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© cop24.gov.pl
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À la COP24

À Katowice en Pologne où se tenait la conférence des Nations Unies pour le climat, la Cop24, il a souvent été question des Gilets jaunes dans les débats de couloirs, ou les « side events », ces conférences organisées par des acteurs de la société civile. La rébellion contre l’augmentation des prix de l’essence au nom du pouvoir d’achat et l’acceptabilité sociale de la transition écologique résonnaient fort dans ce haut lieu minier de Silésie, et pour les délégués de nombreux États, de l’Europe aux grands pays émergents. Qui va payer la transition énergétique, comment accompagner l’évolution des modes de vie et à quel rythme, alors que les rapports scientifiques ­s’accumulent pour dire que « nous n’avons plus le temps » ?

Quelques jours avant le début de la Cop24, le syndicat ­Solidarność avait appuyé un rapport d’un obscur think tank américain ouvertement climato-sceptique, affirmant que la lutte contre le réchauffement climatique passait par l’innovation technologique, et non le changement de modèle économique et social. C’était une mise en garde claire avant les négociations, et le rappel que chaque gouvernement reste comptable à l’égard de ses électeurs. Le succès de la Cop21 avait reposé en partie sur l’élaboration par chaque État d’une contribution nationale correspondant aux défis qu’il souhaitait se fixer. Mais ces contributions nationales, d’ailleurs nettement amendables sur le plan climatique, n’intégraient absolument pas les contraintes sociales. S’il est donc classique d’affirmer en langage diplomatique qu’il faut « rehausser leur niveau d’ambition » sur les aspects énergétiques, aujourd’hui il est clair que cette ambition plus élevée devrait concerner aussi l’économie, le social et la démocratie, bref le projet de société. Il est temps d’arrêter le saucissonnage des enjeux et de traiter l’écologie comme un sujet à part.

Autour du mouvement des Gilets jaunes se joue donc aussi l’entrée de la transition écologique dans la réalité, en France et ailleurs. La conflictualité de certains choix, la nécessité de les intégrer à un ensemble cohérent, les résistances visibles et invisibles à ces transformations, l’affectation des ressources financières sont partie intégrante de la situation actuelle. Toute sortie de crise devrait donc faire reposer le principe de « transition juste » sur des éléments ­d’application concrets au plan social et démocratique, et non sur les seuls choix techniques. Cela semble aller de soi mais, de fait, la transition écologique a rarement – voire jamais – été reliée aux autres agendas. L’exemple de la taxe carbone, traitée comme un impôt de plus sans repenser ­l’architecture de l’édifice fiscal dans son ensemble, ni la question de l’affectation des ressources à l’écologie plutôt que le seul ­équilibre budgétaire, est parlant. On peut également évoquer les liens entre santé et environnement et la difficulté à les intégrer dans les politiques publiques.

Si l’écologie
est une machine
à produire de nouvelles inégalités, elle devient anti-démocratique.

Dans leurs interventions, spontanées ou face aux micros, nombre de Gilets jaunes ont tenu à dire qu’ils n’étaient pas contre la transition écologique. D’autres ont été plus loin, affirmant être en faveur d’un changement de modèle, mais refuser que les choses soient dictées d’en haut, par une augmentation de taxes qui rognent le revenu des moins aisés. D’autres encore n’ont manifesté aucune conscience écologique particulière. Mais aucune prise de parole anti-écologique notable n’a émergé, c’est important de le noter. Lors des manifestations du 8 décembre 2018, des convergences entre Gilets jaunes et manifestants pour le climat ont eu lieu dans toute la France. Il ne faudrait pas pour autant parer ce mouvement de toutes les vertus : la violence, la tentation populiste, le complotisme y sont également présents. Ce qui frappe dans la situation actuelle, c’est pourtant davantage le mauvais état de notre démocratie qu’un quelconque rejet de l’écologie.

Articuler la transition écologique aux champs du social et des fonctionnements démocratiques présente plusieurs difficultés. L’écologie échappe en France aux processus politiques classiques. Sa représentation institutionnelle reste faible, les politiques environnementales ne convainquent pas, le rôle à donner aux sciences dans la décision reste à déterminer, la centralisation administrative et politique ne permet pas de bien valoriser les innovations dans les territoires. Le sentiment que l’écologie est encore et d’abord pour les riches est bien enraciné et les frustrations des Gilets jaunes viennent aussi de là. Si l’écologie est une machine à produire de nouvelles inégalités, alors elle devient mécaniquement anti-démocratique. Comment garantir une alimentation saine à chacun, un air respirable pour tous et un logement conforme aux normes d’isolation aux plus précaires ? L’écologie intègre de nouveaux éléments concrets dans la revendication des droits et les aspirations à l’égalité. En ce sens, elle est profondément politique mais échappe au système politique tel qu’il est conçu.

Elle est aussi une question qui renouvelle profondément les liens entre convictions intimes et prises de position publiques. S’agit-il là de ce que Felix Guattari qualifiait ­d’écologie mentale, appelant de ses vœux une « ecosophie » qui penserait d’un seul tenant écologie environnementale, sociale et mentale ? Faudrait-il donc disposer d’une conviction écologique intime pour être crédible sur ces questions ? L’aura de Nicolas Hulot plaide en ce sens. Mais n’a-t-il pas aussi choisi de privilégier la posture du lanceur d’alerte au détriment de celle du ministre ? Et la focalisation sur une personnalité relève aussi de l’attente d’un homme providentiel, qui permet de ne pas s’interroger sur nos responsabilités propres. Or la réalisation de la transition écologique nécessite, plus particulièrement encore en ces périodes difficiles, l’exercice d’une responsabilité, quelles que soient les positions sociales. À l’art de lancer l’alerte doit répondre le goût de mettre en œuvre un système réel mais différent, un goût qui peut être partagé dans les institutions bien sûr, mais surtout au-delà. C’est ce que certains élus verts allemands (Grünen) ont réussi dans les Länder en trouvant des coalitions politiques différentes selon les territoires, et surtout en élargissant sans cesse le cercle des parties prenantes de la transition écologique.

L’écologie et l’aspiration démocratique peuvent se nourrir mutuellement. Cela demande une réflexion pratique sur les nouvelles formes du leadership politique, à distance de l’anti ou du pro-macronisme précipité qui marque la crise actuelle.

 

Lucile Schmid

Haut-fonctionnaire, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Lucile Schmid s'est intéressée aux questions de discrimination, de parité et d'écologie. Elle a publié de nombreux articles pour Esprit sur la vie politique française, l'écologie et les rapports entre socialistes et écologistes. Elle a publié, avec Catherine Larrère et Olivier Fressard, L’écologie est politique (Les Petits…

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