La politique de l'immigration, le chercheur et le citoyen


Controverse

La politique de l’immigration, le chercheur et le citoyen

Début octobre, une vive polémique a parcouru le monde des chercheurs spécialistes des politiques migratoires à propos du lancement, abandonné depuis, d’un « Institut d’études sur l’immigration et l’intégration », créé par le Haut Conseil à l’intégration (Hci) présidé par Blandine Kriegel, sous l’égide du ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, Brice Hortefeux. Une pétition1, signée notamment par Patrick Simon, Patrick Weil, Catherine Coquery-Vidrovitch, Pap N’Diaye, Sylvie Thénaud, Vincent Tiberj… s’est inquiétée de la volonté annoncée de constituer un « guichet unifié » pour commanditer des recherches sur ces sujets et de confier la présidence de cet institut à une personne sans qualification particulière en la matière, Hélène Carrère d’Encausse, dont les déclarations intempestives sur les familles africaines au moment des émeutes de novembre 2005 avaient déjà surpris. Cette mobilisation a donné lieu à des attaques personnelles entre chercheurs, inhabituelles dans ce type de circonstance, et manquant singulièrement de recours au contradictoire puisque le point de vue des chercheurs dont les noms étaient annoncés dans le comité scientifique de cette institution n’a pas été sollicité. Nous publions donc ici la réponse de Catherine Wihtol de Wenden sur l’attitude du chercheur vis-à-vis de la commande publique et de l’action politique.

Esprit

La polémique soulevée par le projet de création d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration où j’ai été mise en cause, en plein débat parlementaire sur une énième loi sur l’immigration et à la veille de l’ouverture, le 10 octobre, de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration mérite un éclaircissement.

La concomitance de l’agenda, qui a eu un effet déplorable, est fortuite et relève de trois processus différents. La Cité, tout d’abord, est le fruit de quatre ans de travail pour aboutir à un lieu de mémoire prestigieux destiné à persuader le public que la France est un pays d’immigration depuis cent cinquante ans et que « leur histoire est notre histoire ». Le processus de vote de la loi appartient à une logique d’affichage, destinée à montrer que l’on agit dans ce domaine pour donner des gages à un électorat. En troisième lieu, l’Institut a été voulu par la présidente du Haut Conseil de l’intégration pour donner une suite aux travaux qu’elle a engagés sur les chiffres de l’immigration et sur l’intégration.

Curieux État que la France où l’on n’inaugure pas un musée amené à avoir une fonction pédagogique essentielle sur un sujet sensible à cause de je ne sais quelle mesquinerie politique car la Cité avait été voulue par Jacques Chirac, et où l’on annonce dans la tourmente du débat parlementaire avec l’introduction de tests Adn la création d’un Institut qui apparaît nécessairement comme un alibi pour changer l’image donnée par la nouvelle loi ! Alors qu’il m’apparaissait tout naturel d’y concourir ponctuellement comme je l’ai fait dans le passé pour Michel Rocard et Jean-Pierre Chevènement à travers des groupes de travail et séminaires, de même que je suis restée dans le conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration tout en ayant signé la pétition sur le détestable intitulé du nouveau ministère de l’Immigration, les pétitions qui fusent ont suscité chez moi une crise de conscience.

Militant depuis vingt ans dans plusieurs associations de défense des droits de l’homme et des droits des étrangers et chercheur depuis près de trente ans sur l’immigration, je considère que les chercheurs ont beaucoup de choses à dire aux décideurs et que c’est même urgent qu’ils le fassent aujourd’hui. Alors que j’étais hier qualifiée par « les décideurs » comme la plupart de mes collègues comme tenant de la « pensée unique » (je ne sais pas laquelle), me voici maintenant qualifiée par les pétitionnaires de « Kouchner du sarkozysme », chargée d’animer un « think tank sarkozyen ». Je précise que je n’ai rencontré ni le président ni le ministre et que je n’entends recevoir d’ordres de personne tout en restant à la disposition de chacun, dans le temps limité que je pourrai consacrer à l’Institut. Aurais-je été soudainement séduite par les sirènes du « tous ensemble », abandonnant militantisme et analyses critiques pour cautionner une politique que j’ai critiquée publiquement à diverses reprises ? Il serait puéril de le penser. Je n’ai aucune attirance pour les ors de la république, la proximité du pouvoir, les honneurs d’aucune sorte. Je ne cherche pas non plus une nouvelle reconnaissance, surtout celle-ci, qui me donne l’image de voyager en eaux troubles. Curieusement, aucun de mes collègues ne s’est posé la question à l’exception d’un seul, et pas des moindres, qui a eu la curiosité et l’amitié de me le demander. Alors pourquoi ? Parce que cet Institut, qui m’arrive comme un paquet empoisonné, peut être le lieu de ce dialogue entre chercheurs et décideurs qui n’existe pas en France, sur un sujet de société aussi essentiel.

La recherche est aujourd’hui totalement absente de la « fabrique de la décision » politique sur les questions d’immigration et elle risque de se marginaliser. En France, décideurs et universitaires sont deux mondes qui s’ignorent ou se haïssent car les uns ont fréquenté les grandes écoles et les autres l’Université. Le monde universitaire est totalement absent du paysage pour les sommets de l’État et les parlementaires. Les uns et les autres ne se rencontrent pratiquement jamais et n’ont pas les mêmes lectures. Les premiers tirent leur connaissance de la presse, des rapports publics, des sondages, des textes de lois et des directives bruxelloises, des études faites par des clubs. Les autres lisent des ouvrages et revues, des thèses, dirigent ou mènent des travaux dont la qualité et la quantité n’ont cessé de s’améliorer, militent parfois dans des associations. J’en fais partie. D’excellentes thèses sont soutenues chaque année par des étudiants souvent sans bourse, menant de difficiles, minutieuses et parfois dangereuses enquêtes de terrain. Une minorité de ces travaux sera publiée dans des revues et des ouvrages savants, parfois chez des éditeurs confidentiels. Une plus infime minorité encore de ces jeunes auteurs entreront au Cnrs ou à l’Université, vu la rareté des postes, et leurs travaux resteront méconnus du plus grand nombre, celui des hauts fonctionnaires et des politiques. Pourtant ces travaux traitent avec finesse et pertinence de sujets sensibles : frontières, sans-papiers, banlieues, islam, identité, citoyenneté, comparaisons internationales, réfugiés, politique migratoire, retour…

Le résultat ? Un gâchis politique et financier flagrant. Alors que ces travaux existent, financés sur fonds publics, on recommence pour la énième fois une politique de retour après trente ans d’échec, on considère que la politique répressive de l’immigration peut avoir un effet de dissuasion, on continue à dénier aux jeunes nés en France, parfois de la troisième génération, la qualité de Français et l’on se demande inlassablement s’ils sont « intégrés », la discrimination est considérée comme un propos « militant », l’asile est en crise depuis vingt ans, le droit de vote des étrangers est au point mort après trente ans d’analyse et de militantisme associatif, et le développement est considéré comme une alternative à la migration.

Qui fait les frais de cette absence de dialogue entre chercheurs et décideurs ? Les immigrés et leurs descendants. La plupart de mes collègues ont préféré ne pas se compromettre en se retirant sur l’Aventin ou dans quelque autre tour d’ivoire en attendant une autre majorité, plus en phase avec leur image. Ils signent des pétitions mais demeurent dans une fonction tribunicienne (comme aurait dit mon directeur de thèse, Georges Lavau) assez classique. J’aurais tendance à penser qu’ils se trompent à la fois d’époque et de régime car nous ne sommes pas dans l’Allemagne nazie et nous sommes en démocratie. Une quantité de débats associatifs que je contribue à animer dénoncent aussi depuis des années les atteintes aux droits de l’homme et les errements de la politique d’immigration. Mais les recherches et le militantisme ne parviennent pas à convaincre. Nous n’avons pas eu davantage de succès avec la gauche socialiste. Pour l’anecdote, le Premier ministre Lionel Jospin a prétexté un léger problème de santé lors du centième anniversaire de la Ligue des droits de l’homme, avec un public acquis, car un mouvement de sans-papiers bruissait à l’horizon et, à la veille de 2002, la politique d’immigration a été la non-décision : refus de régulariser les 60 000 sans-papiers de la circulaire Chevènement, pourrissement de la situation à Sangatte, refus d’accorder le droit de vote aux étrangers. Par peur du front national. Lors des élections présidentielles le discours de la candidate sur le sujet a été inaudible, à l’exception du droit de vote.

Ma conviction est qu’il faut changer de méthode en faisant entrer la recherche dans la prise de décision. Comment ? Dans des séminaires publics avec les chercheurs qui accepteront de se prêter au jeu et les décideurs qui y trouveront quelque intérêt, mais aussi les associations, les syndicats, les Églises qui obtiennent davantage de résultats devant les tribunaux qu’au moment de la prise de décision. Cette méthode existe depuis plus de cinquante ans au Royaume-Uni, dans des structures qui dépendent du ministère des Affaires étrangères (Wilton Park) et du ministère de l’Intérieur (Ditchley) et ailleurs dans des fondations, comme en Allemagne, en Italie et aux États-Unis. Elles permettent un débat constructif et ouvert. Leur recette ? L’excellence des chercheurs conviés, des travaux présentés, la qualité de l’écoute, la présence de responsables clés de la décision. Ces structures ont survécu aux alternances gouvernementales.

Telle est ma conception du rôle du chercheur dans la société. C’est une position peu confortable car l’Institut a été voulu par un ministère au titre exécrable, qui fait voter une loi avec laquelle je suis en profond désaccord, par une majorité pour laquelle je n’ai pas voté. J’ajoute que je désapprouve les propos de sa présidente pressentie, Hélène Carrère d’Encausse, attribuant à la polygamie la crise des banlieues, que je ne considère pas que l’intégration soit un contrat, et que je vais avancer en terrain hostile ou incrédule. Mon rôle se serait borné dans un premier temps à impulser une animation sur des thèmes sensibles, à la veille de la présidence européenne de la France, à donner des allocations à des thésards et des étudiants en année postdoctorale, à lancer des appels d’offres. La recherche se fait ailleurs, à l’Université et au Cnrs, dans la pénurie des postes et dans la précarité des jeunes chercheurs. Mais comme je défends aussi la culture du résultat, si cet Institut était apparu comme une coquille vide et avait servi de caution à une politique qui nie les droits de l’homme, j’en serais partie. Au moins, il fallait essayer. Telle est ma conception de mon rôle de chercheur citoyen.

Catherine Wihtol de Wenden*

Librairie

Hamadi Redissi, LE PACTE DU NADJD, OU COMMENT L’ISLAM SECTAIRE EST DEVENU L’ISLAM, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2007, 343 p.

Depuis le 11 septembre 2001, un spectre hante monde. Al-Qaida paraît d’autant plus redoutable qu’elle paraît insaisissable, au propre comme au figuré. Une des pistes proposées pour en serrer au moins la nature intellectuelle est celle du wahhabisme, courant de l’islam apparu au xviiie siècle au milieu des dunes de l’Arabie. Mais qu’est-ce que le wahhabisme ? Le politologue tunisien Hamadi Redissi s’attaque à cette redoutable question. Déjà auteur d’un ouvrage remarqué2, il répond sur la base de deux enquêtes : la première sur l’histoire véritable du wahhabisme ; la seconde concerne la formation de l’orthodoxie (islamique) moderne et la réinvention de la Tradition qu’elle a mise en œuvre. Les deux recherches n’en faisant plus qu’une lorsqu’on évoquera des « liaisons dangereuses » entre wahhabisme et islam radical.

Disons tout de suite que l’auteur a atteint son objectif sur au moins deux points ? Son livre, tout d’abord, se lit comme un roman policier, en dépit d’une érudition qui aurait pu être rébarbative. Il met, d’autre part, à rude épreuve la thèse de certains chercheurs3 qui, poussant à la limite, ne voient dans le wahhabisme qu’un fantasme de l’« orientalisme » (au sens d’Edward Saïd, l’Orient imaginaire des Occidentaux légitimant la domination). Redissi démontre que le wahhabisme existe, aussi bien pour ses partisans que ses adversaires, et qu’il joue un rôle qui n’est pas négligeable, en dehors de toute théorie du complot, dans les affaires du monde, après avoir été une hérésie limitée à la péninsule arabique et à ses confins.

« Comment la périphérie est-elle devenue le centre ? » s’est-on naguère demandé pour d’autres phénomènes religieux. On pourrait aussi résumer l’ouvrage de Redissi à cette brève mais fondamentale interrogation. À l’origine on trouve un personnage hors du commun, le cheikh Muhammad ibn Abd-al-Wahhab (1703-1792), descendant d’une grande famille d’oulémas, qui donne son nom à la secte dont il est le fondateur. Abd-al-Wahhab est un de ces prédicateurs itinérants qui ne manquent pas dans cet islam du désert (le Najd), où sont enterrés maints compagnons du Prophète. Chassé par le chef bédouin de son village natal, il se réfugie chez un autre grand féodal, Ibn Saoud. Tout partira de là, en l’an 1745 de l’ère commune. Le « pacte du Najd » qui liera les deux hommes est à l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui le wahhabisme, et aussi de l’État saoudien actuel. La formule essentielle qui le scelle, « sang pour sang et destruction pour destruction » serait une reprise du « pacte de sujétion » entre le Prophète et les Arabes de Médine. Outre cette alliance « à la vie à la mort » il est précisé plus prosaïquement dans le Pacte que les fruits du jihad devront être partagés entre les deux partenaires. S’ensuivra une première expansion des Saoud, qui ne passera pas inaperçue, même des orientalistes européens comme le Danois R. Niebuhr. Mais les Ottomans, gardiens des Lieux saints et inquiets de cette agitation, réussiront à la juguler. Le califat turc ne peut en effet tolérer ce qui est à la fois une rébellion temporelle et une hérésie sur le plan religieux. Le mimétisme avec les débuts de l’islam, sur les lieux mêmes où il est né, est évident. C’est donc à bon droit qu’on a pu surnommer Abd-al-Wahhab « Le Luther du mahométisme » (p. 13). Mais ce n’est que partie remise. À la fin duxixe siècle, la machine se remet en marche. L’Empire ottoman et le califat disparaissent en 1918. Le Hedjaz, avec les villes saintes, La Mecque, Médine, est conquis par un autre Ibn Saoud, qui s’appuie sur un mouvement tribal puritain, les Ikhwan (les « Frères ») et donnera son nom, en 1932, à un nouvel État théocratique, l’« Arabie saoudite » telle que nous la connaissons4. Entre-temps la résistance de l’orthodoxie à la secte faiblit. Certains « réformistes » de l’islam comme Rachid Ridha (que Redissi appelle judicieusement « le passeur ») favorisent cette intégration de l’« hérésie » d’hier au nouveau corpus de croyances. Abd Al-Wahhab avait repris à un fameux théologien duxive siècle Ibn Taymiya les thèmes de l’« unicité seigneuriale » (tawhid) et de l’« unité d’obéissance » (titre de deux de ses plus fameux traités, destinés à réfuter la « philosophie » des interprètes rationalistes de l’époque, voir p. 126). Dans des pages qui sont parmi ses plus convaincantes, l’auteur lie l’apparition de l’« intellectuel hérétique moderne » (finxixe) à un modèle qui serait justement Ibn Taymiya, « tout à la fois imitateur et mujtahid, conseiller du prince et rebelle » (p. 155). Les « réformistes » (ou « salafistes », ceux qui suivent la voie des Ancêtres) ont donc un double visage : moderne (ils dialoguent avec les Renan et les Tolstoï) et archaïsant. Leur mot d’ordre – « Couper la tête de la Religion par l’épée de la Religion » – reflète cette ambiguïté. L’histoire des Frères musulmans, fils du « réformisme », le prouverait, avec un rapport plus complexe au wahhabisme qu’on ne le dit d’ordinaire, du moins si l’on suit Redissi. Celui-ci se trouve sur ce point en désaccord avec Olivier Roy : la « sécularisation » (des Frères) n’aurait pas partie gagnée.

La communauté absorbe les sectes, quitte à absorber une gorgée de venin.

Mais ces ressemblances résultent-elles d’une « source unique » par action volontaire, ou d’une « communauté d’esprit », d’une « affinité élective entre salafisme et wahhabisme » ? Les hésitations sur le vocabulaire reflètent sans doute le fait que la question capitale reste finalement irrésolue… On peut en tout cas accorder à Redissi que, pour user d’une métaphore qui a servi dans un tout autre domaine, le « champ magnétique » du wahhabisme a attiré beaucoup de courants qui lui étaient en principe étrangers ou hostiles.

Car on ne peut nier ce fait :

La secte wahhabite a été réhabilitée par la communauté parce que l’hérésie est devenue la nouvelle orthodoxie islamique.

(p. 26)

Se trouve ainsi vérifiée au passage une constante de l’histoire des religions, vérifiée par exemple sur le terrain des judaïsmes : « Formation d’une orthodoxie et critiques de la tradition forment autant de nœuds d’une même dynamique historique » (M. Kriegel). L’auteur invoque d’ailleurs « le modèle de la “distinction mosaïque” » (p. 23). Akhenaton aurait « inventé », on le sait, selon le célèbre égyptologue allemand Jan Assmann le monothéisme, mais on aurait ensuite « oublié » cette fondation. C’est le judaïsme qui a marqué l’histoire, parce qu’il s’est présenté comme une « contre-religion » qui réduit toutes les autres au statut de « paganisme ». Selon le modèle « schmittien » en quelque sorte : qui n’est pas avec moi est contre moi, ou comme le dit J. Assmann :

L’intolérance est le prix du monothéisme.

Mais une discussion critique avec la construction théorique d’Assmann aurait mérité d’être menée, faute de quoi la perspective historique d’Hamadi Redissi apparaît contestable. Il n’est, en effet, pas certain que la « wahhabisation » de l’islam soit inscrite dans sa nature même, ou dans celle des monothéismes stricts en général, comme il le laisse entendre.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il y aura, en 1945, exactement deux siècles après le premier, un deuxième pacte, celui du Quincy, du nom de ce vaisseau de guerre américain où un Roosevelt agonisant accueillera le roi Saoud, dans des circonstances pittoresques que Redissi relate avec verve. Pétrole contre alliance stratégique : le pacte du Quincy sera une des clés de l’histoire contemporaine, et nous vivons encore les conséquences des orages qu’il traversera, du fait des arrière-pensées plus ou moins compatibles des deux alliés. Il n’y a pourtant pas que les relations américano-saoudiennes que ce livre éclaire. On y lit aussi un hymne à la grandeur de Bourguiba, autre livre dans le livre, notamment à propos de la fatwa d’Ibn-Al-Baz, grand mufti du Royaume saoudien (p. 220) contre les lois laïques du « combattant suprême », en lesquelles Redissi voit une alternative – pas tout à fait isolée puisque l’auteur rappelle la mémoire du cheikh algérien Ben Badis, admirateur d’Atartürk et du Code civil égyptien – à la glaciation politico-culturelle du monde arabe. In fine, la question à cent mille dollars : qu’est-ce que l’islam ? (« Site » ou « Bloc d’islamité » ? p. 321), reste posée, et c’est très bien ainsi.

Daniel Lindenberg

Jean Baudouin et François Hourmant, LES REVUES ET LA DYNAMIQUE DES RUPTURES, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2007, 210 p., 16 €

Cet ouvrage collectif permet de comprendre pourquoi les revues, données régulièrement comme condamnées à disparaître, ne survivent pas si mal et se créent à profusion, ce dont témoigne l’article de Marion Gret sur la place des revues dans l’expérience participative de Porto Alegre. François Hourmant rappelle que les revues avancent souvent un projet de rupture (voir les manifestes successifs qui les rythment) et qu’elles organisent, chacune à sa manière, le débat et la polémique en leur sein. Cela nous vaut plusieurs articles complémentaires : Goulven Boudic compare l’esprit de débat et de discussion au sein des rédactions des Temps Modernes (Sartre face à Camus et Merleau-Ponty), de Socialisme ou barbarie et d’Esprit ; F. Hourmant souligne « la fabrique de l’excommunication » qui est la marque de Tel Quel (ce qui nous change de l’approche hagiographique de l’ouvrage de référence de Philippe Fourest publié au Seuil) et Gwendal Châton rappelle, en revenant sur la revue Contrepoint (celle qui a précédé la création de Commentaire par Aron et Casanova), que l’intelligentsia libérale fut conflictuelle et l’hégémonie douce des aroniens récente. Mais, à côté d’un article d’Yves Palau sur la revue Politique liée au catholicisme social et d’une étude sur la participation de René Guénon à diverses revues, on s’arrêtera plus particulièrement sur l’article consacré aux deux revues Textures et Libre (1971-1980) qui ont compté dans l’histoire d’Esprit. L’analyse subtile qui en est proposée par Franck Berthot ne conforte pas l’idée d’un courant de pensée politique homogène et souligne combien les principaux rédacteurs de ces deux revues (dont Passé Présent était une suite dans un autre contexte) ne partageaient pas, quoi qu’il en soit de l’antitotalitarisme, les mêmes convictions politiques et les mêmes conceptions de la démocratie. En ce sens, on comprend mieux l’hétérogénéité de penseurs regroupés autour du thème de la démocratie :

Ainsi Claude Lefort réévalue la tradition libérale mais lui-même se réclame d’une démocratie sauvage qui dépasse les conceptions classiques de l’État démocratique libéral. Il n’inscrit pas pour autant sa pensée de la démocratie libérale dans la tradition anarchiste libertaire alors que Miguel Abensour par son anti-étatisme s’y rattache plus sûrement. Cornelius Castoriadis partage avec l’anarchisme des conceptions anti-étatistes mais ne s’en est jamais revendiqué expressément, il se rattache davantage au socialisme révolutionnaire avec une réévaluation tout à fait originale du paradigme démocratique. Marcel Gauchet semble, lui, plus proche d’un socialisme démocratique intégrant les acquis fondamentaux de la tradition libérale.

Si Textures et Libre ont favorisé l’émergence d’un courant (dit antitotalitaire) de réflexion centrée sur la pensée du politique, ces revues ne correspondaient pas à des espaces d’orthodoxie unitaire mais à des foyers où s’exprimaient des débats relatifs à la nature de la démocratie et où couvaient des conflits que l’on saisit mieux rétrospectivement.

Olivier Mongin

Brèves

Françoise Dastur, LA MORT. Essai sur la finitude, Paris, Puf, 2007, 204 p., 26 €

De l’homme, on peut dire qu’il sait qu’il va mourir, mais qu’il n’y croit pas. Ce paradoxe fait du savoir de la mort le propre de l’humanité, en même temps qu’il exhibe la difficulté à faire face à un inéluctable dont on veut espérer qu’il ne nous concerne pas. Dans ce livre (réédition, considérablement augmentée, d’un essai paru en 1994), l’auteur propose une phénoménologie du « mourir » qui s’affronte à ce paradoxe. La mort y est d’abord envisagée comme une grandeur culturelle, c’est-à-dire au travers des phénomènes du deuil et de la prise en charge symbolique des disparus. C’est par les réponses qu’il élabore à l’énigme de la mortalité que l’homme s’humanise, tentant de faire de son destin un choix. La religion et la métaphysique constituent les tentatives les plus prégnantes de « surmonter la mort », et le livre procède à l’examen scrupuleux de la seconde. De Platon (« philosopher, c’est apprendre à mourir ») à Hegel (la « relève » de la mortalité dans l’esprit absolu), c’est une même exigence qui se déploie : celle de maîtriser l’immaîtrisable en lui conférant un sens qui est toujours celui d’un au-delà de la mort. Mais c’est du côté de la phénoménologie de Heidegger (dont l’auteur est une spécialiste) qu’il faut se tourner pour comprendre ce qui, dans la mort, nous assigne à la finitude. Pour Heidegger, la mort n’est pas un événement qui nous vient du dehors et l’on sait que, sitôt né, le Dasein est assez vieux pour mourir. Ne pas « croire » à la mort revient alors à s’enfermer dans la quotidienneté qui n’est rien d’autre qu’une vie dans l’immortalité provisoire. Les pages que ce livre consacre à l’« être pour la mort » et à l’angoisse sont d’une clarté lumineuse et elles démontrent que la mortalité est à l’origine d’une pensée inédite de la finitude humaine. Celle-ci n’est plus adossée à un infini réel (Dieu), mais abordée depuis cette « possibilité constante de l’impossibilité » qu’est la mort. Contrairement à ce que l’on dit souvent, il n’y a nul pathos de la déréliction dans cette pensée de la mortalité qui s’avère accueillante au phénomène de la naissance. La thèse défendue est que « nous ne sommes ouverts au monde que parce que nous avons rapport à ce rien qu’est la mort » : le néant n’est pas le terme de l’existence, mais ce qui la transit dès l’origine et la dynamise. C’est ce qui permet à l’auteur de faire un parallèle étonnant entre l’angoisse de mort et le rire : deux expériences de la non-appartenance aux choses et deux manières de rompre avec le quotidien.

M. F.

Guy Stroumsa, LE RIRE DU CHRIST. Essais sur le christianisme antique, Paris, Bayard, 2007, 282 p., 34 €

Contrairement à ce que suggère son titre, ce recueil d’articles n’est pas consacré à résoudre la question classique : pourquoi le Jésus des Évangiles ne rit-il jamais alors qu’il lui arrive de pleurer ? Il s’agit plutôt pour l’auteur de montrer l’importance des trois premiers siècles de notre ère dans la constitution théologique et politique du christianisme et, en particulier, de réévaluer l’importance du judaïsme antique dans cette formation. C’est ainsi que le rire du Christ se trouve thématisé dans la gnose où il n’est pas du tout celui d’un humain, mais au contraire celui du Fils de Dieu riant devant la naïveté des hommes qui le croient mort sur la croix. L’hérésie « docète » (qui refuse l’Incarnation comme la crucifixion) s’inspire de certaines écoles judéo-chrétiennes qui voient dans Isaac (qui échappe au sacrifice in extremis) une anticipation du Christ. Les textes réunis ici portent tous, plus ou moins directement, sur les conflits des interprétations autour de la Passion qui traversent les premiers siècles du christianisme. On y voit ce qui n’est d’abord qu’une secte eschatologique parmi d’autres jouer le judaïsme contre le paganisme, puis contre la gnose, avant de se réclamer du seul événement de la Révélation. Ce parcours historique, déjà passionnant par lui-même, permet aussi à l’auteur de poser des questions plus générales : qu’est-ce qu’une religion en voie de constitution ? Et comment s’impose-t-elle au monde ? De ce point de vue, on retiendra surtout l’étude sur le « radicalisme religieux du premier christianisme » qui restitue avec force la politisation progressive de ce qui aurait pu rester une utopie. Dans ce « vaste supermarché des religions » qu’est le monde méditerranéen sous l’Empire romain, le christianisme parvient à s’imposer en renonçant à son indifférence au monde et en substituant au « zèle religieux » une exigence sociale. La force du christianisme aurait alors été de demeurer révolutionnaire tout en devenant conservateur. Et c’est toute la question des contraintes impliquées par l’injonction d’amour qui vient au premier plan, en tant qu’elle peut mener au fanatisme.

M. F.

Nicole Gnesotto et Giovanni Grevi (sous la dir. de), LE MONDE EN 2025, Paris, Robert Laffont, 2007, 320 p., 18 €

Après Un monde épais de François Heisbourg, cet ouvrage publié à l’initiative de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne ne souscrit pas au scénario habituel de la catastrophe ou du chaos qui n’est pas la meilleure manière d’anticiper l’avenir. Cet ouvrage qui ne se présente pas comme une suite d’articles se prête à une lecture aisée. Trois séquences parfaitement orchestrées permettent de distinguer des tendances (démographie, économie, énergie, environnement, sciences et technologies), et de cartographier des régions (Eurasie et Fédération de Russie, Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne, les États-Unis, la Chine, l’Inde, l’Amérique latine) afin d’examiner le devenir fragile de l’Union européenne dans ce contexte. Parmi les trois problèmes majeurs soulevés alors (l’avenir du système international, l’avenir de la gouvernance mondiale, l’avenir de la démocratie), le dernier, particulièrement inquiétant, interroge la possibilité d’importation du modèle démocratique dans des mondes qui lui seraient étrangers. « À vrai dire, la superposition d’une forme “démocratique” à une structure sociale, économique et culturelle réticente est rarement viable à long terme. Il est nécessaire de rallier structures et réseaux préexistants au processus de démocratisation afin de prévenir la constitution d’une opposition au processus lui-même. » La période 2003-2006, qui a suivi l’intervention américaine en Irak et précipité son échec, oblige à s’interroger sur les lendemains de ce qu’on a appelé le « moment démocratique » qui a suivi la chute du mur.

O. M.

Judith Butler, Gayatri Spivak, L’ÉTAT GLOBAL, Paris, Payot, 2007, 110 p., 12 €

Qu’est-ce que la rhétorique peut nous apprendre sur le fonctionnement contemporain de l’État ? C’est sur cette question que s’ouvre cet entretien entre deux philosophes nourries de littérature comparée et connues principalement pour leurs contributions aux cultural et aux gender studies. Le dialogue est dominé par un constat : l’État-nation, en fixant des règles d’appartenance, produit aussi de la non-appartenance sous les figures bien connues de l’« immigré » ou du « réfugié ». Dans cette perspective, on lira une intéressante critique du thème fort répandu de la « vie nue » : aucune vie n’est exclue radicalement de la politique, puisque ce sont encore des procédures institutionnelles (et langagières) qui disqualifient des expériences vécues. Il n’y a que des vies dépossédées, pas d’existences ramenées à l’état de nature. Il y va ici de tout un langage de l’apatridie qui n’est pas seulement l’absence de tout statut, mais la production performative d’un type d’êtres inscrits dans le non-droit. La référence va à Arendt, celle de l’Impérialisme plus que celle de la Condition de l’homme moderne, qui, la première, a insisté sur les phénomènes de disqualification juridique des apatrides par l’État. Comment, alors, résister aux formes de délégitimation auxquelles sont confrontés les migrants et les réfugiés ? Les auteurs analysent l’exemple, véridique, d’immigrés clandestins qui, aux États-Unis, ont fait valoir leur droit à chanter l’hymne américain en espagnol. Cette tentative de répondre à la dépossession par une réappropriation subversive sert de modèle pour penser un « État global » : celui où les droits seraient revendiqués au-delà de la nation, mais aussi hors de toute nature, pour n’exister qu’en tant qu’ils sont déclarés.

M. F.

Alain Tarrus, LA REMONTÉE DU SUD. Afghans et Marocains en Europe méridionale, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2007, 208 p., 24 €

Il y a le cosmopolitisme des élites de la mondialisation qui font le tour du monde en passant d’un lieu de connexion à l’autre. Mais il y a un autre cosmopolitisme, négatif et guère ludique celui-ci, qui concerne les migrants transnationaux qui ne s’installent pas dans les pays (qui ne sont plus des pays d’accueil) et ne reviennent pas aux pays en dépit des appels au codéveloppement. Ces migrants mobiles qui ne cessent de circuler constituent une population irrégulière permanente qui a ses propres règles, ses cachettes et ses bulles invisibles. En prenant le double exemple des migrants afghans et marocains, Alain Tarrus décrit ces parcours inattendus et montre avec réalisme comment ces populations font preuve de savoir-faire (savoir passer les frontières, savoir faire réseau…) et comment les politiques migratoires privilégiées aujourd’hui à peu près partout sont défaillantes. Pour ces migrants transnationaux, ni l’intégration, ni le retour ne sont des choix concevables. « Ces migrants-là généralisent des mobilités de fourmis qui s’amplifient, au lieu de s’épuiser dans la sempiternelle concentration des populations autour de diverses zones d’activités industrielles, agricoles ou de services, de chantiers de la misère […] Minoritaires, certes, mais acteurs remarquables des circulations transnationales, demeurant attachés à leurs lieux et milieux d’origine, organisés en réseaux déjà mondialisés, ils produisent une nouvelle forme migratoire lourde de sens pour l’ensemble des populations et des États. »

O. M.

Pascal Michon, LES RYTHMES POLITIQUES. Démocratie et capitalisme mondialisé, Les Prairies ordinaires, diffusion Les Belles Lettres, 2007, 320 p., 17 €

Le travail au long cours de Pascal Michon mérite qu’on s’y attarde. Dans le sillage de la poétique d’Henri Meschonnic et des réflexions de Roland Barthes sur les communautés idiorythmiques, il entreprend d’élaborer une anthropologie qui s’appuie sur le rôle moteur du rythme. Cela l’a conduit, et c’est encore le cas dans cet ouvrage, à comparer anthropologiquement les rythmes spécifiques des sociétés traditionnelles, des sociétés disciplinaire et du monde industriel. Plus encore, il croise sur le plan intellectuel les réflexions des penseurs radicaux des années 1970 qui mettent en avant les flux, les connexions, les nœuds. Et cela avant même que s’imposent la globalisation contemporaine et ses réseaux. Mais Pascal Michon refuse de plaquer la pensée d’un Deleuze, comme le fait Negri par exemple, sur les flux contemporains. D’où cet ouvrage qui s’efforce de réfléchir en termes de rythmique les flux divers et hétérogènes d’une mondialisation qui recompose la société disciplinaire issue de la grande industrie. Car si flux et rythmes vont de pair, leur fluidité ne valorise pas les forces actives ou contestatrices et affaiblit le sujet. « La vie était organisée autrefois comme un tube dans lequel on entrait enfant et dont on sortait à la mort. Les individus étaient moulés, produits techniquement comme les briques d’un édifice social qui les écrasait et en même temps les protégeait […] Tout se passe désormais, comme si les nouvelles techniques rythmiques obligeaient les corps-langages à s’introduire au contraire dans la mince épaisseur d’un plan, à s’étaler le plus possible en un ensemble d’îles flottantes, dérivant au hasard à la surface de l’océan. » Cette réflexion originale sur notre monde gagnerait à être prolongée par une interrogation sur les vitesses et les échelles. La question cruciale dans un monde à plusieurs vitesses (comme Jacques Donzelot parle de ville à plusieurs vitesses) est d’éviter que les rythmes ne se croisent que pour mieux s’ignorer.

O. M.

Marie-Claude Smouts (sous la dir. de), LA SITUATION POSTCOLONIALE. Les Postcolonial Studies dans le débat français, Paris, Presses de Sciences Po, 2007, 456 p., 20 €

Esprit présentait en décembre 2006 un dossier sur les principales thèses de la pensée postcoloniale en écho aux travaux de nombreux penseurs étrangers, à commencer par Achille Mbembe. Cet ouvrage collectif réunit politistes et anthropologues français qui s’intéressent à cette école de pensée, il en ressort des désaccords, des divisions et des polémiques au sein même de la communauté savante. Entre ceux qui portent un regard négatif, les adeptes du relativisme et ceux qui reconnaissent l’universalité des valeurs européennes, le fossé peut être béant. Mais l’originalité de ce collectif est la présence continue de Georges Balandier, l’un des africanistes auxquels l’œuvre monumentale de Claude Lévi-Strauss a fait de l’ombre, qui nuance la singularité de thèses qui étaient, selon lui, déjà énoncées dans les années de l’après-guerre. La conclusion d’Astrid von Busekist recadre bien les débats que l’émergence des études postcoloniales permet de poser dans l’esprit d’un universalisme pluraliste et comparatiste cher à Vincent Descombes. « L’anthropologie dit que le local peut être une métonymie du général ; les études postcoloniales sont portées à dire que “la voix du régional se veut universelle (R. Dworkin)”. Un mouvement inversé en somme qui voudrait plier le savoir ou la mise en forme universelle sur la compréhension et le savoir locaux […] Ce que montrent bien les trois volets ouverts par la discussion sur l’universalité : celui de la commensurabilité des universaux, celui de la prétention à la vérité universelle, celui de la relation entre ethnocentrisme et universalisme. »

O. M.

Guy Hermet, L’HIVER DE LA DÉMOCRATIE OU LE NOUVEAU RÉGIME, Paris, Armand Colin, 2007, 232 p.

Spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine, Guy Hermet a écrit de nombreux ouvrages sur le populisme et la transition démocratique qui anticipaient les difficultés contemporaines de la démocratie représentative à l’échelle mondiale. Dans celui-ci, qui porte sur la période actuelle, il passe en revue les éléments qui entravent les chances de la démocratie glorifiée dans les années 1990 comme si elle devait accompagner naturellement l’ouverture libérale du marché. Très réaliste comme à son habitude, l’auteur revient sur la dernière élection présidentielle (alliage d’un néopopulisme « bien élevé » auquel adhère l’électorat du FN et d’une gouvernance dynamisée par un management économique) et propose un bilan de « l’été démocratique » qui débouche sur une impasse. Le moment démocratique étant entré dans une phase hivernale, l’auteur affirme que l’avenir du « régime démocratique », celui que la Révolution de 1789 a inauguré, n’est pas assuré d’une survie éternelle. Le croire reviendrait à renouer avec une philosophie de l’histoire. Un livre troublant qui n’a d’autre but que de secouer un ethos démocratique quelque peu assoupi et de s’inquiéter du « nouveau régime de la démocratie ».

O. M.

Catherine Maumi, THOMAS JEFFERSON ET LE PROJET DU NOUVEAU MONDE, Paris, Éd. de la Villette, coll. « Ensag », 2007, 176 p., 15 €

On évoque le plus souvent les textes fondateurs de la révolution américaine et la représentation du temps qui les accompagne. Les études sur la formation et la constitution de l’espace américain étant plus rares, ce livre, très bien illustré, est fort original. Alors que l’on connaît les trois écrits fondamentaux de Thomas Jefferson (la Déclaration d’indépendance de 1776 statuant sur l’égalité des hommes et leurs droits inaliénables, la loi de Virginie pour la liberté religieuse [1786] et le projet de loi pour la diffusion du savoir en Virginie [1779]), on connaît moins ses textes portant sur l’organisation de l’espace américain (l’ordonnance de 1784 dite loi Jefferson, et l’ordonnance de 1785 ou Land Ordinance). Cette dernière loi promeut la célèbre « grille orthogonale » dans le but de dessiner et d’organiser « égalitairement » l’espace encore inconnu (qu’il prenne forme urbaine ou rurale) qui doit s’étendre au-delà des treize premières colonies, et de proposer une conception de l’occupation de la nature dépassant l’opposition de la ville et de la campagne. S’interrogeant sur le devenir de cette « grille », C. Maumi rappelle que l’aboutissement de cette vision géométrique de l’espace est celui que l’architecte F. L. Wright, « le dernier des grands américains », devait présenter à New York en 1935 au Rockefeller Center sous le nom de Broadacre City. En écho à Jefferson, Wright affirme dans son Histoire de l’architecture : « C’est une conscience de l’espace entièrement nouvelle qui pénètre peu à peu toute notre vie, à la ville comme à la campagne. Une nouvelle échelle humaine vient de naître, qui ne peut que changer les formes de vie sociale que nous connaissons. » Tel est l’esprit « usonien » (un terme qui renvoie à l’idée d’union propre aux États-Unis) de Broadacre, une « libre cité de la démocratie » qui ne connaît pas de limites et se compose de communautés égales car organisées à une échelle humaine. L’esprit américain, celui de Jefferson et Wright, est aussi une échelle spatiale.

O. M.

Joëlle Kuntz, L’HISTOIRE SUISSE EN UN CLIN D’OŒIL, Carouge-Genève, Zoé, 2007, 192 p., 25 francs suisses

Journaliste et éditorialiste au Temps, l’un des quotidiens de Genève, Joëlle Kuntz a récemment publié Terminus, un beau livre sur les frontières dans un monde globalisé. Ici, elle ne regarde pas vers l’extérieur de la Suisse mais entreprend de raconter son pays en se penchant sur son histoire. Ouvrant celle-ci par un commentaire du portrait de Guillaume Tell (« Son corps d’homme poussé à la limite de l’humain prend dans l’imaginaire suisse la place du corps du roi dans les nations rassemblées autour d’une dynastie ») par le peintre Fernand Hodler, elle écrit : « La Suisse a des amis mais pas d’alliance. Elle coexiste avec les nations du monde mais ne cohabite avec aucune d’elles. Elle n’a de pacte que le sien, celui que trois minuscules cantons, puis treize, puis vingt-cinq et enfin vingt-six ont passé au cours des derniers sept cents ans pour n’appartenir ni à l’Autriche, ni à la France, ni à l’Allemagne. La confédération se voit comme une Willensnation, une “Nation de la volonté”, l’œuvre de ses peuples associés qui se sont choisis mutuellement. » Il en ressort que nous n’avons pas droit au procès en rase campagne du pays des banques (un procès qui n’en garde pas moins son sens) mais une réflexion sur la fédération helvétique qui met en avant le rôle des grands ensembles urbains que sont les grandes villes suisses : Genève, Zurich, Berne, Bâle, Fribourg, Neuchâtel, Lausanne. Voilà une belle exploration amoureuse où la journaliste n’hésite pas à se faire historienne d’un pays qui cultive les paradoxes identitaires : « Petite, mais grande ; pauvre mais riche ; solitaire mais douée d’ubiquité ; neutre mais cherchant à faire le bien ; indépendante mais totalement dépendante. »

O. M.

En écho

Lendemains de campagne présidentielle. Sarkozy au sommaire des revues

La rupture Sarkozy intrigue les rédactions. Et chaque revue de publier des articles ou des dossiers. Le plus étonnant est de remarquer que l’approche du sarkozysme donne fréquemment lieu à des interrogations sur l’affaiblissement de la gauche et la persistance d’une extrême gauche progressiste sur le plan culturel alors qu’elle n’a pas connu les succès électoraux escomptés.

Le Débat publie un dossier consistant sur l’élection présidentielle (septembre-octobre 2007, n° 146). Fidèle à ses habitudes, la revue de Gallimard propose un regard d’historien (celui de Michel Winock sur la dernière mêlée présidentielle), des analyses portant sur les modalités de la communication et les analyses de sondages (Stéphane Rozès et Jean-Marc Benoit qui revient sur la notion d’« événement média généralisé » qui rassemble momentanément des médias de plus en plus fragmentés), une réflexion de Jean-Pierre Le Goff sur la montée en puissance de la thématique de la victime (on comparera avec l’article de M. Revault d’Allonnes dans ce numéro), des articles sur l’avenir de l’extrême gauche après les désillusions des présidentielles au moment où Olivier Besancenot fonde ce qui est en passe de devenir le Parti de l’Olivier pour faire oublier Trostky et mieux chanter les louanges de Guevara (Philippe Raynaud résume bien la situation – « La Lcr [Ligue communiste révolutionnaire] est aujourd’hui à la fois le principal candidat à la relève du parti communiste à bout de souffle et le porte-voix des nouvelles radicalités : il lui reste à faire la preuve qu’elle peut être autre chose qu’un groupe de veto, capable d’organiser des protestations contre le monde comme il va, mais certainement pas de le changer ») tandis que Denis Pingaud souligne les trois dénis (dénis de démocratie, de pouvoir et de stratégie…ce qui fait quand même beaucoup) de la gauche antilibérale. Mais Sarkozy n’est pas absent du sommaire : Roland Hureaux pense qu’il produit un choc dans les milieux économiques qui peut être salutaire car les Français le jugeront de toute façon sur la croissance et l’emploi. Tout est alors question de chance : « Si ce gouvernement a de la chance, il y aura reprise, et réforme ou pas réforme, les Français seront contents et, s’il n’y en a pas, ils ne le seront pas. » C’est un peu court, les Français suivent sur la sécurité et le pénal, et ils décideront du sort de Sarkozy sur l’économie. Si ce n’est pas faux, la fin du politique est notre devenir et l’économique notre destin. Enfin, un dialogue entre Alain-Gérard Slama (qui remplace dans ce numéro de duettistes le regretté René Rémond) et Marcel Gauchet revient sur la droite et sur la gauche. Slama, omniprésent à la radio, à la télévision et dans la presse, se répète nécessairement un peu : après avoir souligné les traits originaux de l’élection (des candidats d’un type nouveau, une campagne dirigée contre Chirac, la méthode sarkozyste du donnant-donnant), il revient sur la capacité sarkozyste de fédérer les trois droites (orléaniste, bonapartiste, traditionaliste) chères à René Rémond, avant de faire des remarques à la Bernard-Henri Lévy (qui, lui, est de gauche !) sur le vichysme de Bayrou, cet héritier de Lacordaire et de Lamennais. Marcel Gauchet est plus original : il observe une crise de l’offre politique, s’inquiète de l’égolâtrie prononcée des candidats (« la foi en soi-même remplace la foi dans la nation, la foi dans l’histoire, la foi dans le prolétariat ou la foi dans l’Église catholique, à un degré qui devient inquiétant »), et s’interroge sur les évolutions du catholicisme français à propos de Bayrou, « ce Delors de substitution » (« Le phénomène Bayrou me semble avoir exprimé la conjonction de deux mouvements de sens contraire. Il a incarné à la fois la gauche de la droite et la droite de la gauche. La gauche de la droite parce qu’une partie de l’électorat d’origine catholique, venu culturellement de la droite, continue d’évoluer vers la gauche. L’actualité s’y prête : mondialisation, sacre de l’économie, déchaînement de l’intérêt individuel […] et la droite de la gauche parce que le catholicisme progressiste, déjà passé dans l’orbite socialiste principalement sous les aspects de la deuxième gauche, est la composante de l’électorat de gauche la plus insatisfaite de la manière dont les têtes officielles se comportent […] Les expressions politiques du fonds de culture catholique de ce pays sont une des inconnues du futur rapport de force entre droite et gauche »). Quant à la refondation du Parti socialiste, il n’y croit pas trop pour au moins trois raisons : l’incapacité de commencer par une révision déchirante du mitterrandisme (et donc de la question européenne), l’installation de ce parti dans un socialisme municipal qui est une rente de situation qui immobilise, mais aussi la persistance idéologique d’une extrême gauche culturelle dont la rhétorique (à la Badiou) continue à produire ses effets. L’extrême gauche politique va mal mais la nébuleuse progressiste ne s’en sort pas si mal. Et cela d’autant plus qu’il n’y a pas d’autre opposition possible. La discussion entre l’intelligent Denis Olivennes, patron de la Fnac et proche des Gracques (prototype de l’énarque de gauche passé dans le privé) et Henri Weber, sénateur PS et double de Laurent Fabius, ne démentira pas ce pronostic inquiétant.

La Revue des deux mondes (septembre 2007) donne la parole à Marc Lambron, un écrivain énarque à la plume acérée et brillante, qui avait anticipé (en novembre 2006) les déboires socialistes de la campagne présidentielle en mettant en avant trois hypothèses toujours confirmées (Ségolène Royal intervient dans un contexte où les trois gauches sont exténuées – la marxiste, la libertaire, et la socialiste –, elle manifeste l’inconscient droitier de la gauche, enfin elle joue secrètement sur le clavier religieux d’une France en mal de croyances). S’il revient ici sur l’échec de Ségolène Royal, c’est moins pour l’épingler que pour s’interroger sur le PS (« Tout parti cultive ses codes. L’un des plus curieux au PS relève de l’habitude qu’ont ses pontifes de professer publiquement le contraire de ce qu’ils concèdent en privé […] Après son échec, le PS est redevenu plus que jamais un parti de notables en manque »), sur le karma des énarques (et donc sur les deux esprits issus de l’Ena que sont Ségolène Royal et François Hollande), et sur l’école qui formate l’esprit des énarques, à savoir l’école nationale des Sciences politiques. Si les pages de Lambron consacrées à celle-ci comportent des coups de griffe, il voit moins bien que l’école forme aujourd’hui moins des énarques fascinés par la politique que des esprits formatés pour le commerce, les finances et le Cac 40.

Commentaire, dans sa dernière livraison (n° 11, automne 2007), propose plusieurs articles politiques qui s’inscrivent dans le contexte de l’après-présidentielle. Ce qui ne surprend pas de la part de la revue de Jean-Claude Casanova dont la proximité avec François Bayrou n’est un secret pour personne. S’expriment dans la revue, après un texte de Jacques Julliard sur les intellectuels (plutôt optimiste : « L’intellectuel-démiurge, en surplomb par-dessus la société, qui était encore l’idéal des théoriciens socialistes jusqu’à Marx lui-même est en effet moribond. Celui qui aspire à le remplacer se devra d’être beaucoup plus modeste. Mais son importance ne pourra aller que croissant dans la démocratie d’opinion qui se dessine sous nos yeux »), des politiques (François Bayrou et Jean-Louis Bourlanges s’opposent sur la vision du centrisme, le premier prônant un centrisme indépendant et « révolutionnaire », le second une alliance avec la droite qu’il expose dans une lettre personnelle à François Bayrou rédigée quatre mois avant les présidentielles et rendue publique ici) mais aussi Nicolas Baverez qui s’est rapproché pour sa part de Nicolas Sarkozy en invitant à la fois à plus de liberté et à plus d’autorité (« La méthode Sarkozy est plus pragmatique qu’idéologique. Elle mise sur le coup d’œil et la rapidité d’exécution plus que sur la patience et la maturation. Elle prend pour modèle la guerre de mouvement et non la guerre de position »). Un article de William Pfaff – l’un des éditorialistes américains les plus lucides – porte sur la possibilité d’une politique étrangère américaine sans idéologie.

Le Meilleur des mondes (n° 5, automne 2007, Denoël) ne publie pas d’articles portant directement sur le sarkozysme. Mais le thème de l’ouverture est l’un des leitmotive de ce numéro. Et cela n’est pas un hasard de la part de cette revue qui a regroupé à l’origine des esprits (à commencer par André Glucksmann) qui ont soutenu l’intervention en Irak et accompagné (avec plus ou moins de nuances) la politique américaine. Dès lors, un soutien amical à Bernard Kouchner est affiché dans l’éditorial et un entretien avec les entrants Jean-Marie Bockel et Fadela Amara affirme tout de go qu’il vaut mieux agir que de céder à l’idéologie. Comme si l’on en était encore à opposer réflexion et action… En tout cas, la revue ne dément pas que l’ouverture s’adresse à la fois aux droits-de-l’hommistes partisans du droit d’ingérence et aux sécuritaires du style de Julien Dray. Et l’on comprend que guerre et droits de l’homme peuvent aller de pair.

Vacarme se hasarde aux comparaisons attendues avec le thatchérisme et le berlusconisme tout en appelant à la « résistance » et à la reprise théorique de la lutte des classes dans un guide de « survie aux révolutions conservatrices ». On se dit en lisant ce numéro (n° 41, automne 2007, Éditions Amsterdam) qu’un peu de sociologie électorale pourrait dégager du discours militant, en empruntant par exemple au numéro, « 2007 : élections du changement ? », (trop) entièrement dédié au scrutin, de la Revue politique et parlementaire (n° 1044, juillet-août-septembre 2007). Multitudes (n° 30, automne 2007, Éditions Amsterdam), la revue de Yann Moulier-Boutang qui se revendique de la pensée de Toni Negri et s’inscrit dans le sillage de Deleuze, publie un long papier d’Yves Citon et Judith Revel qui voient dans la victoire de Sarkozy « la réussite d’un coup d’État de type berlusconien […] Johnnycolas Lagarkozy [Nicolas Sakorzy] est un effet de mode dont la raison est à trouver dans un alliage bien connu entre des jeux d’images (le spectacle d’un concert de variété-rock de Johnny Hallyday) et d’une mainmise indirecte sur les moyens de diffusion et d’information dans la sphère médiocratique (symbolisé par l’amitié qui lie monsieur Sarkozy à des messieurs comme Lagardère) », et s’en prennent à la machine à capter les désirs qu’est le sarkozysme. Ce constat fait, les auteurs avancent des propositions susceptibles de préciser « l’être de gauche ». Du genre : « Être de gauche, cela pourrait finalement se résumer en un slogan apparemment absurde, mais particulièrement adapté à la conjoncture historique présente de nos sociétés de contrôle : agis en toutes circonstances de façon à ne pas devenir ton propre exploiteur et ton propre oppresseur ! » Espérons pour « l’être de gauche » que Nicolas Sakorzy est juste un effet de mode.

Avis

« Esprit public » : une rencontre de débat public est organisée chaque mois à la mairie du 3e arrondissement de Paris, en partenariat avec Esprit et Alternatives économiques (19 h-21 h, salle des fêtes de la mairie du 3e arrondissement, 2, rue Eugène-Spuller, 75003 Paris). Programme du prochain semestre : lundi 12 novembre 2007 (« L’Europe après le mini-traité », Pierre Moscovici) ; lundi 3 décembre 2007 (« Les territoires face à la mondialisation : Paris et le désert français ? », Philippe Martin et Laurent Davezies) ; lundi 7 janvier 2008 (« Le monde en 2050 », Jacques Attali) ; lundi 4 février 2008 (Omc, Fmi, Banque mondiale : faut-il brûler les institutions économiques internationales ? », Jean-Pierre Landau et Dominique Plihon).

« Justice et reconnaissance » : le séminaire de philosophie du droit (Ihej, Enm, Esprit) a choisi cette année le thème de la reconnaissance qui semble envelopper l’idée de justice en se posant à la fois comme son préalable et comme son horizon. Mais c’est au prix d’une confusion entre la recherche d’équivalences justes entre les biens et la mise en scène d’une approbation de principe entre les personnes. D’où la nécessité de préciser deux notions que tout paraît rapprocher mais qui néanmoins doivent être distinguées. Conférences du premier semestre : 19 novembre 2007 (Michaël Foùssel, maître de conférence à l’université de Bourgogne : « Être reconnu : idéal ou fantasme ? ») ; 3 décembre 2007 (Frédéric Gros, professeur à l’université Paris XII : « Reconnaissance et autorité ») ; 17 décembre 2007 (Marc Maesschalk, directeur du Centre de philosophie du droit de l’université catholique de Louvain : séminaire sur l’action sociale). Les conférences ont lieu à l’Enm, 3ter, quai aux Fleurs, 75004 Paris ou sont accessibles sur internet : www.ihej.org

À l’occasion de son assemblée générale, l’Association des amis d’Emmanuel Mounier vous invite à un débat introduit par Jean-Louis Schlegel : « Où va l’édition en France ? » à 15 h 30 le samedi 17 novembre au siège de l’Aaem (Les Murs Blancs, 19, rue Henri-Marrou, 92290 Chatenay-Malabry). Assemblée générale à 14 h 30.

L’Union libérale israélite de France célèbre en 2007 ses cent ans d’histoire. À cette occasion, un ouvrage en retrace l’histoire : Union libérale israélite de France. Centenaire 1907-2007. Modernité d’une tradition, avec notamment Dominique Bourel, Perrine Simon-Nahum, Ariane Bendavid, Colette Kessler… Plusieurs tables rondes permettront d’évoquer les origines du judaïsme libéral en Europe et son avenir tant en France qu’en Israël les mardi 4 et jeudi 6 décembre à la synagogue de la rue Copernic (24, rue Copernic, 75016 Paris, sur inscription, Tél. 01 47 04 37 27 / www.ulif.com).

La Société des amis de François Furet vous invite très cordialement à la journée François Furet à l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition, le mardi 13 novembre 2007 de 9 h 15 à 18 h, avec Mona Ozouf, Pierre Rosanvallon, Samuel Moyn, Dario Roldan, Jérôme Grondeux, Stephen Sawyer, Philippe Raynaud, Romain Ducoulombier, Olivier Remaud, Laurence Guellec, Jean-Claude Casanova, Ran Halévi et Françoise Mélonio. À 18 h : conférence de Patrice Gueniffey, « Les Napoléon de François Furet », amphithéâtre de l’Ehess (105, boulevard Raspail, 75006 Paris), courriel Amis.Furet@ehess.fr

Le mois prochain, nous consacrerons un dossier à l’avenir de l’université. Il s’agira de se demander si la réforme de l’autonomie offre des perspectives de dynamisation à un monde qui doute de son avenir et recèle pourtant encore d’importants atouts. Si l’autonomie est un préalable pour beaucoup d’observateurs, elle n’offre en elle-même pas toutes les solutions. Il faut encore qu’une stratégie, qui sera l’affaire, en priorité désormais, des présidents d’université, active les potentialités de l’autonomie. C’est pourquoi, nous évoquerons d’abord des cas particuliers de stratégie de changement, mis en œuvre à Marne-la-Vallée, à Tours, à Strasbourg. Nous donnerons aussi la parole à des animateurs de projets de regroupement universitaire à Paris et dans sa périphérie. Des questions sont alors ouvertes sur l’accueil des étudiants, leur orientation, le financement des études, le recrutement des maîtres de conférence et des professeurs. D’autres articles porteront sur l’importance des pôles d’excellence, sur l’économie de l’innovation. Comme l’obligation de réforme s’impose aujourd’hui du fait de la mobilité et de la comparaison internationale, nous verrons aussi ce qu’il en est exactement de la fuite des cerveaux et ce que nous apprend la comparaison européenne en matière d’organisation des universités. Avant les élections municipales, un ensemble de texte montrera pourquoi la question des métropoles est devenue déterminante dans l’action publique : c’est au niveau des territoires métropolitains, en effet, que s’observe le mieux l’articulation entre les circulations qui se développent désormais à l’échelle mondiale et la réinvention nécessaire de l’intervention publique. Nous célébrerons aussi deux anniversaires : le prix Nobel de littérature accordé à Albert Camus en 1957 et la fondation de la Charte 77, ce qui sera une occasion de revenir sur l’importante figure de Jan Patocka.

Au moment d’imprimer ce numéro, nous apprenons le décès brutal de Pierre Mayol, auteur de longue date de la revue. Sa curiosité insatiable s’exprimait à travers la diversité de ses articles. Mais sa plume, toujours inspirée par les écrivains classiques et la philosophie spéculative, se confrontait en priorité à l’observation, surprise ou amusée, de la culture contemporaine.

  • 1.

    Voir sur http://terra.rezo.net

  • *.

    Cnrs, Ceri-Sciences-Po.

  • 2.

    Hamadi Redissi, l’Exception islamique, Paris, Le Seuil, 2004.

  • 3.

    Voir le livre, très informé par ailleurs, de Pascal Ménoret, l’Énigme saoudienne, les Saoudiens et le monde, 1744-2003, Paris, La Découverte, 2003.

  • 4.

    Cette épopée fera l’admiration du fameux Mohammed Asad, juif converti à l’islam, et qui sera plus tard un des pères fondateurs du Pakistan, après sa rupture avec les Saoud… Voir son autobiographie : le Chemin de La Mecque, Paris, Fayard, 1976.