Le « djihadisme d’atmosphère »

Agir politiquement dans un monde désintermédié

Le passage à l’acte terroriste de jeunes radicalisés sur Internet souligne un impensé de l’action publique, dans un monde où la violence n’a plus le sens exclusivement politique qu’elle avait autrefois. Il nous met au défi de penser des réponses politiques à cette nouvelle forme de violence, mais aussi au terreau qui l’a nourrie.


Le 13 octobre 2023, Mohammed Mogouchkov assassinait un professeur et blessait trois autres membres du lycée Gambetta à Arras. Sa famille était connue et lui-même était suivi par les services de police en raison de sa radicalisation. Ce meurtre a eu lieu trois ans après l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020. Le 2 décembre 2023, un jeune homme, ayant déjà été condamné pour des faits terroristes mais ayant collaboré avec la police pour dénoncer Mogouchkov, passe à son tour à l’acte en assassinant un Allemand et en blessant deux autres touristes.

Ces actes illustrent ce que Gilles Kepel appelle un « djihadisme d’atmosphère ». Ce dernier se caractérise par la culture des réseaux sociaux et des liens lâches voire inexistants avec une organisation terroriste, à la différence des terroristes qui ont opéré en France entre 2014 et 2019. Les coups de couteau (arme banale, en accès libre, que l’on peut parfois bricoler soi-même) réalisent un « passage à l’actuel » de l’univers virtuel des jeux vidéo, le tout dans une « atmosphère qui propage la haine des valeurs des sociétés laïques occidentales qui nourrit aujourd’hui la vision du monde d’un certain nombre de jeunes internautes islamistes1  ». Ce nouveau terrorisme est le plus souvent endogène (homegrown), c’est-à-dire le fait d’individus nés en France qui se sont radicalisés sur Internet.

Le terme d’atmosphère est à la fois suggestif et flou ; il opère un tour de passe-passe en désignant une catégorie politique tout en affirmant qu’il lui manque un chaînon essentiel, la consigne dans une chaîne de commandement. Le défaut d’organisation et donc de finalité stratégique introduit une rupture dans la construction du sens politique de l’acte. La tentation est alors forte de renoncer à lui trouver un sens et de le traiter comme un accident, en mobilisant l’arsenal technique de surveillance de façon à préempter le passage à l’acte. Mais ce déni empêche de saisir le véritable message politique de cette nouvelle forme de terrorisme, qui ne nous est pas envoyé en clair par une organisation, mais de manière cryptée, le plus souvent à l’insu de ces idiots utiles qui s’en font les porteurs.

Le djihadisme d’atmosphère se présente donc comme le miroir déformant des impasses de l’agir politique dans notre univers désintermédié. Il nous met au défi de penser des réponses politiques à cette nouvelle forme de violence, mais aussi au terreau qui l’a nourrie.

Un terrorisme hybride

À la différence des précédentes formes de terrorisme politique et de terrorisme islamiste, le djihadisme d’atmosphère n’est plus exclusivement politique, mais désormais hybride : il résulte d’une dynamique perverse entre une trajectoire individuelle (une personne saisie par une pulsion suicidaire) et une vulgate religieuse sommaire. La subjectivité s’enferme en elle-même, en même temps que l’émotion liée à l’objectivité du crime se renforce. Cette violence ne cherche plus à faire accoucher une société nouvelle, mais prend désormais son sens dans une pulvérisation d’histoires individuelles. La radicalisation n’est pas nécessairement la conséquence d’une pathologie individuelle2, même si on la retrouve à l’évidence dans l’assassinat du 2 décembre 2023, mais plutôt celle de la biographie, de la famille (notamment de la fratrie), du quartier et des rencontres en prison.

Ce nouveau terrorisme manifeste un rapport au monde dépolitisé et désintermédié, qui met une problématique individuelle directement aux prises avec un discours ambiant d’autant plus violent qu’il est « hors sol », comme dirait Arthur Dénouveaux3, et dont la violence s’abat dans des lieux que les terroristes fréquentent (le tueur d’Arras a sévi dans sa propre école). Comme le tueur de masse, les terroristes endogènes sont prêts à « se faire péter » et à tuer pour passer leur colère contre un monde qui, pensent-ils, les rejette et ainsi s’accomplir dans l’au-delà. Faute de pouvoir politiser leur colère, ils lui donnent une dimension religieuse, sans que rien ne puisse plus se glisser entre leur misérable histoire et une épopée mystique qui anoblit leur révolte.

La nouveauté de ce « terrorisme de vocation4 » vient de la dimension existentielle de cette violence. Cette vocation n’a en réalité rien de religieux et montre plutôt l’échec de toute symbolisation. L’enfermement informationnel, fléau que nous subissons tous, accélère la segmentation et la solitude, nous coupant du monde5. Ces actes hybrides exacerbent, de façon monstrueuse, une tendance des sociétés individualistes, l’effondrement de l’interlocution : quand on ne se parle plus, on se tue. La polarisation voire la « binarisation » du monde (« les bons et les méchants », « les musulmans et les kouffar ») s’accompagne d’une disparition de la parole : la prière ou l’hymne Allahou akbar devient un cri de guerre, un « code6  », un slogan, une formule magique. Cela place ce terrorisme aux antipodes du processus de symbolisation qui implique déplacement et partage. L’ancien juge des enfants qui écrit ces lignes sait bien que la violence à l’adolescence signe pratiquement toujours un échec de la symbolisation des tensions intérieures.

Le djihadisme d’atmosphère interrompt également l’élaboration du sens politique d’un acte de violence : quel sens revêt l’assassinat de Samuel Paty ? Peu importe que son auteur soit le fruit d’un mixte d’une culture particulière (tchétchène, donc pas tout à fait homegrown), d’une passion triste, d’un « misérable petit tas de secrets7 » autant que d’une organisation politique.

Si la violence politique est préoccupante, il est toujours possible d’en faire quelque chose. Mais ce nouveau type de violence terroriste est dévastateur car l’on ne sait rien en faire. Le défi se déplace alors de l’hostilité vers la « dangerosité ». Ce terme est à la mode dans les politiques pénales contemporaines, mais est-il véritablement adéquat ? Il désigne, en criminologie, le risque que fait courir à la société un individu en proie à des pulsions incoercibles (comme l’alcoolisme, la toxicomanie ou l’attirance pour les enfants). Pourtant, dans le terrorisme endogène, il s’agit au mieux d’une conviction religieuse et, le plus souvent, d’un parcours malheureux ou de l’appartenance à une famille dysfonctionnelle. Le passage à l’acte ne résulte pas d’une pulsion, mais de la fécondation monstrueuse entre une prédisposition et une volonté absolument imprévisible – en dépit des accusations régulières qui sont faites contre les psychiatres ou les juges qui ont remis un individu en liberté. Aucune négociation n’est possible avec ce type de terroriste. Le risque du passage à l’acte n’est pas identifiable et il est réparti sur tous les jeunes baignant dans cette atmosphère – et Dieu sait s’ils sont nombreux.

Le sens de l’acte terroriste migre lentement d’une finalité politique vers l’accomplissement d’une obligation religieuse, mais cette dernière n’est édictée par personne précisément, par aucun discours général désignant l’ennemi. Le sens de l’acte migre également d’un combat collectif vers une problématique individuelle, une biographie contrariée, une intégration refusée ou, à l’inverse, non assumée.

Dans le terrorisme, l’acte écrase l’intention de son auteur, illustrant la thèse de Paul Fauconnet sur la responsabilité8. Le sens de l’assassinat d’Arras a été vite compris par la nation, notamment chez les enseignants qui vont au collège terrorisés (la terreur diffère de la peur, qui permet le calcul et donc le troc de sa liberté naturelle contre le respect des institutions). En effet, la menace d’atmosphère peut venir de partout, elle nous enveloppe comme l’air que nous respirons. D’où cette angoisse diffuse, qui renvoie à la dé-spatialisation caractéristique de l’univers numérique, où nous laissons des traces partout qui permettent de nous accuser et de nous pister, marquant la fin de l’innocence associée à la condition spatiale et territorialisée – il n’y a plus d’espace privé.

Un terrorisme punitif

Cette nouvelle forme de terrorisme se démarque des terrorismes précédents, qu’ils soient de nature idéologique, spirituelle, politique (d’extrême gauche ou d’extrême droite) ou liés à des revendications territoriales, caractéristiques des guerres asymétriques, majoritaires depuis 19459.

Le terrorisme est en effet traditionnellement analysé comme une manière d’atteindre un objectif politique par des moyens non conventionnels. En effet, il met une société en état de choc par des meurtres spectaculaires jusqu’à l’exaspérer et à la mettre de facto au service de ses propres objectifs politiques : forcer un gouvernement soit à négocier, soit à se renier en surréagissant par des mesures disproportionnées et contraires à ses propres valeurs. Le terrorisme se joue donc à trois : le terroriste, la population et le pouvoir.

Dans le djihadisme d’atmosphère, le jeu se fait à deux : le tiers politique est effacé. D’ailleurs, ce terrorisme n’envoie aucun message au pouvoir politique, mais se venge contre une société, ses institutions et ses mœurs. Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ont été commandités depuis l’étranger, soigneusement préparés et coordonnés, et visaient à ce que le gouvernement change de politique en Syrie. En revanche, l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, qui a ciblé des victimes précises pour des raisons précises, ne s’adressait pas à l’État (ce qui n’est pas vrai de la prise d’otages de l’Hyper Cacher, qui avait pour but de faire pression pour libérer les frères Kouachi).

Le djihadisme d’atmosphère a un sens punitif : il s’agit de venger le Prophète humilié par les caricatures. Ainsi, le sens s’épuise dans sa réalisation. De jeunes hommes s’investissent du droit de punir et de choisir ceux sur qui la punition doit tomber – peut-être pour renverser le sort, qui ne cesse de leur faire subir ce qu’ils perçoivent comme des punitions. Dans certains cas, cette vengeance semble le prétexte à la purgation d’une colère plus intime contre le monde, d’où un modus operandi similaire aux massacres du type Columbine.

Le djihadisme d’atmosphère signale ainsi une sorte de toute-puissance de l’individu désintermédié. Il n’y a plus rien entre lui et le monde ; son monde est le monde ! L’individu lui-même exerce une autorité souveraine sur le monde. Alors que dans le monde ancien, le dénonciateur alertait l’opinion en saisissant une institution, une autorité tierce, aujourd’hui, toute personne en appelle à elle pour sanctionner le coupable ou son supposé représentant. Parce qu’il identifie le dénonciateur et l’autorité, deux instances généralement tenues à distance, le procureur autoproclamé des intérêts moraux du Prophète fait de la dénonciation une sanction immédiatement exécutoire10.

Individualisme et radicalité se conjuguent ici : la légitimité absolue de la cause que l’individu défend lui confère autorité sur les lois – qu’il juge imparfaites car profitant toujours aux mêmes – qui régissent l’espace public. Peu importe que les autres subissent la dureté de ses décrets intérieurs, ils n’ont plus aucun droit.

Pour le djihadisme punitif, « il s’agit de faire en sorte que la dénonciation, la sanction et son exécution soient effectives d’un même geste fondé en croyance », écrit Jean Lassègue dans un article à paraître. On retrouve ce geste dans le vigilantisme et dans #MeToo : à chaque fois, le temps de la justice, qui se déplie dans une chronologie où chaque séquence est placée sous la responsabilité d’un acteur différent, est aboli. Le djihadisme punitif est inquiétant parce qu’il a supprimé le temps des institutions. Ces dernières ne peuvent plus intervenir a posteriori. Après, c’est en effet trop tard : les effets destructeurs de l’acte sont consommés, l’auteur est souvent mort (dans ses catégories, il n’est pas puni mais sauvé), l’opinion est commotionnée et l’ordre politique durablement fragilisé. Plus aucune construction n’est possible, si ce n’est la préemption de l’événement destructeur. Lorsque l’acte ne s’inscrit plus dans une construction symbolique, comme le temps des organisations, on peut parler de terrorisme détemporalisé, pendant d’un terrorisme déterritorialisé : telles sont les deux faces du djihadisme d’atmosphère.

La guerre d’un contre tous

La terreur est liée à l’irruption d’une relation d’hostilité maximale dans l’espace commun, au retour du sauvage dans la civilisation, à la profanation du sacré au nom d’un autre sacré dans une République laïque. À chaque fois, notre désarroi devant la terreur vient de la coexistence non médiatisée de deux réalités, ce que nous avons appelé une béance symbolique11.

Le terrorisme nous amène à vivre, à notre porte, sans bouger, une expérience d’hostilité que nous croyions circonscrite au champ de bataille ; il réintroduit une problématique coloniale avec laquelle nous croyions en avoir fini. Le djihadisme d’atmosphère nous amène à vivre ce que Rousseau appelait une « condition mixte » : « D’homme à homme nous vivons dans l’état civil et soumis aux lois ; de peuple à peuple chacun jouit de la liberté naturelle : ce qui rend au fond notre condition pire que si ces distinctions nous étaient inconnues. Car, vivant à la fois dans l’ordre social et dans l’état de nature, nous sommes assujettis aux inconvénients de l’un et de l’autre, sans trouver la sûreté dans aucun des deux12.  »

La civilité n’est jamais plus en danger que lorsqu’elle se heurte à une véritable hostilité sans médiation.

La guerre d’un seul contre tous fait ainsi coexister, sans médiations, à l’intérieur de nos sociétés, l’ordre civil et l’état de nature, la guerre et la paix, le sacré et le profane, l’amitié et l’inimitié. La condition mixte condamne à connaître en même temps, sur le même territoire, des relations de civilité, où chacun jouit d’une protection égale de la loi (et des mêmes obligations vis-à-vis des lois communes), et un rapport de force beaucoup moins encadré par le droit. Le droit est en effet le grand perdant de cette évolution. La civilité n’est jamais plus en danger que lorsqu’elle se heurte à une véritable hostilité sans médiation. Elle est en effet guettée tout autant par la tentation du déni, d’être trop faible et donc balayée, que par la panique qui lui fait oublier toute mesure (comme la justification de la torture chez nombre de juristes américains après le 11-Septembre), ce qui est une autre manière pour elle de sombrer.

Du hiérarchique au mimétique

Le passage à l’acte du djihadiste d’atmosphère n’est plus ordonné par une organisation ; il est en revanche directement inspiré par des passages à l’acte antérieurs, commis par d’autres, qui servent de précédents sinon de modèles. Comment ne pas établir un lien entre l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty, commis par un homme d’origine tchétchène, et celui du professeur de lettres modernes Dominique Bernard, commis pratiquement à une date anniversaire par un homme venant également d’une famille caucasienne ? Les réseaux sociaux ont modifié la physionomie de la violence en permettant une coordination déspatialisée. Avec la disparition de l’organisation, disparaît également le temps social de l’élaboration collective d’une action13. Le passage à l’acte est immédiat, parfois irréfléchi (ce n’est pas le cas de l’assassinat du 2 décembre 2023, car l’auteur avait enregistré une vidéo qui l’annonçait). Face au djihadisme d’atmosphère, le travail de la police est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas de signes avant-coureurs à détecter, pas d’organisation à infiltrer, pas d’interlocuteur avec qui négocier, pas de tiers auquel en appeler, pas de message auquel répondre. Aucune interlocution n’est donc possible.

Les réseaux sociaux ont également changé la violence par les images – on l’a vu lors des émeutes urbaines de l’été 2023 à la suite de la mort du jeune Nahel. Les sciences sociales doivent donc adopter de nouveaux paradigmes, à commencer par celui de la propagation. Pour comprendre l’extrême contagion de la violence, Dominique Boullier la rapproche de phénomènes aussi divers que la propagation d’un virus (crise sanitaire) et la circulation quasi instantanée des informations financières (krach boursier). Cela l’amène à relire un des ancêtres de la sociologie française, Gabriel Tarde, et sa théorie de l’imitation. Tarde avait ainsi imaginé un « gloriomètre » pour mesurer la réputation (les réseaux sociaux fonctionnent comme des vanity metrics), ce qui ne serait pas inutile quand on sait que l’attentat est vécu par certains djihadistes comme un moment de gloire. L’élaboration du paradigme de la propagation contribuerait à réorganiser les réponses aux nouvelles violences contemporaines. Elle permettrait ainsi de ne pas se concentrer sur les personnalités individuelles, mais d’établir les connexions du réseau : « Ce qui agit n’est pas une entité a priori définie mais le rhizome qui se déploie et devient agissant en se transformant14. »

On s’est beaucoup interrogé, après l’assassinat du 2 décembre 2023, sur l’ambivalence du meurtrier, qui avait collaboré avec la police et suivi un programme de réinsertion de manière assez positive – du moins le pensait-on. Puisqu’il est passé à l’acte, comment comprendre ce revirement ? On peut l’imputer à une dissimulation volontaire, la fameuse taqiya de djihadistes, mais, rassurons-nous, ils ne sont pas les seuls à dissimuler leurs desseins aux éducateurs et à mentir à la police ! On se tourne alors vers la maladie mentale et une décompensation subite et aiguë, mais des psychiatres répondent que la maladie mentale n’envahit pas toute la personnalité, que les djihadistes sont susceptibles de faire des choix moraux et d’exprimer des préférences personnelles. On trouve chez Tarde une approche différente avec sa conceptualisation de l’hésitation : « L’hésitation est “l’opposition infinitésimale de l’histoire”, issue en fait d’un conflit de rayons imitatifs et non de calculs d’optimisation coût-bénéfice15. »

Le paradigme de la propagation permet de reprendre à nouveaux frais les politiques publiques qui traitent de questions aussi cruciales que les pandémies, les dérèglements climatiques, les crises financières, les guerres informationnelles et l’open source intelligence (OSINT), les trafics de drogues et les djihadismes d’atmosphère. Pour tous ces enjeux vitaux pour l’avenir de nos démocraties, qui empruntent au vocabulaire de la guerre et présentent une dimension déterritorialisée (en raison du défi de la circulation et de la trappe à souveraineté qu’opère la mondialisation), les politiques nationales ont échoué, faute peut-être d’avoir renouvelé leur cadre de pensée. Elles n’ont pas compris que la logique de la propagation s’appuie sur une nouvelle architecture technique de l’espace public, que les réseaux sociaux sont une machine à polarisation dans laquelle les règles de publication se sont totalement émancipées du droit, et que la circulation d’images terribles, stimulant une compétition morbide, alimentait la logique mortifère du djihadisme d’atmosphère. Quand les montages hiérarchiques s’effritent, c’est la rivalité mimétique qui prend le relais, au prix d’une violence moins contrôlable.

La question du mal

Ce changement de paradigme, dont le djihadisme d’atmosphère n’est qu’un des symptômes, bouscule également la société civile. Cette nouvelle forme de violence pose à nouveaux frais l’éternelle question du mal. Les sociétés sécularisées croyaient pouvoir la contenir dans le domaine des convictions personnelles, gardé en France par le principe de laïcité, mais les vagues d’attentats de 2015 et le récent djihadisme d’atmosphère ont montré que ce n’est plus possible.

Gouvernants et gouvernés continuent d’agir comme si nous vivions toujours dans un monde structuré par l’État, qui détiendrait encore le monopole de la violence légitime et donc qui concentrerait encore sur lui la domination. Mais, dans un monde désintermédié, la domination n’a-t-elle pas déjà en partie migré ailleurs ? Pire, cette mécompréhension n’alimente-t-elle pas la violence qu’elle prétend conjurer ? Les jeunes djihadistes n’ont pas le monopole de la radicalisation, qui est malheureusement une caractéristique de notre époque. Les militantismes politiques et les mouvements sociaux ne sont-ils pas aussi affectés par un désir de pureté qui leur fait refuser toute compromission avec des institutions imparfaites et périssables – deux caractéristiques sur lesquelles insistait Paul Ricœur ? La violence et la question du mal ne peuvent être traitées par des politiques publiques, même instruites du nouveau paradigme de la propagation. Quelque chose de plus profond s’y joue, qui prend au dépourvu nos démocraties, dont les principes et les mythes fondateurs sortent essorés par trente ans de néolibéralisme.

On répond au mal par l’action, au sens fort du terme que lui donnait Hannah Arendt, c’est-à-dire en réaffirmant ce qui nous fonde en humanité, en réaffirmant la « mesure de l’humain »16. Le djihadisme d’atmosphère manifeste la « perte en monde » que produit un univers désintermédié, cloisonné, séparé, dans lequel la politique et l’espace public ne s’accordent plus avec les capacités nouvelles de la technique, où la « condition mixte » tourne à l’avantage d’un repli individualiste, où à la mentalité d’investisseur – qui avait triomphé de la citoyenneté dans les années folles du néolibéralisme – succède une personnalité terrorisée, angoissée et clivée, en proie à la même panique morale que les boursicoteurs ou les hypocondriaques. Une telle action doit renouer avec ce que la politique a de plus profond, avec son histoire et donc avec les mythes fondateurs. Il s’agit d’une élaboration collective, qu’on voit à l’œuvre dans le nouveau rôle dévolu à la justice dans le traitement du terrorisme d’atmosphère17.

Les institutions ne font pas tout ; la réponse aux défis politique que lance le djihadisme d’atmosphère est entre les mains de tous les citoyens. C’est de renforcement du lien social, des corps, du sensible, de l’interlocution, de la reconnaissance mutuelle dont notre société a le plus grand besoin, pas de compagnies de CRS supplémentaires dans les quartiers. Il s’agit là de biens politiques élémentaires, que nous avons reçu en indivision et qui ne sont pas rivaux, et que nous nous distribuons tous au quotidien. N’en soyons pas économes.

  • 1. Gilles Kepel, « Le djihadisme d’atmosphère dans l’embrasement du Covid-19 » [en ligne], entretien avec Gilles Gressani et Pierre Ramond, Le Grand Continent, 1er novembre 2020. Voir aussi G. Kepel, Le Prophète et la pandémie. Du Moyen-Orient au jihadisme d’atmosphère, Paris, Gallimard, coll. « Esprits du monde », 2021.
  • 2. Voir Guillaume Monod, En prison, paroles de djihadistes, Paris, Gallimard, coll. « Témoins », 2018.
  • 3. Arthur Dénouveaux et Antoine Garapon, Victimes, et après ?, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2019 et Du choc à l’expérience, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2020.
  • 4. Alessandro Orsini, « La radicalisation des terroristes de vocation », trad. de l’italien par Marie Caillat, Commentaire, vol. 156, no 4, 2016, p. 783-790.
  • 5. Voir Mark Hunyadi, Le Second Âge de l’individu. Pour une nouvelle émancipation, Paris, Presses universitaires de France, 2023.
  • 6. Voir les remarques suggestives d’Olivier Roy sur le « devenir code » du droit dans L’Aplatissement du monde. La crise de la culture et l’empire des normes, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2022.
  • 7. André Malraux, Le Miroir des Limbes, t. I, Antimémoires [1967], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972.
  • 8. Voir Paul Fauconnet, La Responsabilité. Étude de sociologie [1920], éd. Sacha Lévy-Bruhl, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2023.
  • 9. Voir Jérémy Rubenstein, Terreur et séduction. Une histoire de la doctrine de la « guerre révolutionnaire », Paris, La Découverte, 2022.
  • 10. Je remercie Jean Lassègue de m’avoir fait découvrir les analyses dont s’inspire cette remarque : Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.
  • 11. Voir Antoine Garapon et Michel Rosenfeld, Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global, Paris, Presses universitaires de France, 2016.
  • 12. Jean-Jacques Rousseau, Principes du droit de la guerre. Écrits sur la paix perpétuelle, éd. Bruno Bernardi et Gabriella Vescovini sous la dir. de Blaise Bachofen et Céline Spector, Paris, Vrin, coll. « Textes et commentaires », 2008, p. 70. Dans La Revanche des passions. Métamorphoses de la violence et crises du politique (Paris, Fayard, 2015), le regretté Pierre Hassner insistait sur le dilemme, accentué par notre temps, de cette condition mixte.
  • 13. Voir Zeynep Tüfekçi, Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée [2017], trad. par Anne Lemoine, Caen, C&F Éditions, coll. « Société numérique », 2019.
  • 14. Dominique Boullier, Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2023, p. 242.
  • 15. Ibid., p. 255.
  • 16. Voir Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne [1958], trad. par Georges Fradier, préface de Paul Ricœur, Paris, Pocket, coll. « Agora », 2002.
  • 17. Sur le rôle de la justice dans la réponse au terrorisme, voir Yannick Haenel, Notre solitude, Paris, Les Échappés, 2021 ; Hugo Micheron, La Colère et l’oubli. Les démocraties face au jihadisme européen, Paris, Gallimard, 2023 ; et les travaux du groupe de recherche ProMeTe concernant les transformations de la justice pénale à l’épreuve de la violence terroriste sur Politika.