Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Photo : Service de presse du Président de la Fédération de Russie
Photo : Service de presse du Président de la Fédération de Russie
Dans le même numéro

Un président romanesque

juil./août 2018

Il faut bien entendre les interventions du chef de l’État, jusqu’à ­l’entretien littéraire accordé à Michel Crépu et Alexandre Duval-­Stalla pour la Nouvelle Revue française [1]. Comme candidat, il s’était peut-être essayé à parler aux Français comme doit leur parler un homme politique, en adoptant un langage cauteleux et dénué d’âme, mais en vain. Comme chef de l’État, ce n’est pas non plus le langage pondéré ou solennel qui lui sied tout à fait. Par un certain ton assumé et un peu grandiloquent, par l’accent qu’il place sur tel mot plutôt que tel autre, par les figures littéraires dont il use, c’est dans le monde des lettres et de la philosophie qu’il puise son imaginaire. Il est descendu dans l’arène politique, il a vu et a vaincu. Lui-même s’étonne avec quelle facilité. Alors, face aux journalistes et à la classe politique, son regard se déporte discrètement ailleurs, et il continue de s’adresser à ceux qu’il a quittés. D’où le malentendu perpétuel. Ils le disent arrogant. Mais le débat télévisé face à Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin prouve assez qu’il ne s’arroge aucune des prérogatives attachées à sa fonction présidentielle. Ceux-là pourraient le tutoyer qu’il n’en aurait cure. Sa présomption lui vient d’une autorité qu’il tient pour plus sacrée que la politique ; sa confiance, qui semble excessive à beaucoup, se nourrit de la crainte secrète qu’en descendant du haut lieu où porte son cœur, il a pu en déchoir. Et l’assurance qu’il a de triompher ne cache pas tant le mépris qu’il a pour ses interlocuteurs que la blessure qu’il s’est faite en s’égarant dans un monde qui n’est pas exactement le sien. Il tremble d’avoir vendu son royaume pour un cheval, quand bien même celui-ci lui a permis de gagner la bataille présidentielle.

Le royaume des lettres

Ils disent aussi qu’il a restauré une monarchie absolue en politique, en court-circuitant les corps intermédiaires. Et ils se trompent encore. Sa solitude n’est pas celle qui accompagne tout pouvoir, elle est littéraire. Son progrès en politique s’est doublé d’un regret, ou plutôt d’un regrès, correspondant en littérature. Convaincu de l’avoir emporté contre le jeu naturel des partis, il se dit une « aberration ». N’est-ce pas cela qui l’empêche de se reconnaître dans ceux qui l’ont mené jusqu’à l’investiture qu’ils appellent suprême ? Il n’y a pas été conduit, en montant par degrés ; il a le sentiment d’y être venu d’en haut, appelé par les Français. Certains expliquent sa victoire par la faillite des partis traditionnels. Et par la bonne étoile. Lui ne voit que la faille dans le système qui a permis aux Français de conserver leur voix en la reportant sur lui, et à lui d’être « fait » président de leurs mains. Et il se voit « en réalité » comme « l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque [2] ». Ce n’est plus hasard, mais destin. Bref, d’aucune façon il ne dirait « l’État, c’est moi ». Il dirait plutôt : « le Peuple, c’est moi ». Et s’il neutralise les corps intermédiaires, c’est par une sorte de démocratie directe et absolue dans laquelle le Parlement parle beaucoup, ment parfois et toujours empêche d’agir. D’ailleurs, la figure dont il dit qu’elle a « comme une flèche » « fendu le système » et qu’elle « a su rassembler la France » – c’est Jeanne d’Arc. C’est elle dont « les Français ont besoin », disait-il en campagne, et qu’il se proposait de « faire parler [3] » à travers son propre parcours. À Michel Crépu il le confirme : « Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde. Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante. » Et puisque les Français, c’est lui, comprenez bien qu’il serait aussi malheureux si on le privait de son imaginaire. Puisqu’une nation attend qu’un homme l’incarne, puisque les Français veulent qu’on leur raconte une histoire, un drame de préférence, pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, il sera un président romanesque.

 

Nous ne voulons pas trop vite sourire de ces bravades, n’ayant d’ailleurs pas de propension particulière au cynisme. Notre erreur spontanée fut de croire que son goût pour les lettres et la philosophie n’avait servi qu’à nourrir une ambition politique, et qu’en passant pour homme d’esprit, il s’était constitué un capital moral et spirituel à dépenser en fausse monnaie politique. L’agacement de certains vient encore de là. Mais ils se trompent. Il est entré en politique « porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac [4] » ; c’est avec les yeux d’un Rastignac qu’il connut l’attrait du pouvoir « avant même de le connaître ». Et maintenant qu’il le possède, on devine l’homme de lettres en lui qui se débat avec cette peur terrible que la politique est peut-être triste, et bien plus prosaïque qu’il ne l’avait rêvée. Que sans la puissance de l’imagination, elle pourrait révéler son impuissance à changer le cours réglé des institutions. Que lui aussi « sonnerai[t] creux ». Alors, divisé contre lui-même, il verse dans l’appareil d’État le romanesque sans lequel il n’y voit qu’un tombeau de vaine gloire. Jupiter, Jeanne d’Arc ou Rastignac ne sont pas l’idéologie baroque dans laquelle le Prince drape ses mauvais coups, c’est plutôt la légende qu’il tient chevillée au cœur pour ne pas mourir d’ennui, convaincu que le peuple et lui-même y puiseront leur puissance d’agir. Son Pygmalion ne fut ni M. Rothschild ni M. Attali ; il le trouva dans les livres et en devint la créature.

En ordre de marche

Alors, notre grand tort fut de n’avoir pas compris que sa révolution était d’abord celle qu’il avait opérée dans le langage. Depuis longtemps, les grands mots en politique avaient été vidés de leur substance. Ceux de justice et de vérité n’y étaient plus énoncés que par métier et reçus que dans la lassitude. On s’y était habitué. L’affaire avait depuis été confiée à des communicants. Il leur restait à forcer les symboles pour combler le vide laissé par des pensées désormais lointaines. Et on s’y était habitué aussi. Alors, quand Emmanuel Macron disait qu’il voulait être un président jupitérien, nous l’avions entendu comme un coup de com’.

Jupiter n’était pas seulement une image romantique, puisqu’elle donnait chair à César.

On l’a pris pour un manager habile, qui ne craint pas les obstacles. Il s’était mis en marche et invitait à le suivre. On y reconnaissait les initiales du candidat (EM), on songeait à Saint-Exupéry et on parlait d’empowerment citoyen. Le principe d’ailleurs était bon. Un randonneur vous le dira : une marche est saine quand chacun va à son rythme. Et, dans l’édification d’une bonne société, rien n’est plus solide que le pas lent et assuré du travailleur. Mais nous n’avions pas vu le point d’exclamation qui suivait : « La République en marche! ». Nous n’avions pas entendu le ton de commandement de l’homme qui rappelle aujourd’hui qu’il est le chef des armées et qu’il veut des bataillons en « ordre » (républicain) et bien rangés. Nous n’avions pas compris que les mots avaient encore pour lui tout leur sens, et que Jupiter n’était pas seulement une image romantique, puisqu’elle donnait chair à César.

Ainsi contraints au même rythme, marchant en cadence et formant de belles lignes régulières, on ignorait qu’il faudrait bientôt courir. Un principe de sélection s’invite à l’Université, où l’on suspecte un concours déguisé ; derrière la réforme des statuts se cache une privatisation qui «  ouvre  » à la concurrence. La lutte contre le terrorisme autorise à limiter les libertés susceptibles ­d’entraver la mobilisation nationale. Or courir, ce n’est pas marcher, c’est faire la guerre. On marche toujours pour soi, mais on ne court que contre les autres. Même le joggeur court contre sa montre. Quand la liberté n’est pour les uns que celle d’entreprendre, il ne faut pas s’étonner qu’en réaction, l’égalité prenne la forme de l’envie, tant les inégalités sont devenues criantes. Alors les pauvres se mettent à jeter un œil en biais (in-vidia, envie) vers ceux qui les dépassent, et les riches s’agrippent à leurs biens (zêlosûs, jalousie, de zêlus, qui donne aussi zèle). Inquiets qu’on les (r)attrape, ils s’obligent à courir plus vite. Quant à la fraternité, elle n’arrive qu’après le(s) coup(s), pour panser vainement les plaies d’une démocratie de plus en plus éreintée par le capitalisme.

Commander aux dieux

Il faut donc entendre le président de la République, puisqu’il fait ce qu’il dit et – retenons notre souffle – qu’il est sincère. Les intellectuels doivent se remettre de leur surprise. Le débat ne sera digne et efficace que s’il se place à l’endroit précis où l’adversaire, s’il en est un, est le plus grand, là où il y a chance que la critique l’atteigne et ­l’inquiète. Il réfléchit « en ce moment sur les questions religieuses [5] ». Le discours qu’il prononça aux ­Bernardins fut remarquable en effet, « de l’avis général [6] », à l’exception notable de toute la classe politique, où il fut aussi peu compris par ses opposants que par ses partisans. Ceux-là lui reprochaient de contrevenir à son office propre, en tant que garant de la laïcité, et n’écoutaient plus. Il est vrai que plus d’une heure assis devant son poste, c’est long. Et puis, quoique bon jouteur, Emmanuel Macron est mauvais orateur. Mais ils auraient voulu aussi que le discours, comme chaque fois qu’il est officiel et public, fût impersonnel et que rien n’y fût dit pour ne rien trouver à redire, qu’il fût pour tout dire le plus ennuyeux possible. Or, tant que la fonction présidentielle sera exercée par une personne de chair et d’os, c’est ce qu’il sera impossible d’obtenir. Plus encore de la part d’un président romanesque dont l’une des préoccupations majeures est « l’incarnation du pays [7] ».

La loi de séparation des Églises et de l’État ne fut à aucun moment effleurée, au danger d’être ébranlée. Davantage : il la réaffirmait comme jamais en refusant que la laïcité devienne religion d’État, brouillant à nouveau les frontières. Pour la première fois, le président français a semblé s’être donné à lui-même les limites du romanesque, en circonscrivant le lieu vide de la transcendance. C’est preuve qu’il n’est pas aveuglé par une mystique et qu’on se trompe en l’affirmant. Car Jupiter reste un faux dieu. Il prend de César ce qui lui appartient, et refuse qu’il devienne Auguste, lui-même divinisé. N’est-ce pas rassurant et même encourageant ? Il faut donc relire Virgile avec lui pour qu’il ne soit pas tout à sa gloire. Rappelons que s’il gouverne la destinée des hommes, Jupiter est surtout le maître des dieux, qu’il commande ses fils. Rappelons que Mercure est le dieu des marchands, mais que, sans sa tutelle, il redevient volontiers le dieu des voleurs. Rappelons que Jupiter avait su se rendre docile pour séduire la belle Europe, qui lui aurait échappé s’il avait opté pour le rapport de force. Enfin, rappelons, parmi tous ses attributs, qu’il n’en est pas de plus grand que celui de l’hospitalité qui, à lui seul, suffisait à le qualifier pour les Anciens : Jupiter hospes. C’est même, quand celui-ci est le «  protecteur des étrangers  », liant par un devoir de réciprocité l’hôte qui reçoit et l’hôte qu’on reçoit, que Rome s’ouvre à la Judée. Faudra-t-il, à cause de bouleversements démographiques, politiques et écologiques jusqu’ici inédits, tels qu’ils jettent les ­populations sur les mers et sur les routes, que nous soyons la première civilisation à ne pas exercer la vertu d’hospitalité ? La droite, inquiète qu’on empiète sur son électorat, n’a vu aux Bernardins qu’un discours pieux. Pourtant, si l’action s’engageait à la hauteur de ce qui s’y est dit, c’est au redressement de la politique qu’on assisterait, grand mal leur fasse, c’est-à-dire grand bien.

 

 

[1] - Michel Crépu et Alexandre Duval-Stalla, «  L’histoire redevient tragique. Entretien avec Emmanuel Macron  », La Nouvelle Revue française, n° 630, mai 2018, p. 77-86.

 

[2] - «  L’histoire redevient tragique  », art. cité, p. 81.

 

[3] -  Discours d’hommage d’E. Macron à Jeanne d’Arc du 8 mai 2016.

 

[4] - Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO, 2016, p. 19.

 

[5] - « L’histoire redevient tragique », art. cité, p. 85.

 

[6] - Jean-Louis Schlegel, «  Le discours des Bernardins  », Esprit, juin 2018.

 

[7] - « L’histoire redevient tragique », art. cité, p. 81. 

 

Camille Riquier

Camille Riquier, agrégé et docteur en philosophie, est maître de conférence et doyen de la Faculté de philosophie à l’Institut catholique de Paris. Il est notamment l'auteur de Nous ne savons plus croire (Desclée de Brouwer, 2020). 

Dans le même numéro

Le courage de l’hospitalité

Assistons-nous au triomphe de la xénophobie ? Les exilés ne sont plus les bienvenus dans notre monde de murs et de camps. Pourtant, certains font preuve de courage et organisent une contre-politique hospitalière. Ce dossier estival, coordonné par Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, invite à ouvrir le secours humanitaire sur un accueil institutionnel digne et une appartenance citoyenne réinventée.