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Film : « À voix haute - La force de la parole » 2017 | Copyright Mars Films
Film : "À voix haute - La force de la parole" 2017 | Copyright Mars Films
Dans le même numéro

À voix haute

décembre 2019

L’avenir de la culture passe par les cultures urbaines et les différentes formes d’expressions issues des banlieues (rap, stand-up, slam, cinéma…) qui renouvellent la langue française.

En décembre 2007, Time Magazine faisait sa couverture sur «  La mort de la culture française  ». Mais c’était aussitôt pour juger que la «  diversité  » et les cultures urbaines pouvaient seules provoquer l’indispensable renouveau de cette culture jugée moribonde, estimant qu’elles comptaient parmi les rares formes d’expressions artistiques à évoquer la «  condition française  ». Des auteurs et linguistes français estiment aussi que l’avenir de la culture passe «  par le bas  », que les différentes formes d’expressions issues des banlieues revivifient tant langage que pensée. L’histoire a même prouvé qu’elles étaient un rempart face à une américanisation accélérée qui, depuis les années 1980, se développerait plutôt «  par le haut  » : le management, l’entrepreneuriat, la communication, la publicité en particulier, apanage des nouvelles élites.

Ressusciter les Apaches

En se réappropriant une forme d’expression pourtant d’origine largement américaine, les cultures urbaines ont transformé la culture populaire française. Cette réappropriation par les habitants des banlieues de grands ensembles, essentiellement issus de l’immigration postcoloniale, d’une culture née dans les quartiers ghettoïsés de New York, n’est cependant pas arrivée sur un terrain vierge. Ce terrain, Jalil Naciri, acteur, auteur et réalisateur, le décrit comme «  une tradition orale, un folklore, des influences américaines, une façon de parler, un argot, des métaphores, des codes (le tatouage, les bagnards de Cayenne…), nés du métissage et qui vont à l’encontre du communautarisme […] qui ressuscitent les Apaches, Audiard, Jean Gabin, voire l’époque du Balajo, de Casque d’or, liés à la voyoucratie, aux balloches et aux guinguettes[1]  ». L’ancien rappeur et écrivain MC Jean Gab’1 (alias Charles M’Bouss) se revendique également de cette culture[2]. Les rappeurs de cette époque sont bien à la fois enracinés dans leur territoire, révoltés à la manière des chansonniers du xixe ou xxe siècles (NTM, Assassin), mais aussi parfois tournés vers d’autres racines que leurs homologues américains ignorent : IAM et surtout le collectif Bisso na Bisso (du Secteur Ä avec des stars des musiques de tout le continent africain en 1999) en témoignent. Ce dernier a produit l’album Racines, ouvert notamment sur le Congo, mêlant les musiques et les langues de divers pays. Suivront de la même manière d’autres succès comme ceux du 113 au Maghreb (Tonton du bled) à la fin des années 1990 ou de MHD au milieu des années 2010.

Audaces orales

Mais cette culture connaît vraiment son essor en 1994, année paradoxale du rap – un art qui aurait pu rester confiné dans les marges musicales et commerciales françaises pendant encore quelques années, si un ministère ne lui était pas venu en aide bien involontairement : celui de la Culture et de la Francophonie, que dirige alors Jacques Toubon. La surprise viendra en effet de l’appui involontaire de sa loi sur les quotas (40 % d’émissions de musique francophone imposés à toutes les chaînes de radio et de télévision). Ces dernières y voient d’abord une mesure liberticide et nocive, avant de réaliser progressivement qu’elle offre en fait une vitrine inédite à un nouveau genre musical, le rap (dont les auteurs autant que les auditeurs, essentiellement issus des banlieues, sont très peu familiers de l’anglais), qui leur ouvre de nouveaux segments d’audience. Dans cette brèche commerciale finissent par s’engouffrer quelques opportunistes comme Pierre Bellanger, patron de Skyrock, qui vire sa cuti musicale et ouvre grandes les portes au rap, constatant que l’audience y réagit très bien, à partir de 1996. La radio passe en quelques années de 2, 5 millions à 4, 5 millions d’auditeurs[3].

Quelques années plus tard, une fois bien installée, cette culture recevra ses lettres de noblesse : comme le fait remarquer l’un des plus fervents parrains de ces cultures, le linguiste Alain Rey (préfacier du Lexik des cités, produit avec des jeunes de l’association Banlieues créatives et publié aux éditions Fleuve en 2007) : «  Sans le rap, la langue française serait momifiée. Une langue est vivante quand elle comporte des éléments créatifs. […] Contrairement à la poésie moderne, le rap s’appuie sur la rime. C’est elle qui va déclencher un vocabulaire particulier. Par ailleurs, l’écriture rap doit respecter un rythme. Donc le langage va aussi être utilisé comme un matériau. […] Aujourd’hui, cette musique s’est popularisée et son langage correspond plus à une génération qu’à une classe sociale[4].  »

De plus, comme l’assure l’ethnologue Marc Hatzfeld, les cultures urbaines sont aussi une alternative à l’anglicisation de la langue française, qui est systématique dans le milieu de la communication, des sciences et de l’entreprise, segments du monde social qui sont plutôt aux mains des élites : «  C’est l’ouverture du français aux variétés vivantes du verlan comme d’autres vigoureuses audaces orales, dont le slam est une illustration, qui le sauvera de la prédation des sabirs anglo-saxons. […] Il n’y a aucune raison qu’il ne réjouisse pas les amateurs de belles lettres de la même manière que l’argot de Céline, Carco ou Genet a renouvelé une langue française déjà tentée par l’immobilisme conventionnel[5].  »

Un auteur qui n’est pas loin de considérer que la préservation et le renouvellement d’un certain patrimoine culturel, le plus important qui soit, celui de la langue, se fait par le bas, les couches populaires qui n’ont parfois d’autre richesse que leur langue, leur culture, leur identité, et se défait par le haut, les élites…

Avec humour

Mais les cultures urbaines, motrices de nouvelles manières de ­s’exprimer, ne sauraient s’arrêter au rap. Les premiers à torturer la langue et à s’en flatter sont une poignée d’artistes incubés chez Radio Nova puis à Canal +, parmi lesquels Jamel Debbouze, qui avait été formé au stand-up par Alain Degois (alias Papy, au Déclic théâtre de Trappes). Le succès de ces nouvelles formes d’humour absurde, décalé, volontiers auto-­parodique, tient en particulier à sa manière de jouer sur les mots, leur sens, et sur les maladresses et les imperfections dans la maîtrise de la langue française (et dont la série de Canal +, H, sera l’un des exemples les plus absurdes, comme tant d’autres émissions à l’instar de SAV des émissions de Omar et Fred sur la même chaîne). Ces formes d’humour feront florès sur les scènes théâtrales, y amenant un public qui n’en était pas forcément coutumier (grâce à Omar Sy, Thomas Ngijol, Stéphane Bac ou même Yacine Belattar et tant d’autres encore). Du théâtre, consécration ultime, certains passeront au cinéma : la réussite la plus aboutie en la matière étant la transmutation par Alain Chabat d’Astérix et Cléopâtre, qui est au départ l’œuvre d’un autre génial mixeur de langue, Uderzo – avec la fine fleur des humoristes et des acteurs populaires, notamment de banlieue mais pas seulement, réalisant une œuvre gouailleuse, truculente et irrévérencieuse.

Sauvages libertés avec les mots

Et quand le slam déferle, depuis le Club Club de Pigalle, à la fin des années 1990, mèche allumée par la transe lexicale d’un Saul Williams halluciné[6], c’est bien pour ensauvager une parole qu’on croyait morte. Il s’agit d’une «  sauvage liberté avec les mots  » (définition portée par la légende urbaine de ce mouvement, qui tente ainsi de franciser et transformer en acronyme ce terme anglo-saxon, slam). Des centaines d’auteurs, puisant dans la poésie française aussi bien que dans les battles d’improvisation de l’underground hip-hop ou encore dans l’art oratoire africain, se lancent dans des joutes verbales au fond de bars enfumés, revivifiant une tradition disparue, celle du Paris des chansonniers écumant les bougnats de mauvaise vie. Un multiculturalisme réussi s’il en est… De Pilote le Hot à Grand Corps Malade en passant par D’ de Kabal, Abd al Malik, Ruda, Ninanonyme, John Banzaï, Jacky Ido, Nada, Insa Sané, Félix Jousserand et d’autres, ce mouvement polymorphe finira par s’institutionnaliser et proposer des concours internationaux. De proche en proche émergent ainsi de multiples joutes et concours, dont Stéphane de Freitas et Ladj Ly, dans leur magnifique À voix haute (2016), donneront une enivrante image.

Dernier avatar de cet amour de la langue, les Dictées des cités, lancées par Abdellah Boudour (de l’association Force des mixités, sise à Argenteuil) puis l’écrivain Rachid Santaki. Ces deux-là sont parvenus pendant longtemps, depuis la cité Picasso jusqu’au Stade de France, à Saint-Denis, à faire descendre des centaines de jeunes de leurs tours pour leur faire saisir un stylo et, sur des tables en plein air, écrire telle dictée à partir d’un texte du Petit Prince… Comment ? En les faisant s’asseoir aux côtés du rappeur local Mac Tyer ? En leur promettant de remporter le cadeau de la victoire : une paire de «  Victorieuse  » (Nike) Air Jordan ? Qui sait… Tout est une question de style, mais l’improbable peut donc fleurir sur le bitume.

Des centaines d’auteurs, puisant dans la poésie française aussi bien que dans les battles d’improvisation de l’underground hip-hop ou encore dans l’art oratoire africain, se lancent dans des joutes verbales au fond des bars.

N’oublions pas non plus ce que le cinéma donne à voir de ces formes d’expression aussi vives que convulsives, qu’il soit parfois décrié comme celui d’Abdellatif Kechiche, dont L’Esquive (2003) bouscule et rejoue Marivaux, ou lorgne du côté de la fable street la plus météorique, comme Rengaine (2012) de Rachid Djaïdani. Ce dernier, poète lunaire, nous rappelle surtout que dans l’effervescence de cet art urbain, la littérature tient une place de choix : qu’il s’agisse de la relecture du Petit Nicolas par Mabrouck Rachedi (Le Petit Malik, Jean-Claude Lattès, 2008), du succès inédit de Faïza Guène (400 000 exemplaires vendus pour le très frais Kiffe kiffe demain, publié en 2008 chez Fayard, et traduit en vingt-six langues), du flippant Zone cinglée de Kaoutar Harchi (Sarbacane, 2009) ou de l’ironique et documentaire Debout-payé de Gauz (Le Nouvel Attila, 2014), sans oublier le succès académique d’Alain Mabanckou (Verre cassé, Seuil, 2005), triomphalement reçu par le public lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 2016, les cultures urbaines finissent même par s’affirmer en collectif d’écrivains des banlieues Qui fait la France ? (Chroniques d’une société annoncée, Stock, 2007). Ultime consécration ? Les séminaires linguistiques sur «  La plume et le bitume  » pendant des années à l’École normale supérieure…

Cette consécration s’appuie sur une expérience du quotidien, parfois tragique, qui rend les mots aussi urgents qu’importants ; des mots tranchants comme des lames mais aussi des antidotes ou des élixirs. En témoigne cet échange, au lendemain des émeutes de 2005 :

«  Journaliste : Vous dites souvent que le propre de la génération de vos parents, c’était de courber l’échine. Quel est le propre de votre génération ?

Jamel Debbouze : Lever l’échine.

Journaliste : Et de la nouvelle génération ?

Jamel Debbouze : Brûler l’échine.

Roschdy Zem : Et le jour où l’échine s’éveillera[7]…  »

La France bigarrée et populaire aime sa langue, et cette déclaration d’amour sous forme de révolution culturelle permanente vaut tous les Goncourt du monde. La France, on l’aime ou on la quitte, le français, on l’aime ou on le kiffe.

[1] - «  De Jean Vilar à Alakis Vilar  », entretien avec Jalil Naciri, dans Notre île, no 65.

[2] - Jean Gab’1, Sur la tombe de ma mère, Paris, Don Quichotte, 2013.

[3] - Entretien avec Laurent Bouneau, Street Press, 17 août 2015 : «  Je ne m’en cache pas, il y a eu la loi sur les quotas de chanson d’expression francophone. […] Quand, en 1996, on décide de jouer du hip-hop, on envoie un message aux producteurs : vous pouvez produire du rap, vous avez un mass media pour le diffuser. […] Cela a ouvert les portes. Il y a eu des signatures en pagaille.  »

[4] - Propos d’Alain Rey recueillis par Emmanuel Marolle, dans Le Parisien, 1er août 2016.

[5] - Marc Hatzfeld, La Culture des cités. Une énergie positive, Paris, Autrement, 2006, p. 39.

[6] - Voir le film Slam de Mark Levin, en 1998.

[7] - Le Nouvel Observateur, 28 septembre 2006.

Erwan Ruty

Directeur du Médialab93 et ancien rédacteur en chef de Presse & Cité.

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