») de 2022 remplace le pora (« il est temps ») de la « révolution orange » de 2004. Un autre vocabulaire prend place : la résistance, la collaboration, les traîtres, les héros, la victoire, etc. Mais davantage encore que la victoire, c’est la reconstruction qui est en ligne de mire : la répétition en rêve de ce que pourrait être le pays, une fois la paix revenue, un terme que l’on ose à peine utiliser. La guerre pourrait-elle constituer une page blanche, donnant une nouvelle chance à cette « construction de l’État » tant désirée8 ?

On peut s’étonner que le chef de l’État lui-même répète, au fil des destructions, que l’on va reconstruire, adopter de meilleurs projets, faire « encore mieux ». S’exprime ainsi la compréhension qu’il s’agirait aussi d’une future vitrine pour la démocratie. Marioupol n’était-elle pas la vitrine du Donbass, la meilleure publicité qui soit pour un changement de régime ? L’acharnement à détruire cette vitrine n’est pas non plus le fait du hasard. À travers l’engagement des responsables locaux, c’est toute l’organisation de l’État futur qui s’ébauche. Faire de l’Ukraine un contre-modèle ? Avec un clin d’œil appuyé en direction de l’autocratie voisine.

  • 1. « Les marines à Marioupol : On ira jusqu’au bout. L’Ukraine, c’est l’Europe », Ukrayinska Pravda, 12 avril 2022.
  • 2. « Ils ont commencé à tirer lorsqu’ils ont réalisé qu’ils ne pouvaient pas prendre Kiev », Ukrayinska Pravda, 8 avril 2022.
  • 3. Nom donné aux cent quatre victimes de la répression contre la révolution de Maïdan (novembre 2013-février 2014).
  • 4. « Igor Kolykhaïev : Kherson, bien qu’occupée, c’est l’Ukraine. Ne nous oubliez pas » [en ligne], Liga, 25 mars 2022 et « Nous attendons la libération » [en ligne], Miskrada Kherson, 23 mai 2022.
  • 5. Façon péjorative de désigner les gens de Moscou.
  • 6. « Pourquoi la Russie impériale ne peut pas tenir tête aux hromadas ukrainiennes » [en ligne], Levyy Bereg, 1er avril 2022.
  • 7. Voir Stanislav Asseyev, Donbass. Un journaliste en camp raconte, trad. par Iryna Dmytrychyn, Neuilly-sur-Seine, Atlande, 2022.
  • 8. Voir Anton Drobovych, « Les Ukrainiens ne sont pas des saints, mais cette guerre est un purgatoire dans lequel chacun a une chance de devenir meilleur », Ukrayinska Pravda, 10 mai 2022.

Annie Daubenton

Journaliste et essayiste, spécialiste de l'Europe de l'Est , elle a été conseillère culturelle à l'Ambassade de France à Kiev entre 1998 et 2001, et correspondante permanente pour Radio France à Moscou de 1993 à 1997. Elle a consacré des ouvrages à la Pologne, à la Russie et à l'Ukraine, dont le plus récent est Ukraine, l'indépendance à tout prix, paru en 2014. …

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