Photo : Science in HD
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La fracture écologique

Le succès de candidats écologistes aux élections municipales vient confirmer un singulier paradoxe : si les préoccupations écologiques gagnent en influence, elles émanent d’une base électorale toujours plus étroite.


On brocardait naguère les « écolos des villes », d’autant plus proches de l’écologie qu’ils vivaient loin de la nature. Cette réalité persiste en 2020 sous une forme renouvelée, avec l’écologie des métropoles. Les récentes élections municipales (ainsi que les européennes) ont confirmé ce phénomène jusqu’à la caricature. La fracture écologique, une fracture française de plus ? Que dit cette caricature de la disjonction entre question sociale et question environnementale, entre « fin du mois » et « fin du monde » ? Comment tenter d’y remédier ?

L’écologie des métropoles

Vingt villes, deux millions d’administrés. Nombre des plus grandes villes de France sont à présent dirigées par les écologistes, ou par des forces écolo-compatibles, dans le cas de Paris ou de Rennes par exemple. Ingénieur et spécialiste de la finance, médecin, responsable associative, avocat, consultante juridique… les maires écologistes ressemblent à leurs électeurs, en plus prononcé. Ils sont cadres supérieurs ou issus des professions libérales, quand leur électorat est plutôt issu de la fonction publique. Globalement, on a affaire à des catégories de la population qui ont moins souffert que d’autres de la mondialisation néolibérale depuis les années 1980. Qui plus est, les métropoles qui ont voté écologiste sont pour la plupart des villes qui ont concentré la création de valeur au cours des dernières décennies.

Les métropoles qui ont voté écologiste ont concentré la création de valeur au cours des dernières décennies.

Le cas de Bordeaux est éloquent. Ses couches populaires ont déserté le centre pour les périphéries, accroissant les phénomènes de congestion automobile, d’étalement urbain pavillonnaire et développant les hypermarchés périphériques. Faut-il s’étonner si cette agglomération est devenue l’un des bastions des Gilets jaunes ? Tout comme à Marseille, les centres-villes se sont renouvelés avec l’afflux d’une population de « gauche culturelle favorisée », tandis que les périphéries pavillonnaires ou de grands ensembles ont voté à droite ou se sont abstenues. Cette nouvelle base électorale centriste gentrifiée a parachevé l’homogénéisation sociale de la ville, et voté pour l’amélioration du cadre de vie. Car c’est bien de cadre de vie qu’il a d’abord été question dans toutes ces villes, et non de décroissance ou de l’émergence d’un nouveau système économique favorisant la mixité sociale sur un même territoire.

Base électorale et base sociale

Faut-il donc consacrer l’opposition entre le vote des métropoles tendance « bobo » et celui des villes petites et moyennes et des zones rurales, bref, des « périphéries » ? Il va être difficile de se départir de cette caricature. D’autant que ces victoires électorales se doublent d’une légitimité écornée par un abstentionnisme record (en particulier dans les couches sociales les plus touchées par la crise, qui semblent de plus en plus refuser la démocratie représentative). Si l’influence de l’écologie augmente, en particulier dans les classes moyennes favorisées, sa base sociale reste étique. L’écologie peut désormais obtenir une majorité électorale, mais reste socialement minoritaire.

Les catégories sociales qui la portent ont été modérément affectées par la mondialisation, voire en ont profité, même si elles la combattent. Mais ce « vote dans les urnes » se double d’un « vote géographique » inverse, qui évide son contenu politique : parce qu’elle vit dans les zones les plus dynamiques économiquement (là où la création de valeur est la plus forte, dans l’économie tertiaire de la communication et du savoir), connaît des situations d’emploi favorables et accède aisément à des biens culturels, cette catégorie d’électeurs vit dans un autre univers que celui des soutiers de la société de consommation (les fameux « travailleurs essentiels »), qui en sont aussi la base productive. Il s’agit d’une minorité sociale (écologiste) qui semble déconnectée de ce que Braudel nommait la « civilisation matérielle » : elle bénéficie de la captation par les métropoles des retombées positives de « l’économie-monde », tout en étant protégée de ses effets négatifs. Ce faisant, elle semble déconnectée des réalités du « premier étage » de la société, alors même que l’écologie promeut justement ce premier étage, celui de l’économie domestique, locale, de proximité, valorisant plutôt la valeur d’usage des biens et services échangés. Relativement protégée des effets les plus rudes de la mondialisation, cette population parvient même à recréer un tissu économique micro-local dans les centres-villes (Amap, artisans, petits commerçants…). Mais à des prix tels qu’en général les couches populaires, qui traditionnellement étaient les porteuses de cette économie, en sont dorénavant exclues, rejetées vers la société de consommation standardisée.

Une dynamique de transformation ?

Ainsi, l’opposition supposée entre deux lignes écologistes (Éric Piolle versus Yannick Jadot) relève de l’illusion politique. Elle est sans doute pertinente en termes de stratégie de conquête du pouvoir (faut-il s’allier à la gauche ou viser le centre ?). Mais elle ne dit rien de la manière de gouverner un pays lorsque l’on est socialement minoritaire. Et encore moins de la manière de changer un pays lorsqu’on ne représente qu’une fraction infime de la société.

Le mantra de la convergence « fins de mois/fin du monde » ne suffit pas à créer une dynamique socioéconomique. Le changement ne peut s’opérer que par l’action de catégories sociales majoritaires qui portent ce mouvement et en profitent matériellement, a fortiori quand il implique un changement de système productif et de société1. Les mouvements sociaux qui ont changé la France se sont tous appuyés sur des populations en rébellion. Quelle classe sociale porte aujourd’hui l’idée écologique comme un besoin vital pour son existence propre, à l’instar de la manière dont le mouvement socialiste a été porté par la classe ouvrière ?

La transformation écologique du pays ne se fera que si une majorité sociale y trouve un intérêt concret. La question est donc : quel intérêt peuvent trouver à l’écologie ceux qui ont été victimes de l’industrialisation de l’agriculture (les paysans) ; ceux qui ont été éliminés du paysage économique sans bruit (mis à part quelques révoltes dites poujadistes) par la grande consommation, à savoir les artisans et les petits commerçants ; ceux qui ensuite ont été dissous par la désindustrialisation (la classe ouvrière) ; et alors que la classe moyenne elle-même se désagrège en une myriade de monades sans autre idéologie que celle d’un consumérisme anomique ? Comment rassurer ces groupes sociaux sur la pertinence d’une nouvelle révolution économique, alors que les précédentes ont conduit à leur déclin ? Alors que tous se demandent plutôt : le déclassement, la misère, sera-ce pour nous ou pour nos enfants ?

Il faut à tout prix mettre ces populations majoritaires au cœur des réflexions sur le nouveau modèle productif que les écologistes espèrent voir advenir, celui de l’économie circulaire. Il faut même leur en confier les clefs. Si l’écologie des « sachants » ne sait pas comment faire appel à la France des « faisants », elle s’affaissera dans un chaos social qui l’empêchera d’emprunter ce chemin.

Pour ce faire, le premier impératif est de réencastrer les métropoles dans une économie locale, territorialisée. De casser les Rungis et les voies périphériques qui les déconnectent de leur environnement proche, pour que dans la vie quotidienne, celle de la « civilisation matérielle », une économie de proximité se substitue à la dépendance envers l’« économie-monde ». C’est le premier objectif d’une relocalisation au profit d’activités motrices dans la transition écologique. Le tout mené par des agglomérations faisant travailler en symbiose villes-centres et communes limitrophes en matière de logement, de transports, d’échanges économiques et de foncier, d’éducation, de sport, de loisirs, de culture, sans chercher à externaliser leurs difficultés vers les périphéries.

Tel est l’enjeu de la constitution d’un écologisme municipal cohérent, à l’aune de ce que fut le socialisme municipal : l’ébauche d’une contre-société qui, en combattant la précarité, est utile à la majorité de la population.

  • 1.Il est risible d’objecter qu’en améliorant l’isolation thermique des bâtiments, on touche à la question sociale : cette mesure ne fait pas programme (d’autant que le caractère tant social qu’écologique de celle-ci reste ténu, aussi les couches populaires n’en ont-elles jamais fait un impératif).