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Dans le même numéro

Appel au dialogue pour le renouvellement du contrat social entre les Libanais

par

Collectif

août/sept. 2006

Au Liban, alors que les ruines d’une « guerre de quinze ans » (1975-1990) commençaient à disparaître, au moment du printemps de Beyrouth en 2005, on a cru un temps à un réveil politique. Aujourd’hui, les bombes détruisent à nouveau le pays et assomment les esprits. Comment croire encore une fois à la reconstruction ? Bien avant les événements récents, des Libanais ont pris, en avril dernier, l’initiative d’un appel en vue d’imaginer les conditions d’un « vivre ensemble libanais » sur des bases non confessionnelles. Paradoxalement, cette utopie a plus de sens que jamais.

En enlevant deux soldats de Tsahal le 12 juillet dernier en territoire israélien, le Hezbollah, un parti politique qui est aussi une milice (distincte de l’armée libanaise) incarnant la résistance contre l’occupant, s’attendait-il à une réplique aussi violente de la part de l’armée israélienne (elle a touché des villes du sud, des quartiers chiites de Beyrouth mais aussi une ville au nord de Beyrouth comme Jounieh), dont Jacques Chirac a pu dire qu’elle était disproportionnée ? À provoquer ainsi Israël en difficulté à Gaza, le Hezbollah a oublié deux choses : d’une part, le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000 a amoindri la capacité de dissuasion d’Israël ; et d’autre part le Hezbollah, dont la stratégie repose sur une violence graduée1, est devenu un modèle de combat pour les islamistes du Hamas à Gaza. À l’heure qu’il est, ce 19 juillet, le Hezbollah réplique par des roquettes qui peuvent atteindre des villes comme Haïfa à une cinquantaine de kilomètres à l’intérieur du territoire israélien, mais les observateurs soulignent également que les frappes ciblées israéliennes ont entamé l’arsenal de guerre du Hezbollah et affaibli les forces de combat. Le Hezbollah, dont le désarmement a été réclamé par une résolution de l’Onu (la 1559) et dont la nature fait l’objet de polémiques entre Libanais, mais aussi entre les États-Unis et la France (parti terroriste ou non ?), est ainsi désormais l’épicentre du conflit régional. En 1982, les Israéliens voulaient provoquer l’évacuation de l’Olp et d’Arafat de la banlieue beyrouthine, aujourd’hui, ils veulent établir un no man’s land au sud et stigmatiser le Hezbollah comme groupe terroriste. D’où le durcissement militaire qui touche l’ensemble du pays du cèdre2.

Du point de vue régional, le Hezbollah témoigne de la montée en puissance de la communauté chiite depuis la guerre en Irak3, et les conséquences négatives qui en résultent (la guerre civile entre chiites et sunnites), mais aussi des liens transnationaux avec l’Iran et la Syrie. Rares sont ceux qui doutent que l’Iran n’ait mis son doigt dans l’engrenage et n’ait pas pesé sur la décision du Hezbollah afin de montrer aux Américains, via le conflit proche-oriental, que leur puissance déstabilisatrice n’est pas vaine et pourrait se manifester également à l’occasion du conflit sur le nucléaire4 qui avance pour l’instant de manière sinueuse. Quant à la Syrie post-Hafez El Assad, elle a maintenu ses alliances avec des groupes islamistes (la tendance dure de Khaled Meschal au Hamas) alors même qu’elle réprime chez elle toute velléité de radicalisation religieuse chez les fondamentalistes sunnites. Et ses liens privilégiés, particulièrement dans le Bekaa (un plateau qui fait frontière avec la Syrie) avec les gens du Hezbolalh ne sont un secret pour personne.

Mais les conséquences nationales sont également lourdes et effrayantes sur le plan humain pour tous les Libanais qui croyaient encore que leur pays, en dépit de l’espoir déçu du printemps libanais, pouvait être reconstruit et que le recours à la violence était un mauvais souvenir. Une fois de plus, des manipulateurs externes jouent sur les conflits internes, et les Libanais, toutes communautés confondues, en sont les victimes. Tous les chiites s’accordent-ils avec les tactiques suicidaires du cheikh Nasrallah et partagent-ils l’esprit de ceux qui l’influencent dans l’ombre ? Et suffit-il de s’en prendre aux excès militaires israéliens, effectivement inadmissibles, sans tenir compte de leur finalité dissuasive ? C’est l’horreur de l’exil et les départs pour ceux qui le peuvent, alors que plus de quatorze millions de Libanais vivent à l’étranger pour trois millions et demi au Liban même ! Avant de faire de la stratégie, de compter les points pour ou contre Israël et le Hezbollah, notre pensée va à nos amis libanais, aux Frangieh, Zogbi, Kahi, Tuéni… Mais il n’en faut pas moins imaginer quand même un avenir moins sombre. C’est pourquoi nous avons décidé de maintenir la publication de ce dossier proposé par Samir Frangieh il y a deux mois alors que nous étions quelques-uns d’Esprit à nous être rendus à Beyrouth. Le gouvernement actuel fait l’objet de vives critiques, on ne peut que saluer le voyage du Premier ministre à la résidence des Pins – ambassade de France à Beyrouth –, un voyage destiné à soutenir les Libanais, tous les Libanais.

O. M., le 19 juillet 2006

Depuis le départ des troupes syriennes, le 26 avril 2005, le débat est engagé entre toutes les forces qui ont participé à « l’intifada de l’indépendance » sur le fait de savoir sur quelles bases devrait être rebâti l’État libanais pour éviter de retomber dans les erreurs du passé.

Ce débat que le journaliste Samir Kassir, assassiné le 2 juin 2005, avait contribué à initier en lançant l’idée d’une « intifada dans l’intifada » se déroule aussi bien au sein des formations politiques traditionnelles que dans les mouvements et associations qui ont vu le jour avec « le printemps de Beyrouth ».

C’est dans ce cadre que se situe l’initiative lancée par les auteurs de l’appel de Beyrouth (juin 2004, reproduit dans le numéro d’août-septembre 2004 d’Esprit) et dont l’objectif est d’œuvrer à l’établissement d’un État civil fondé sur le « vivre ensemble » des Libanais. Cette initiative qui a été lancée en avril dernier vise à casser la logique communautaire fondée sur la notion de contrat entre les communautés, et à réhabiliter la notion de « vivre ensemble » qui est au fondement même de l’expérience libanaise.

Cette notion autour de laquelle peut s’articuler une nouvelle conception de la laïcité est d’une importance capitale pour le Liban, mais également pour le monde arabe, car elle permet de dépasser les antagonismes communautaires et ethniques qui dégénèrent de plus en plus en violences civiles difficilement maîtrisables, et de tracer une voie arabe vers la modernité.

Deux mois après le lancement de cette initiative, l’Église maronite qui a tenu de 2003 à 2006 un synode pour définir les orientations de la communauté (le précédent synode s’était réuni en 1736) opte résolument pour un « État civil, démocratique et moderne » fondé sur « une distinction entre l’État et la religion pouvant aller jusqu’à la séparation ». Cette prise de position qui a pris de court la classe politique a fortement contribué à élever le débat sur le dépassement du communautarisme.

Samir Frangieh5

L’objectif de ce document de travail, élaboré au sein du « Congrès permanent pour le dialogue libanais », est de poursuivre l’œuvre de changement amorcée depuis le 14 mars 2005. Le dialogue qui s’est engagé depuis le 2 mars 2006 au parlement a pour objectif de mettre un terme à la situation de transition qui a suivi le retrait des troupes syriennes du Liban et de rétablir la souveraineté de l’État sur le territoire national, notamment sur les camps palestiniens où l’autorité de l’État ne s’exerce plus depuis 1969 et au sud où l’armée libanaise ne peut pas se déployer, et sur ses institutions, notamment la présidence de la République qui demeure sous contrôle syrien. Ce dialogue est important pour tourner la page de la guerre et celle de l’hégémonie syrienne sur le Liban.

Un dialogue d’une autre nature est également nécessaire, car la souveraineté de l’État se heurte à un obstacle de type structurel représenté par l’hypothèque communautaire qui pèse sur notre avenir national et entrave la mise sur pied d’un régime démocratique qui puisse garantir à la fois l’égalité des droits individuels et le respect de la différence communautaire. Ce dialogue qui doit porter sur la question du renouvellement du contrat social qui est à la base de notre vie en société et de l’État appelé à l’incarner, vise à donner à la revendication citoyenne qui s’est exprimée le 14 mars les fondements qui lui sont nécessaires.

Le « Congrès permanent pour le dialogue libanais », qui a pris l’initiative de lancer cet appel au dialogue travaille depuis 1993 à définir, à partir de l’expérience de la guerre, les notions qui doivent servir de base à la vie en commun dans une société pluraliste dans le cadre d’un État démocratique et souverain. C’est sur la base de ces notions que des membres du Congrès ont contribué à différentes initiatives tant au niveau du dialogue – le comité national du dialogue islamo-chrétien (1993), les réunions du dialogue druzo-chrétien (1994-1997), le manifeste sur les fondements du pacte national (1999), la rencontre libanaise pour le dialogue (2001), l’appel de Beyrouth (2004) –, qu’au niveau politique – la rencontre de Kornet Chahwane (2001), le Forum démocratique (2001), le comité national pour la défense de la République et de la Constitution (2004), l’« intifada » de l’indépendance (2005).

I.

Le 14 mars 2005 est une date fondatrice dans l’histoire de notre pays.

Ceux qui y ont participé l’ont fait pour de multiples raisons, pas nécessairement les mêmes. Certains y ont participé mus par des sentiments communautaires, d’autres pour des considérations partisanes, d’autres aussi par conviction personnelle, d’autres enfin par réaction au comportement des forces politiques qui réclamaient le maintien de la présence syrienne au Liban.

Le 14 mars a regroupé toute cette diversité, et c’est cette diversité justement qui l’a libéré de toutes les tentatives d’accaparement. Personne, en effet, n’a pu revendiquer la paternité du mouvement, car celui-ci n’est, de par son ampleur même, réductible à aucune de ses composantes, politiques, communautaires ou civiles. Il a, dès le début, acquis une forme d’autonomie par rapport à elles, une identité propre, pour devenir progressivement le point de référence qui sert de mesure aux actions et aux prises de position de chacune d’elles.

Le mouvement du 14 mars n’est pas un front politique formé des partis et des personnalités de l’opposition. Il doit son émergence à tous ceux qui ont, chacun de son côté et chacun à sa manière, contribué à clore le chapitre de l’intervention israélienne au Liban. Il la doit également à tous ceux qui ont patiemment œuvré, souvent dans des conditions difficiles, à mettre un terme aux conflits hérités de la guerre, à lever les obstacles érigés par les Syriens et à nouer des liens de solidarité entre des forces politiques jusque-là opposées. Il la doit aussi à tous ces jeunes qui, durant les années noires de la répression, ont eu le courage d’affirmer le droit des Libanais à l’existence dans un pays libre et souverain.

Mais il la doit surtout à la mort de Rafic Hariri, point de départ d’une incroyable réconciliation de chaque Libanais avec lui-même et avec les autres. L’essence de ce phénomène dont personne ne pouvait soupçonner l’ampleur ne relève pas du domaine politique, mais moral car il est pourvoyeur de lien dans une société où la guerre « chaude » de 1975 à 1990, puis la guerre « froide » qui lui avait succédé ont brisé tous les liens de solidarité, réduisant la société à n’être plus qu’un agglomérat d’individus isolés incapables de s’unir et d’agir.

II.

Le 14 mars 2005 a été le moment où les Libanais ont pu surmonter leur passé de guerres, de souffrances, d’humiliations, de désespoir pour reprendre en main leur destin national. La force de ce mouvement et son extraordinaire pouvoir d’attraction tant sur ceux qui y ont directement participé que sur ceux qui, ici et ailleurs, l’ont suivi, résident dans le fait qu’il a révélé, d’une manière soudaine et inattendue, la volonté et le désir des Libanais de « revivre ensemble », dans le cadre d’un périmètre national clairement délimité, à l’intérieur duquel ils sont seuls maîtres de leurs décisions.

La force de ce mouvement est due également au fait que la majorité de ceux qui y ont participé l’ont fait sur base d’une décision individuelle. Ils ne sont pas venus entériner un choix que d’autres avaient pris, mais ont considéré être partie prenante, chacun à sa manière, dans la bataille en cours. Les partis politiques étaient certes présents, mais leur participation à cette manifestation qui a regroupé le tiers de la population libanaise était minoritaire. Si, en 1943, la lutte pour l’indépendance avait été le fait d’une élite, les « pères de l’indépendance », celle menée aujourd’hui est le fait de chaque Libanais. Toute la différence est là.

Le 14 mars a vu donc, pour la première fois dans l’histoire du Liban, l’émergence d’une opinion publique. Et ce fait est extrêmement important pour l’avenir du pays, car il introduit une dimension tout à fait nouvelle dans la vie politique jusque-là limitée au jeu des alliances, des rivalités et des conflits entre chefs communautaires, notables régionaux et dirigeants de partis.

Le séisme du 14 mars a pris tout le monde de court, car il a ébranlé toutes les certitudes politiques établies et balayé d’un coup les frontières communautaires soigneusement délimitées depuis des décennies, provoquant ici et là des hésitations, des crispations, des peurs, et des tentatives de retour en arrière. Les querelles politiciennes, les intérêts partisans, le désir d’hégémonie des uns et des autres sont alors remontés à la surface et ont ouvert la voie à tous les « perdants » du 14 mars pour remettre en question les acquis réalisés. Le prix payé a été lourd. Samir Kassir, Georges Haoui et Gebrane Tuéni sont morts victimes de ce « détournement » du 14 mars qui a soulevé à nouveau la question que s’est longtemps posée la communauté internationale, à savoir si les Libanais ont tiré les leçons de leur guerre et sont capables de gérer leur avenir commun.

Il faudra attendre la manifestation du 14 février 2006 pour redonner vie au mouvement.

III.

Le 14 mars a incarné la volonté et le désir des Libanais de « revivre ensemble » dans le cadre d’un État souverain capable d’assurer le développement et l’épanouissement de leur société. Cet État doit fonder sa légitimité sur le contrat social qui lie les Libanais.

Or, la nature de ce contrat n’a pas été, jusque-là, clairement définie.

Longtemps les Libanais ont cru que ce contrat était le produit d’un accord conclu entre leurs différentes communautés qui aurait accessoirement engendré un « vivre ensemble » dont personne, à l’époque, n’avait pris réellement conscience. L’État, issu de ce contrat social communautaire, ne pouvait être que de nature communautaire et être donc basé sur une répartition des pouvoirs entre les communautés.

Cette conception de l’État a eu pour conséquence d’en faire un champ ouvert aux luttes communautaires. Celles-ci se déroulaient à deux niveaux :

au sein de chaque communauté pour trancher la question de savoir qui devait la représenter au niveau national ;

entre les communautés pour déterminer la part de chacune dans le partage de l’État.

Ces conflits ont eu pour effet d’entraver le développement de la société, de maintenir le pays dans un climat permanent de « guerre froide » et d’affaiblir la capacité des Libanais à faire face aux bouleversements en cours dans la région, préparant ainsi le terrain à la guerre « chaude » de 1975.

Les solutions avancées à chaque grande crise pour régler le problème de l’État communautaire n’ont pas donné les résultats escomptés, les compromis communautaires étant de par leur nature précaires, car ils se fondent sur des rapports de force internes et régionaux en changement permanent.

IV.

Cette vision d’un contrat social fondé sur un accord entre les communautés est une idée erronée. Cet accord n’a jamais existé. C’est un mythe historique qui a la vie dure et dont les conséquences se sont avérées catastrophiques.

Le Pacte de 1943 auquel il est souvent fait référence pour justifier l’existence d’un accord entre les communautés n’a pas jeté les bases d’un contrat social entre les Libanais, mais a réaffirmé la nécessité de « rester ensemble » à un moment où l’accession du Liban à l’indépendance menaçait ce « vivre ensemble » à cause des réticences et des oppositions qui s’étaient manifestées à cette occasion, certains voulant maintenir le mandat français alors que d’autres réclamaient l’union avec la Syrie.

Le contrat social entre les Libanais est fondé sur un « vivre ensemble » qui n’est pas le produit d’un accord conclu entre leurs différentes communautés, mais la conséquence de l’impossibilité de ces communautés à se maintenir dans leur « être communautaire » propre à chacune d’elles dans le cadre libanais créé en 1920. Et c’est cette impossibilité même qui a fondé le « vivre ensemble » dont les Libanais n’ont commencé à prendre conscience qu’après avoir tenté, durant leur longue guerre, l’expérience dramatique du « non-vivre ensemble ».

Le Liban ne s’identifie donc à aucune de ses composantes communautaires. Chacune d’entre elles a ses attributs propres, mais lui n’est réductible à aucun de ces attributs, et il n’en constitue pas non plus la somme arithmétique. Il est le mode d’existence de communautés religieuses qui ont perdu, avec la création du Liban, leur mode d’existence propre. Et c’est ce mode d’existence fondé sur l’impossibilité des communautés à se maintenir dans leur être propre qu’exprime le « vivre ensemble ». Celui-ci est donc au fondement même du Liban. Il est son mode d’être, l’essence même de sa présence au monde, ce par quoi se justifie son existence singulière dans une région où le nationalisme est au fondement des États.

Ce « vivre ensemble » a jeté les bases d’un « style de vie » qui n’est le fait propre d’aucune des communautés, mais le résultat de la nature complexe de l’identité libanaise. C’est lui qui a permis au Liban avant la guerre d’apporter une contribution originale à la civilisation universelle dans sa recherche d’un meilleur environnement humain, car il a donné à la notion de compromis, qui sert de base à toute société humaine, une dimension rarement atteinte jusque-là et a ainsi développé une qualité de vie qu’il n’était pas facile de retrouver ailleurs. Ce « style de vie » dont les Libanais n’avaient malheureusement pas perçu l’importance avant la guerre exigeait un niveau élevé de tolérance qui excluait les processus d’intégration forcée à l’honneur dans le reste de la région.

De par sa nature, le « vivre ensemble » privilégie le rapport à l’autre. Or ce rapport est un élément essentiel dans la formation de la personnalité humaine, car l’individu ne se forme qu’à travers son rapport à l’autre. Et la richesse de ce rapport est fonction de deux facteurs complémentaires : la liberté qui autorise le rapport, et la diversité qui l’enrichit.

Le Liban a ainsi donné la preuve, à travers le « vivre ensemble », que l’autonomie de l’individu qui est au fondement de la modernité ne se fait pas nécessairement au détriment du lien à l’autre. Elle ne nécessite plus de rupture, mais une recherche d’harmonie entre l’individu et le groupe, entre l’affirmation de l’autonomie individuelle et le maintien du lien social.

V.

La notion d’un contrat social fondé sur le « vivre ensemble » des Libanais a été explicitée pour la première fois d’une manière claire par l’accord de Taëf (1989).

Cet accord est le produit de deux impossibilités :

l’impossibilité pour les Libanais de se maintenir dans l’état de « non-vivre ensemble » créé par la guerre ;

l’impossibilité pour les communautés de sortir du « non-vivre ensemble » de la guerre en revenant à leur « mode d’être communautaire » propre à chacune d’elles, ce mode d’être n’ayant jamais existé dans l’histoire sous la forme que lui supposent les partisans du « retour en arrière », car il ne s’est jamais incarné dans un État.

L’accord de Taëf se fonde sur ces deux impossibilités pour redonner vie au « vivre ensemble » et en faire un « vouloir vivre ensemble » :

Il commence, en effet, par lier la légitimité de l’État à sa capacité à préserver « le vivre ensemble » des Libanais qui est au fondement de leur contrat social. Cette conception de la légitimité est tout à fait nouvelle, celle-ci n’étant plus liée à une volonté nationale qui s’est exprimée à un moment déterminé par un accord conclu entre les communautés, mais à une situation en développement permanent. Elle n’est plus fondée sur un acte historique, mais sur un acte présent et se trouve, de ce fait, constamment questionnée en fonction d’un objectif précis qui est la sauvegarde de la convivialité entre les Libanais, du « vivre ensemble », pour reprendre les termes de l’accord. Et cet objectif n’est jamais réalisé une fois pour toutes, mais est en réalisation permanente.

Il met un terme à la logique communautaire fondée sur la notion de contrat entre les communautés en décidant d’arrêter le « décompte démographique » des communautés, jusque-là utilisé dans les luttes communautaires, et d’instaurer la parité au niveau de la représentation des communautés au sein du pouvoir. Il ne s’agit pas de « partager » le pouvoir entre les communautés, mais d’assurer, dans un premier temps, leur représentation symbolique au sein du pouvoir pour calmer les appréhensions et les peurs emmagasinées dans les différentes mémoires communautaires, puis de permettre, dans un second temps, de lever l’hypothèque communautaire qui entrave le fonctionnement de l’État et menace le « vivre ensemble » en créant une structure autonome, un sénat, au sein duquel les communautés seraient représentées en tant que telles. Dans cette perspective, le poids démographique des communautés ou les « alliances » qu’elles peuvent nouer avec l’extérieur pour compenser leur « déficit » démographique, deviennent sans objet, car ils ne peuvent plus servir à revendiquer des changements dans les parts respectives de chaque communauté au sein de l’État. Les luttes qu’elles se livrent n’ont plus de raison d’être. Le mode de réalisation des communautés ne se fait plus à travers des projets propres à chacune d’elles, mais à travers le « vivre ensemble » qu’elles contribuent à enrichir et qui, à son tour, leur donne une dimension beaucoup plus large que celle qu’auraient pu leur procurer leurs projets propres.

En arrêtant le décompte démographique, l’accord de Taëf met un terme au statut minoritaire inhérent à toutes les communautés et permet leur interaction, car elles deviennent, toutes, partie intégrante d’une majorité plurielle constituée d’identités complexes, et cette majorité n’est réductible à aucune de ses composantes. Les Libanais ne forment plus, dans cette perspective, un agglomérat de membres de communautés, mais une entité. Et cette entité ne se constitue pas sur la base d’un rejet de la diversité et d’une intégration forcée, comme cela a été le cas ailleurs, mais, au contraire, sur la base de la diversité elle-même qui est reconnue, acceptée et préservée.

En cassant la logique minoritaire, l’accord de Taëf libère les Libanais de cette « peur de l’autre » qui est au fondement même de toutes les politiques communautaires. L’autre n’est plus, dans cette perspective, un rival qu’il faut constamment affronter parce qu’il représente une menace existentielle permanente, mais, bien au contraire, un complément nécessaire à l’existence même de chacun. La hantise démographique des Chrétiens et des Druzes, le sentiment de persécution des Chiites, la frustration des Sunnites, majoritaires partout ailleurs dans le monde arabe, et minoritaires au Liban, ne constituent plus, dans cette perspective, les moteurs de l’histoire libanaise, chaque communauté justifiant ses tentatives de mainmise sur l’État par le fait de s’assurer des « garanties » propres à elle.

C’est en adhérant à ce contrat social fondé sur le « vivre ensemble » que les Libanais passent du statut de membre de communauté à celui de citoyen. Leurs appartenances propres, communautaires, régionales, culturelles ou autres, leur ouverture sur des mondes différents, arabe, musulman ou occidental, leurs références historiques propres, ne sont pas appelées à disparaître, mais, au contraire, elles doivent servir à enrichir d’une manière permanente leur « vivre ensemble ». Elles sont la contribution particulière de chacun d’eux à l’œuvre de tous.

En fondant le contrat social sur le « vivre ensemble », l’accord de Taëf réhabilite la loi qui devient l’expression d’une volonté générale et rend ainsi possible la mise sur pied d’un État de droit. Le principal obstacle à l’établissement d’un tel État résidait justement dans la confusion qui existait sur la nature du contrat social :

Fondée sur un contrat social issu d’un accord entre les communautés, la loi ne pouvait être perçue que comme le résultat d’un compromis, la loi « réelle » étant celle propre à chaque communauté, et la loi « commune » celle que les nécessités d’une vie commune imposaient. L’obéissance à cette loi « commune » était considérée comme une concession qu’il était possible à tout moment de remettre en question, car la légitimité sur laquelle elle était fondée, à savoir le compromis entre les communautés, avait une teneur faible et était de nature précaire. C’est cette conception de la loi qui a légitimé le clientélisme communautaire en vigueur au Liban – les « droits communautaires » primant ceux des citoyens –, bloquant ainsi le fonctionnement des institutions et ouvrant la voie à toutes les formes de corruption. Les notions de « développement équilibré », de « lutte contre la corruption », de « justice sociale », de « réformes des institutions », se sont retrouvées vidées de leur contenu initial et ne servent plus qu’à justifier les politiques communautaires de partage de l’État.

L’accord de Taëf met un terme à cette dualité : il n’y a qu’une loi et elle est l’expression d’une volonté générale La démocratie consensuelle à laquelle fait référence l’accord ne consiste pas, comme le pensent les « représentants » des communautés, à rechercher des compromis entre la loi « réelle », celle propre à chacune de leurs communautés, et la loi « commune », mais à préserver et renforcer le contrat social qui est au fondement du « vivre ensemble » des Libanais. Et ce « vivre ensemble » n’est réductible à aucune des communautés.

VI.

Il est temps, sur la base de l’accord de Taëf, de mettre fin au malentendu historique qui a présidé à la construction de l’État. Celui-ci n’a pas été fondé sur le contrat social qu’incarne le « vivre ensemble » des Libanais, mais sur un contrat fictif entre les différentes communautés. Au lieu d’avoir « l’État du vivre ensemble » Les Libanais ont eu « l’État des communautés » qui s’est révélé incapable de gérer le pays.

L’État fondé sur le « vivre ensemble » doit nécessairement être un État civil, c’est-à-dire :

un État non communautaire qui n’accorde de droits qu’aux citoyens sur la base de l’égalité et de la justice sans lesquelles la diversité devient source de conflit engendrant la violence qui, à son tour, finit par éliminer la diversité ;

un État non laïc – la laïcité étant entendue ici dans son sens ancien – qui n’est pas en guerre avec ses communautés et dont les décisions qu’il est appelé à prendre ne doivent pas menacer l’existence des communautés, ou porter préjudice à leur volonté de vivre ensemble.

Seul un système démocratique garantissant à la fois l’égalité des droits individuels et le respect de la différence identitaire peut permettre de lever l’hypothèque communautaire qui pèse sur notre avenir national et d’établir un État doté d’une souveraineté réelle, capable de préserver l’indépendance du pays en mettant un terme aux interventions étrangères que suscitent en permanence les luttes communautaires. Un État souverain, c’est-à-dire un État agissant selon sa propre volonté qui ne se manifeste qu’à l’intérieur des règles du droit, libère les communautés de « responsabilités » qu’elles n’ont jamais été en mesure d’assumer en leur ôtant le statut d’« États en puissance » appelés à coexister dans le cadre d’une « fédération » libanaise. Il réhabilite leur dimension culturelle et leur donne un rôle capital, celui d’assurer l’ouverture de la société sur des mondes différents.

Dans cette perspective, le rôle de la communauté chiite n’est plus de se mobiliser pour essayer de maintenir le statu quo et empêcher le changement, mais plutôt de rechercher les moyens d’éviter une « guerre civile » à l’échelle du monde arabe, et de participer à la recherche de nouveaux horizons pour un monde arabe et musulman engagé dans le changement. De même, le rôle de la communauté chrétienne n’est plus de se recroqueviller sur elle-même dans l’attente, encore une fois, d’un « sauveur » providentiel capable de la protéger de l’Islam, mais d’assurer, avec les autres communautés chrétiennes d’Orient, une présence active dans cette région du monde, et d’apporter au monde arabe, majoritairement musulman, la diversité nécessaire à son développement, faisant ainsi la preuve, dans un monde en pleine mutation, que « le conflit des civilisations » n’est pas un fait inéluctable. Quant à la communauté sunnite, son rôle n’est pas de se « communautariser » pour faire face aux autres communautés, mais, au contraire, de permettre une meilleure ouverture sur le monde arabe et musulman, majoritairement sunnite, et d’œuvrer à lutter contre les courants extrémistes qui tentent, au nom de la religion, d’entraver son évolution.

Seul un État souverain peut mettre en valeur les potentialités inhérentes au « vivre ensemble » des Libanais qui n’ont pas été jusque-là réellement exploitées. Parmi ces potentialités liées au style de vie institué par le « vivre ensemble » : le niveau d’enseignement et de formation universitaire et académique, le plurilinguisme qui facilite le rapport au monde, l’expérience acquise au niveau de la presse, de l’édition, de la production littéraire et musicale, de la publicité et du marketing, l’extraordinaire réseau que représente l’émigration libanaise dans le monde, bref tous les ingrédients qui rendent possible le développement d’une économie du savoir qui pourrait servir de levier au développement économique du pays.

Ces potentialités, si elles sont utilisées, devraient permettre aux Libanais d’entrer de plain-pied dans la mondialisation et de jouer un rôle important dans le développement du monde arabe, « tout comme la créativité libanaise littéraire, linguistique, intellectuelle et journalistique avait été à l’avant-garde de la renaissance arabe au xixe siècle et au début du xxe ».

VII.

Pour établir entre le Liban et la Syrie des relations fécondes et durables, il est nécessaire là aussi de détruire un autre mythe historique, le mythe d’une grande Syrie que le colonialisme, à travers les accords Sykes-Picot de 1916, aurait démantelé, permettant ainsi la création du Liban. La Syrie doit impérativement en finir avec ce mythe que traduit très bien le slogan « un seul peuple dans deux États » et qui fonde toute sa vision du monde.

C’est à ce prix que la Syrie peut réintégrer l’histoire et se réconcilier avec elle-même et le monde. C’est à ce prix également que peut être formulé un compromis historique qui aiderait à tourner la page du passé et à normaliser en profondeur les relations entre les deux pays, ce qui leur permettrait de formuler un projet régional qui ferait d’eux, avec la contribution des autres États de la région, et notamment de l’Autorité palestinienne, un pôle de renouvellement pour l’ensemble du monde arabe. Leur raison d’être dans ce monde en recomposition est à ce prix.

Quel rôle pour le Liban et la Syrie dans cette perspective ?

• Celui de vecteur d’une voie arabe vers la modernité en réhabilitant la notion d’arabité, profondément dénaturée par l’exploitation qui en a été faite par les régimes militaires pour qu’elle ne soit plus réduite à n’être qu’un simple instrument de pouvoir, une idéologie au nom de laquelle justifier toutes les répressions, et redevienne un fait de civilisation et de culture, c’est-à-dire l’expression d’une sensibilité commune qui façonne les habitants de cette région et unifie leur perception du monde. Cette tâche est nécessaire et urgente pour briser le cycle stérile des régressions et des fuites en avant dans lequel le monde arabe est aujourd’hui engagé et assurer, à travers un retour aux pratiques démocratiques, son développement harmonieux.

• Celui de partenaire de l’Europe pour refaire de la Méditerranée une zone de convivialité et de rapprochement entre les peuples qui bordent ses rives et les cultures auxquelles ils se rattachent et dont le prolongement s’étend bien au-delà de la Méditerranée.

• Celui de promoteur d’un dialogue islamo-chrétien auquel les invite la diversité communautaire de leurs deux sociétés. Ce dialogue est essentiel aujourd’hui, car l’affrontement entre le Nord et le Sud ne s’exprime plus en termes politiques et économiques, capitalisme contre communisme, mais, de plus en plus, en termes religieux, chrétienté contre islam.

• Celui enfin de centre de réflexion sur le message de l’Islam dans le monde actuel et sur la contribution qu’il pourrait apporter au « dialogue des cultures ».

Bref, le rôle que le Liban et la Syrie devraient aujourd’hui jouer est celui-là même qu’ils avaient entamé avec la Nahda dès la seconde moitié du xixe siècle, un rôle qui leur avait permis d’influer considérablement sur le cours des événements durant le siècle passé.

VIII.

Cette réflexion sur un nouveau contrat social en vue de la création d’un État civil aurait dû se faire après l’arrêt de la guerre en 1990. Elle a été bloquée par deux facteurs importants :

la mainmise syrienne sur le pays qui a entraîné le « détournement » de l’accord de Taëf et modifié la nature du contrat social qu’il a défini pour en faire, une nouvelle fois, un « compromis » communautaire dont la mise en application et le fonctionnement nécessitent la présence d’un « tuteur » chargé d’arbitrer les conflits permanents entre les « représentants » des différentes communautés ;

l’absence d’un « bloc historique » capable de prendre à sa charge la mise en application de cet accord.

Le premier obstacle a été levé avec le départ des troupes syriennes. Le second obstacle, lui, n’a été que partiellement levé. Le mouvement du 14 mars ne peut, en effet, constituer le « bloc historique » qui avait fait défaut en 1990 qu’à la condition qu’il ne soit pas, une nouvelle fois, récupéré et investi dans les querelles politiciennes, et qu’il poursuive les objectifs qu’il s’était fixés, à savoir refonder le pays sur des bases stables et durables.

Ce travail de refondation est une œuvre commune qui nécessite une réflexion et des échanges permanents à différents niveaux :

au niveau de la formulation de nouveaux concepts liés à la nature même de notre contrat social et du rôle du Liban dans son environnement arabe. L’apport des intellectuels et des chercheurs est essentiel dans ce domaine ;

au niveau des réformes à entreprendre au niveau de l’État et de la société dans tous les domaines. Le rôle des associations professionnelles, des syndicats, des universités, des centres de recherche, des différents mouvements de la société civile est capital pour parvenir à des formulations concrètes et contrôler leur mise en application ;

au niveau des initiatives politiques à prendre pour l’établissement d’un État de droit. La participation des forces politiques et des élus de la nation est indispensable pour imposer les changements nécessaires.

Ce travail nécessite une dynamique de coordination et d’interaction entre ces trois niveaux qui se complètent. Or cette dynamique n’a jamais existé dans le passé. Le fossé qui séparait la société politique de la société civile avait même tendance à s’élargir. Le seul moment où cette situation s’est inversée a été le 14 mars quand les barrières sont tombées et que les initiatives qui ont assuré le succès du mouvement ont commencé à affluer de partout.

Les signataires de ce document s’adressent à tous ceux qui sont intéressés à lancer cette dynamique et les convient à un dialogue en vue de discuter le contenu de ce document et de définir les moyens d’y parvenir.

Pour tout contact : congres@beirutletter.com

www.beirutletter.com

Les signataires de ce document

Issam Akil (société civile), Hussein Baalbaki (syndicaliste), Hassan Bzaih (ingénieur), Mohamed Hussein Chamseddine (chercheur), Ismaïl Charafeddine (médecin), Aline Choucair Prince (avocate), Chawki Dagher (avocat), Nazih Darwiche (journaliste), Fouad Derbas (enseignant), Béchara Eid (médecin), Hani Fahs (uléma), Samir Frangié (député), Victor Gebara (médecin), Jad Ghostine (architecte), Antoine Hachem (société civile), Khaled Hachem (ingénieur), Mayad Haidar (avocat), Jean Badih Harb (avocat), Leila Husseini (société civile), Abdo Karam (enseignant), Bassam Khoury (directeur de banque), Michel Youssef Khoury (avocat), Raymond Maalouf (ingénieur), Saoud Mawla (professeur d’université), Hassan Mohsen (industriel), Marie-Christine Moujabber Mourani (directrice d’école), Assaad Raï (enseignant), Mosbah Samad (professeur d’université), Bahjat Salamé (ingénieur), Nabil Salhab (avocat), Okab Sakr (journaliste), Assaad Saliba (société civile), Adel Sassine (officier à la retraite), Obad Sokhn (directeur d’hôpital), Farès Souaid (médecin), Kamal Tarchihi (médecin), Toufic Youssef (enseignant).

  • *.

    Le titre complet de ce document de travail du Congrès permanent pour le dialogue libanais est « Dans le cadre du changement amorcé depuis le 14 mars, appel au dialogue pour le renouvellement du contrat social entre les Libanais et l’établissement d’un État civil ».

  • 1.

    Voir notre numéro de mai 2005 : « De l’Irak au Liban, un printemps fragile », en particulier l’article de Henry Laurens : « La poudrière proche-orientale entre terrorisme classique et violence graduée du Hezbollah ». Sur les événements récents, voir infra l’analyse que développe Jo Maïla à la fin de son article p. 64-66.

  • 2.

    Sur tous ces points, voir l’article éclairant d’Alain Frachon dans Le Monde du 18 juillet 2006, et l’entretien avec Joseph Bahout dans Libération du 17 juillet 2006.

  • 3.

    Voir l’article de Samir Frangieh dans Esprit, mai 2005 : « État et guerre religieuse : le Liban, l’action du Hezbollah et la question chiite ».

  • 4.

    Voir Esprit, juin 2006 et le présent dossier sur la sécurité et le terrorisme.

  • 5.

    Intellectuel et député libanais. Voir son entretien : « La leçon des guerres libanaises pour les relations Orient/Occident », Esprit, août-septembre 2004 et son article : « État et guerre religieuse : le Liban, l’action du Hezbollah et la question chiite », art. cité.