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Notes de lecture

Dans le même numéro

Archiver au Moyen-Orient sous la dir. de Christine Jungen et Jihane Sfeir

Fabriques documentaires contemporaines

novembre 2020

L’extension du domaine du patrimoine et des archives est […] devenue un enjeu majeur de ces dernières décennies, dans une région du monde qui souffre de leur destruction et de leur dispersion.

Les « fabriques documentaires contemporaines » dont traite cet ouvrage se situent principalement au Levant (Liban, Jordanie) avec deux incursions en Turquie, avec ses prolongements ottoman et grec-orthodoxe, et une autre aux Émirats arabes unis. Ses deux éditrices, Christine Jungen et Jihane Sfeir, évoquent, dans l’introduction, une « frénésie archivale » qui se serait emparée, au Moyen-Orient, « d’un nombre grandissant d’acteurs lancés dans des opérations historiographiques, mais aussi, aujourd’hui, patrimoniales, mémorielles, d’archivage documentaire ».

L’extension du domaine du patrimoine et des archives est ainsi devenue un enjeu majeur de ces dernières décennies, dans une région du monde qui souffre de leur destruction et de leur dispersion. Il est ainsi fait mention, dans l’introduction, « de la destruction, systématisée par l’armée israélienne, de l’héritage historique palestinien », ce qui a provoqué, en réponse, une « fièvre d’archives » tous azimuts parmi les Palestiniens. Pour illustrer ce phénomène, deux contributions de cet ouvrage traitent de fonds d’archives très dissemblables ayant trait à la Palestine, celle de Karène Sanchez Summerer porte sur deux cas d’études, les archives du waqf d’Hébron et les fonds de trois écoles chrétiennes à Jérusalem, tandis que l’étude de Jihane Sfeir concerne les « mémoires vives palestiniennes » à travers les vicissitudes de la constitution d’archives orales dans les camps palestiniens du Liban.

On peut ainsi s’interroger, de manière plus large et ainsi que le fait l’historienne égyptienne Pascale Ghazaleh, sur les relations qui existent entre les difficultés d’accéder aux archives et l’exploration de sources alternatives, telles que les sources orales1. L’historien Khaled Fahmy avait donné un témoignage édifiant de l’attitude paranoïaque de l’administration égyptienne2, tandis qu’Omnia El Shakry en faisait le thème d’une réflexion sur les modalités d’écriture de l’histoire dans l’Orient arabe3.

La relation entre la constitution d’un « lieu institué » des archives et la construction des États-nations est ainsi soulignée dans l’introduction, de même que la diffusion du modèle historiographique fondé sur le document d’archive. Pour les spécialistes des études ottomanes, les archives conservées à Istanbul, et notamment celles de la Présidence du Conseil qui rassemble les documents de « la province », constituent des sources incontournables. Marc Aymes, dans sa contribution, les étudie sous l’angle des pratiques d’archivation, à travers la présentation des modalités du recensement des sources thermales de l’Empire entrepris par les autorités ottomanes au début du xxe siècle et de celles de la lutte contre les falsifications portant sur les documents officiels.

Entre la Turquie et la Grèce, Anna Théoridès nous invite à voyager en retraçant le parcours d’un collectionneur, médecin de profession. Akilas Millas s’est ainsi attaché à conserver les traces du passé de la communauté rûm (grec-orthodoxe) du quartier de Pera (Beyoglu) et d’une île des Princes (Büyükada) et à publier des ouvrages en grec, traduits ensuite en turc. Ayant échappé aux massacres de 1955 à Istanbul qui ont visé les minorités rûm, juive et arménienne, épargné par les expulsions de 1964 qui ont touché les rescapés, il s’est installé volontairement à Athènes dans les années 1980. Ironie de l’histoire, son expérience et ses connaissances furent sollicitées par le musée des Îles à Büyükada. Cette vie dédiée aux objets mémoriels ne pourrait-elle aussi renvoyer à une figure de collectionneur propre à Istanbul que les films de la réalisatrice turque Pelin Esmer (Le Collectionneur, 2002 ; Les Collections de Mithat Bey, 2009) ont évoqué à travers un autre personnage singulier et que les livres d’Orhan Pamuk (Istanbul, 2003 et Le Musée de l’innocence, 2008) permettent aussi de se représenter ?

La constitution des « archives nationales » pour affirmer les prérogatives de l’État et orienter l’écriture du récit national est un processus polymorphe susceptible d’épouser les contours de guerres historiographiques. Candice Raymond en donne un exemple à travers les tribulations de caisses rassemblant les archives du gouvernorat autonome mis en place dans le Mont-Liban ottoman entre 1861 et 1914, depuis leur constitution jusqu’aux décennies ayant suivi la fin de la guerre en 1990. Leur destin fut aussi lié à celui de Maurice Chéhab, curateur du Musée national à partir de 1928, puis directeur des Antiquités du Liban jusqu’en 1982. Il est aussi question de la politique d’édition scientifique mise en place et des controverses académiques, suscitées par la publication de documents, et qui ont reflété certains enjeux politico-identitaires des guerres libanaises.

Avec l’exemple de la création du Centre national de documentation et de recherche, renommé Archives nationales, Sylvaine Camelin analyse les enjeux de la constitution d’un fonds d’archives à Abu Dhabi. L’auteure retrace l’évolution de ce « lieu d’institutionnalisation de l’histoire » qui, après avoir collecté des copies d’archives provenant de centres d’archives extérieurs à l’Émirat, a pour mission de recueillir l’ensemble des archives des administrations nationales. Un parallèle peut être tracé avec le Centre de documents et de manuscrits de l’université de Jordanie, étudié par Christine Jungen, du fait que le fonds est constitué de dizaines de milliers de manuscrits microfilmés, de copies d’archives ottomanes, de registres de paroisses et de tribunaux jordaniens ainsi que de tribunaux religieux palestiniens. L’anthropologue nous invite à une plongée en profondeur, non pas dans le fonds d’archives, mais dans le quotidien et l’ordinaire de ce centre d’archives par une ethnographie attentive aux détails de pratiques d’archives « en intensité basse », comme il est souligné dans le titre de la contribution.

À Beyrouth, de nombreuses fondations culturelles arabes se sont installées et, parmi elles, la Fondation arabe pour l’image, à laquelle Jean-Charles Depaule consacre un article suivi d’un supplément passionnant sur les modalités d’archivage de la photographie. Créée en novembre 1997 par les photographes Fouad Elkoury et Samer Mohdad et par l’artiste Akram Zaatari, tous libanais, la Fondation arabe pour l’image avait pour objectifs « la localisation, la collecte, la préservation, l’interprétation et la présentation de l’héritage photographique du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord, et depuis 2002, de la diaspora arabe, de la fin du xixe siècle à aujourd’hui ». Un vaste programme qui a été réalisé, puisque son fonds compte à ce jour environ 500 000 documents, dont une partie est numérisée. Jean-Charles Depaule, tout en restituant l’histoire de ce centre d’archives créé par des artistes, nous livre une réflexion stimulante et inspirée sur la question du statut « d’une production jusque-là négligée ou ignorée ».

On pourrait ajouter que la Fondation arabe pour l’image s’inscrit aussi dans un phénomène plus large ayant trait au développement d’un marché de la nostalgie qui prend, selon les régions du Moyen-Orient, une coloration particulière et qui s’inscrit dans de nouvelles pratiques de collection4.

L’ouvrage se clôt sur l’étude que consacre Stefanie Baumann au projet artistique de l’artiste libanais Walid Raad, The Atlas Group, qui représente un autre prolongement mémoriel et artistique des guerres libanaises. L’analyse porte sur deux dossiers d’archives fictionnelles utilisées dans des performances et sur les enjeux politiques et de vérité du document historique dans le contexte libanais.

Parvenu au terme de la lecture de cet ouvrage, on se prend à lever la tête de l’armature savante qui enserre les réflexions des contributeurs pour revenir à une histoire récente faite de violence et de dévastation. Ainsi, des pertes inestimables provoquées par les guerres d’Irak, de Syrie et du Yémen, et de la catastrophe survenue à Beyrouth, le 4 août 2020, qui a ravagé les locaux de la Fondation arabe pour l’image. Certaines de ces destructions ont suscité la création de projets d’archives numérisées pour tenter de reconstituer une documentation disparue, tandis que le tournant révolutionnaire de 2011 a fait surgir, dans l’espace arabe, de nombreuses initiatives visant à constituer des archives et à se réapproprier un passé confisqué par les pouvoirs dictatoriaux. Cet ouvrage n’a certes pas pour ambition d’établir un état des lieux de la situation des archives au Moyen-Orient, mais de nous faire entrer dans des « fabriques documentaires contemporaines » à travers leurs dimensions sociales, matérielles, voire sensorielles, et, à cet égard, l’objectif est largement atteint.

  • 1.Voir Pascale Ghazaleh, Past Imperfect, Future Tense: Writing People’s Histories in the Middle East Today, Berlin, Forum Transregionale Studien, 2019.
  • 2.Khaled Fahmy, “Espionage and historical research”, Ahram Online, 9 mai 2013.
  • 3.Omnia El Shakry, “‘History without documents’: The Vexed Archives of decolonization in the Middle East”, American Historical Review, vol. 120, no 3, juin 2015.
  • 4.Voir Sonja Mejcher-Atassi et John Pedro Schwartz, Archives, Museums and Collecting Practices in the Modern Arab World, New York, Routledge, 2012.
IISMM-Karthala, 2019
300 p. 20 €

Franck Mermier

Anthropologue et directeur de recherche au CNRS, il est notamment spécialiste du Yémen. Ses travaux portent sur l’anthropologie de la ville, les dynamiques culturelles, sociales et politiques dans le monde arabe et la traduction en sciences sociales.

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