Naked street art, Portgual. Photo : Tim Hüfner
Naked street art, Portgual. Photo : Tim Hüfner

Le retour du corps féminin

Dans cette nouvelle étape des luttes féministes, on constate l’importance croissante d’une pensée émancipatrice du corps des femmes, où la condition féminine est réinvestie et mise en débat jusque dans ses dimensions les plus intimes.


Camille Froidevaux-Metterie est philosophe féministe, professeure de science politique et chargée de mission égalité à l’université de Reims Champagne-Ardenne. Elle consacre ses recherches aux mutations consécutives au tournant de l’émancipation féministe (La Révolution du féminin1). Elle les aborde dans une perspective phénoménologique qui place le corps au centre de la réflexion. Après Le Corps des femmes. La bataille de l’intime2 où elle rend compte du « tournant génital du féminisme », elle publie Seins. En quête d’une libération3. Cet entretien est l’occasion d’interroger l’importance du corps dans les mouvements féministes contemporains, et les nouvelles modalités incarnées de l’émancipation des femmes, dont témoignent aussi bien le mouvement #MeToo, que la libération de la parole sur les règles, ou le débat sur les violences obstétricales.

Comment en êtes-vous venue à travailler sur le corps féminin ?

J’ai longtemps travaillé sur un tout autre sujet – les relations entre politique et religion, plus spécifiquement dans le christianisme, et notamment dans le contexte étatsunien. C’est un peu par hasard et par la maternité que je suis venue au féminisme. Recrutée à l’université au moment même où j’avais mon premier enfant, j’ai cherché à comprendre cette nouvelle condition en lisant des ouvrages féministes et en découvrant les études de genre. J’ai alors été surprise de ne quasiment rien trouver sur le sujet qui m’occupait, ou c’était alors dans une veine beauvoirienne un peu caricaturale qui faisait de la maternité l’aliénation par excellence. J’ai commencé à réfléchir à cette curieuse disparition des thématiques corporelles dans la pensée féministe, alors même qu’elles en avaient été le socle. Peu à peu, ce thème est devenu central et j’ai entamé l’écriture de La Révolution du féminin, ouvrage dans lequel j’analyse la place du corps dans les théories et les luttes féministes, depuis les origines jusqu’à aujourd’hui.

Peut-être pourriez-vous évoquer les principaux jalons de cette histoire ?

Elle commence par un paradoxe : c’est en tant que mères et éducatrices des futurs citoyens que les premières féministes réclament le droit de vote dans la seconde moitié du xixe siècle. Mais pouvait-il en être autrement quand la maternité était encore un « destin » ? L’accès à la citoyenneté est suivi d’un reflux de la vague féministe. Elle enfle à nouveau dans les années 1970, qui marquent un moment paroxystique du point de vue du corps féminin, sur les deux versants de la maîtrise de la procréation et de la libération sexuelle. Il s’agit pour les femmes de s’extirper de la sphère domestique et de la condition de subordination qui est la leur depuis l’aube des temps. C’est ainsi que les théoriciennes et militantes des années 1970 parachèvent le mouvement de la modernité démocratique, en permettant aux femmes de devenir enfin des sujets de droit, pleinement légitimes dans la sphère sociale et publique. La conquête des droits contraceptifs a fait bien plus que de donner aux femmes la possibilité de choisir d’être mère ou pas, elle a produit une véritable mutation anthropologique : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les femmes peuvent se projeter dans une existence débarrassée de la conjugalité et de la maternité obligatoires. Elles peuvent, en d’autres termes, devenir des hommes comme les autres.

À travers l’ébranlement de la hiérarchie sexuée de l’ordre social, c’est l’ordonnancement immémorial de notre monde commun qui se trouve bouleversé. À l’ancienne division sphère domestique, féminine et inférieure/sphère sociale, masculine et supérieure, se substituent trois ordres entremêlés, le public-politique, le privé-social et l’intime-familial, au sein desquels les femmes et les hommes possèdent la même légitimité. J’ai qualifié de désexualisation du monde ce mouvement par lequel la féminisation de la sphère sociale et professionnelle se double désormais d’une masculinisation de la sphère intime. Je sais que les indicateurs statistiques de l’aspiration des hommes à une plus grande implication dans la vie familiale ne sont pas flagrants, mais ce qui m’importe, c’est de repérer cette dynamique de convergence des genres qui annonce l’avènement d’un individu affranchi des injonctions en termes de rôles et de fonctions genrés.

Dès les années 1980, en lien avec la féminisation massive de la vie sociale, la question du corps féminin est recouverte par d’autres combats au sein du féminisme. Ils sont liés d’abord aux inégalités et discriminations dans le monde du travail, ils concernent aussi la diversification des options familiales (autour du pacs et de l’adoption) puis, avec la découverte des études de genre en France au début des années 2000, ils questionnent la binarité des sexes et des genres. On assiste alors à une forme de synthèse intellectuelle entre la tradition de l’universalisme égalitariste, une lecture trop étroite de Beauvoir qui la réduit à la détestation corporelle, les propositions du féminisme matérialiste lesbien en termes de rejet des modalités incarnées de la soumission féminine, et le projet féministe de déconstruction des rôles genrés. Au début des années 2000, il est devenu difficile, pour ne pas dire impossible, de penser les sujets liés au corps sexué des femmes dans une perspective féministe. Le fait d’avoir exploré, dans la troisième partie de La Révolution du féminin, les questions de la maternité, du souci esthétique, de la vie domestique et familiale a déclenché des réactions négatives dans le champ féministe. On me reprochait d’essentialiser la condition féminine en réduisant les femmes à leur corps. C’est devenu depuis pour moi un enjeu épistémologique majeur que de développer une pensée du corps des femmes qui soit émancipatrice et qui ne tombe pas dans la double ornière différentialiste et essentialiste.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Les années 2010 ont vu se produire ce que j’ai appelé le « tournant génital du féminisme ». Une nouvelle génération de féministes a entrepris de réinvestir le corps des femmes jusque dans ses dimensions génitales et intimes : initiatives pour la baisse de la TVA sur les produits de protection hygiénique, campagne nationale sur l’endométriose, débats autour de la pilule, redécouverte des organes du plaisir, lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Tous ces débats se sont déployés de manière dispersée mais ils dessinent ensemble quelque chose d’important, un tournant majeur dans l’histoire du féminisme. Le mouvement #MeToo constitue de ce point de vue un moment crucial.

Une nouvelle génération de féministes a entrepris de réinvestir le corps des femmes jusque dans ses dimensions génitales et intimes.

Il a notamment permis de montrer qu’en dépit de conquêtes nombreuses dans les champs professionnel, social ou politique, pour ce qui concerne leur vie intime, les femmes étaient restées des corps « à disposition ». C’est ce scandale de l’objectivation et de l’appropriation perpétuées par-delà la révolution de l’émancipation que les féministes contestent aujourd’hui. Il s’agit à la fois d’une reprise et d’un approfondissement des luttes engagées dans les années 1970. Le propos était alors centré sur la question de la libération, il fallait que les femmes s’affranchissent du carcan de leur corps procréateur pour vivre une sexualité enfin libre. Aujourd’hui, c’est sur le versant de l’égalité que se concentrent les revendications. On le voit en particulier avec la notion de consentement, qu’il ne faut pas saisir dans sa version américaine, celle qui l’assimile au principe d’un contrat préalable entre deux partenaires sur les modalités de leur vie sexuelle, mais comme la remise en cause du script hétérosexuel dominant qui fait primer la satisfaction du désir masculin, prolongeant dans la vie intime les rapports de domination phallocentrés. Le consentement est une mécanique circulaire de reconnaissance de la singularité du désir de l’autre et d’acceptation des limites de ce désir singulier. Il implique une éducation à la sexuation (et non éducation sexuelle), c’est-à-dire une réflexion sur l’accompagnement des filles et des garçons au moment de la sexuation (durant les années collège), pour leur enseigner le respect de leur propre corps, du corps des autres et de la diversité des sexualités.

C’est précisément cette aspiration à un autre rapport à leur corps sexué qui s’est exprimée dans le mouvement dit « du 14 septembre », quand des jeunes filles ont décidé de se présenter au lycée court-vêtues pour signifier leur indignation face à la sexualisation de leur corps telle qu’elle s’exprime notamment dans l’interdiction qui leur était faite de porter un T-shirt trop court. Il s’agissait de mettre au jour ce fait d’évidence que ce sont les regards que la société pose sur elles qui les sexualisent, et non pas les choix qu’elles font de porter telle ou telle tenue.

Pourquoi ce « tournant génital » a lieu maintenant selon vous ? Et que dit-il des évolutions du féminisme ?

Plusieurs étapes théoriques ont préparé et rendu possible ce tournant génital du féminisme. Tout commence dans les années 1970 quand les théoriciennes féministes font du corps des femmes le lieu par excellence de la domination masculine et le motif central de l’émancipation. L’apport des études de genre a ensuite été décisif. Si, par certains aspects, elles ont contribué à la déconsidération féministe de la corporéité féminine, notamment dans ses expressions traditionnelles (hétéronormées), on leur doit d’avoir déplié dans toutes ses implications la question du rapport à notre corps et à notre intimité sexuelle. Les études LGBTQI+ ont permis que l’on se saisisse de la question incarnée en l’extirpant du cadre imposé de la binarité sexuée. Elles ont ouvert un horizon de déconstruction des rôles genrés et sexuels qui élargit considérablement la perspective. C’est dans ce cadre renouvelé de la fluidité des genres qu’il est désormais possible de penser le corps féminin sans l’essentialiser.

Il faut pour cela redéfinir cette notion de féminin longtemps problématique au sein du féminisme. Le féminin, ce n’est pas la féminité, soit cet ensemble de dispositions considérées comme étant indissolublement attachées à la condition féminine définie au prisme d’une triple injonction : disponibilité sexuelle, dévouement maternel et subordination sociale. Ni condition culturelle ni réalité naturelle, le féminin conjugue en quelque sorte ces deux aspects sans s’y réduire. Je propose de le définir comme un rapport à soi, aux autres et au monde qui passe nécessairement par le corps et qui se trouve de ce fait déterminé par lui. Pour être féminin, un corps n’a pas besoin de seins ni de règles, il n’a qu’à éprouver ce rapport si singulier au réel et à l’imaginaire qui passe par le corps sexué.

Comment pensez-vous ce corps sexué féminin au regard de la prégnance, toujours aussi forte, d’injonctions sexualisées à l’endroit des femmes, notamment dans le marketing et la publicité ?

La situation des femmes occidentales est apparemment paradoxale, elles se trouvent écartelées entre une liberté assez inouïe à échelle de l’histoire de l’humanité, relativement à ce qu’elles peuvent faire de leur corps, et des injonctions qui sont effectivement très puissantes et sans cesse renouvelées. Mais je leur fais le crédit de la réflexivité. Les femmes s’approprient les normes esthétiques en les adaptant, en les détournant, en les rejetant aussi. Il faut avoir confiance dans leur capacité à se distancier des injonctions, elles ne sont pas dupes. Cela passe par l’apprentissage de la possibilité pour les jeunes filles de vivre joyeusement et positivement l’entrée dans leur corps sexué, tout en refusant d’être enfermées dans le statut de corps sexuel à disposition. C’était très présent dans le mouvement du 14 septembre : quelque chose de joyeux et positif à assumer son corps se sexuant, tout en refusant sa sexualisation par les regards extérieurs. Par ailleurs, ce mouvement était aussi porté par des garçons qui dénonçaient l’a priori selon lequel ils seraient incapables de se contrôler. Car la déconstruction des stéréotypes de genre concerne tout autant les garçons que les filles : la pornographie produit chez eux des ravages en termes d’injonction à la performance, sexuelle et au-delà. Et que penser de cette chape qui pèse sur eux et qui leur interdit d’exprimer leurs émotions ou leurs sentiments ? C’est quelque chose qu’il faudra impérativement déconstruire. De façon générale, tous les scripts hérités du passé qui définissent et limitent les rapports entre les femmes et les hommes doivent être démontés pour ouvrir le champ des possibles qui est celui de la liberté.

Qu’est-ce que le « féminisme phénoménologique » donc vous vous réclamez, et quelles questions, théoriques ou pratiques, explorez-vous à partir de ce cadre conceptuel ?

Le cadre conceptuel de ce féminisme s’enracine dans la pensée des fondateurs de la phénoménologie, et notamment Merleau-Ponty, qui tiennent ensemble subjectivité et corporéité dans la définition du sujet connaissant et agissant pour penser nos existences irréductiblement incarnées. Le corps des phénoménologues est cependant un corps générique, un corps mâle donc, y compris chez Merleau-Ponty qui ne pense pas la sexuation mais la sexualité, ce qui n’est pas la même chose. On doit à Simone de Beauvoir d’avoir prolongé le postulat phénoménologique en l’augmentant de la dimension toujours sexuée des corps. Si, comme les hommes, les femmes sont leur corps, écrit-elle, celui-ci est aussi objet pour les hommes. Cette expérience vécue de l’objectivation les prive de la destinée de liberté que Merleau-Ponty associe intimement à l’existence en tant qu’elle est incarnation perpétuelle. Mais, et c’est le point qui est le moins bien repéré, cette condition n’est pas un donné immuable pour Simone de Beauvoir, elle a été historiquement et socialement édifiée, elle peut être détruite. Les femmes doivent chercher les moyens de se débarrasser de cette gangue d’aliénation pour révéler la liberté intrinsèque qui est la leur par leur action dans le monde.

On ne comprend pas Le Deuxième Sexe si on en reste au seul versant de la dénonciation de la prison corporelle. Il s’agit aussi pour Beauvoir de réinterpréter l’existence féminine au prisme d’une liberté qui passe par le corps. Le féminisme phénoménologique articule ces deux versants de l’aliénation et de la libération qui sont les deux facettes inséparables de notre condition incarnée. J’ai découvert dans la pensée de la philosophe américaine Iris Marion Young des prolongements extrêmement féconds de la démarche beauvoirienne. Elle propose d’explorer les modalités spécifiques de l’être-dans-le-monde que l’expérience corporelle féminine produit pour les femmes tout en analysant les structures sociales de domination pesant sur leur corps4.

C’est dans ce sillage que je travaille aujourd’hui en m’intéressant à ce que j’appelle les « nœuds phénoménologiques », c’est-à-dire tous ces moments dans la vie des femmes lorsqu’une transformation corporelle (premières règles, maternité, ménopause) survient qui est synonyme d’un bouleversement existentiel, mais qui implique immédiatement un changement dans les représentations sociales et produit logiquement des conséquences politiques. J’ai entrepris de dérouler le fil de l’existence féminine, de la naissance au grand âge, pour m’arrêter sur ces nœuds, qui sont simultanément physiques, intimes, sociaux et politiques. Mon dernier livre, Seins. En quête d’une libération, en est un exemple, c’est une enquête phénoménologico-photographique auprès de femmes de tous âges, au prisme de leur expérience vécue des seins.

Si la « convergence des genres » est appelée à se poursuivre dans nos sociétés, quel horizon cela dessine-t-il pour les hommes ? Quelle est leur place dans ce mouvement ?

Si le féminin se définit comme un rapport à soi, aux autres et au monde qui passe nécessairement par le corps, je suis convaincue, à l’inverse, que les hommes peuvent tout à fait vivre en oubliant ou en déniant le fait qu’ils ont un corps. Rien de leur existence incarnée ne détermine les modalités de leur être-au-monde. Cela ne signifie pas qu’ils n’accordent pas d’importance à leur corps, ils peuvent prendre soin de leur apparence tout autant que les femmes, mais qu’ils le fassent ou non ne change rien à leur place dans le monde ni aux privilèges dont ils jouissent. Je pense que cette condition abstraite, synonyme de domination, est appelée à disparaître.

En s’émancipant, les femmes occidentales ont accédé à une condition duale : sans cesser d’être des individus privés, c’est-à-dire assignés aux charges de la vie familiale, elles sont aussi devenues des « hommes comme les autres » dans la vie sociale. Je crois que cette dualité existentielle qui fait d’elles des sujets simultanément incarnés et abstraits (au sens de l’abstraction juridique du sujet de droit) constitue un modèle d’humanité destiné à s’appliquer à tous. La réappropriation contemporaine de leur corps par les femmes a enclenché un processus de transformation affectant bien sûr la condition féminine mais produisant des effets tout aussi déterminants sur la condition masculine. Nous voyons se profiler à l’horizon l’advenue d’un individu générique, c’est-à-dire d’un individu que plus aucune norme ni injonction de genre ne déterminent. Ses contours sont encore très flous, mais c’est la direction vers laquelle nous allons, assez irrésistiblement je crois.

Propos recueillis par Anne Dujin

  • 1.Camille Froidevaux-Metterie, La Révolution du féminin [2015], Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2020 (préface inédite).
  • 2.C. Froidevaux-Metterie, Le Corps des femmes. La bataille de l’intime, Paris, Philosophie magazine Éditeur, 2018.
  • 3.C. Froidevaux-Metterie, Seins. En quête d’une libération, Paris, Anamosa, 2020.
  • 4.Voir Iris M. Young, On Female Body Experience: “Throwing Like a Girl” and Other Essays, New York, Oxford University Press, 2005.