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Le Salut aux blessés ! | Tableau d’Edouard Detaille, 1874
Le Salut aux blessés ! | Tableau d'Edouard Detaille, 1874
Dans le même numéro

Anti-occidentalismes et déchirures européennes

Les guerres contre l'Europe menées par la Turquie d'Erdogan et la Russie de Poutine trouvent leurs origines intellectuelles dans la guerre franco-allemande de 1871, qui fragmente l'universel européen sur une base nationale.

Dans le sillage des études postcoloniales, nous avons pris ­l’habitude de poser la question de l’universel en termes dichotomiques, opposant un «  Ouest  » compact à un «  reste  » pluriel, regroupant le genre humain dans sa grande diversité. Le débat sur cette notion est cependant bien plus ancien et voit le jour d’abord en Europe, continent qui eut certes sa République des lettres, mais aussi ses déchirures internes. De nos jours encore, le rejet de l’universel assimilé à la domination occidentale ne constitue pas l’apanage du monde postcolonial. Selon Alexandre Bovdunov, ce sociologue de l’université de Moscou qui figure parmi les idéologues du poutinisme, la Russie et l’«  Occident  » constituent des civilisations non seulement ontologiquement distinctes, mais aussi mortellement ennemies : « La solution finale d’un conflit civilisationnel ne peut être que l’anéantissement de l’une des parties. […] Notre but est donc d’anéantir l’Occident sous sa forme civilisationnelle actuelle[1]. » Les «  intellectuels  » erdoganistes martèlent de leur côté la nécessité de préparer la revanche de la Grande Guerre non pas sur la France, la Grande-Bretagne ou encore la Russie, ennemis de «  14-18  », mais sur l’«  Occident  ».

Or la Russie et la Turquie, qui n’ont jamais été colonisées, ont en réalité pleinement fait partie de l’histoire occidentale des derniers siècles. Contrairement à ce que postule Erdoğan, la Première Guerre mondiale n’a pas été la guerre de l’«  Europe  » contre l’Empire ottoman, mais d’abord une guerre intra-européenne et Istanbul y participa, sans provocation aucune, de son plein gré, du côté de Berlin et de Vienne. De même, la révolution de 1917 n’était pas le fruit d’un «  complot occidental  », mais bien de l’effondrement d’une autocratie surannée au bout de trois années d’une guerre qui avait décimé ses élites. Autre preuve de leur intégration parfaite à l’«  Occident  », l’erdoganisme et le poutinisme légitiment leur «  anti-impérialisme  » au nom de leurs «  missions historiques  » de dominer leurs «  espaces vitaux  ». Profondément ancrés dans l’histoire des déchirures européennes après 1871, ces concepts ne sont devenus universels que par leur diffusion au cours du xxe siècle.

La guerre de 1871

La guerre franco-allemande de 1871 n’est bien entendu pas le premier conflit armé dont témoigne le continent au xixe siècle, mais il a ses spécificités. Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes opposaient deux mondes, le nouveau, qui mobilisait l’imaginaire d’un universel supposément incarné dans une nation particulière, et l’ancien, comprenant une coalition hétéroclite de pouvoirs autocratiques, eux-mêmes remodelés par des dynamiques enclenchées par la Révolution française. Malgré le patriotisme radical français et les Discours à la nation allemande de Fichte (1807-1808) appelant à la création d’un État allemand unifié, elles ne pouvaient être réduites à des conflits entre les nations. La guerre de 1871, en revanche, fragmente l’«  universel  » européen sur une base exclusivement nationale et traumatise les héritiers des Lumières, les «  libéraux  » et les marxistes des deux côtés du Rhin. Ses témoins savent d’ailleurs qu’elle hypothèque l’avenir du continent. Friedrich Engels, qui s’exprime en 1895, par exemple, est parfaitement conscient du risque d’une nouvelle guerre « d’une cruauté inouïe, avec un dénouement absolument incalculable », ­susceptible de l’emporter sur celle des classes[2].

La guerre de 1871 constitue la preuve par excellence du triomphe du nationalisme organiciste.

La guerre de 1871 constitue en effet la preuve par excellence du triomphe du nationalisme organiciste. La « crise allemande de la pensée française » alimentera durablement l’anti-humanisme et l’anti-cosmopolitisme dans l’Hexagone, transformant l’Allemagne ennemie en une référence à imiter pour préparer la revanche[3]. L’exemple d’Ernest Renan est à ce titre significatif. Rejetant l’idée de l’égalité des hommes et des races, Renan croit à celle des «  États  », terme désignant les entités historiquement constituées du Vieux Continent. Il supporte certes mal que l’Allemagne, pays en pleine « floraison », soit livrée « sans défense » à une « basse démocratie terroriste qui s’est transformée en despotisme militaire », mais refuse toute posture nationaliste. La victoire de l’Allemagne montre selon lui surtout le triomphe « de l’homme discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux, attentif, méthodique, sur celui qui ne l’est pas; [elle] a été la victoire de la science et de la raison, mais [elle] a été en même temps la victoire de l’Ancien Régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le droit des populations à régler leur sort[4] ».

Deux conceptions de la nation

Dans le reste du continent également, la guerre franco-prussienne est interprétée à l’aune de l’opposition des modèles «  organiciste  » et «  libéral  » de la nation. « Le chemin le plus court entre Berlin et Moscou passe par Paris », écrit le philosophe Alexandre Koyré. Les jeunes intellectuels russes ­s’initient à la pensée anti-humaniste, anti-cosmopolite et anti-française en passant par la langue française. Il en va de même de l’Empire ottoman où le vulgarisateur social-darwiniste Gustave Le Bon est considéré comme un prophète des temps modernes par des intellectuels, notamment turcs. Il est vrai que la guerre de 1871 intègre tardivement l’histoire intellectuelle ottomane, mais pour en devenir aussitôt un repère fondateur. Ainsi, dans son réquisitoire de 1904 contre l’«  ottomanisme  », terme signifiant à l’époque l’égalité et la fraternité de « toutes les composantes de l’Empire », Yusuf Akçura, l’un des fondateurs du nationalisme turc «  scientifique  » précise : « Puisque la vie se perpétue par la puissance, l’existence de la vie exige celle de la puissance. Cela signifie que chaque société trouve son intérêt dans la vie, autrement dit dans l’acquisition et l’accroissement de la puissance. De ce point de vue, on observe, entre les sociétés tout comme entre toutes les composantes de l’univers en quête d’existence, une guerre permanente[5]. » Aux yeux d’Akçura, les leçons de 1871 sont de portée universelle : « Lorsque le principe de nationalité fut commenté, par les Allemands, d’une manière plus conforme aux faits réels [sic], sur la base de la race et que, comme pour prouver la supériorité de cette interprétation Napoléon [III] et l’Empire français furent vaincus lors de la guerre de 1870-1871, l’idée politique qui s’appelait la nation ottomane perdit son unique support[6]. »

Quatre ans après le texte de Yusuf Akçura, l’Empire ottoman allait devenir le théâtre d’un pronunciamiento des jeunes officiers, qui sera salué à Paris, y compris par Jaurès, comme la « révolution française sur le Bosphore ». Le premier moment de cette «  révolution  » sera effectivement marqué par la devise «  liberté, égalité, fraternité, justice  ». Rapidement, cependant, le Comité union et progrès, fer de lance de la «  révolution  », prononcera une condamnation sans appel du « modèle français corrompu » pour lui substituer le « modèle allemand ». Ainsi, l’un des théoriciens proches du Comité, Tekin Alp, précisera : « L’Allemagne qui est accusée par les pays de l’Entente d’être un État militariste […] est plus avancée que tout autre État du point de vue de sa politique sociale […] et a gagné la première place en ce qui concerne la garantie de la prospérité et le bonheur des classes populaires qui constituent l’essentiel de la nation, ainsi que son élévation morale et matérielle[7]. »

La guerre qui est présentée comme celle de l’«  Eurasie  » et l’«  Orient  », incarnés par Poutine et Erdoğan, leaders entretenant un lien charnel avec leurs nations et visant à «  libérer  » leurs espaces ex-impériaux de la «  domination occidentale  », est en réalité une guerre qui trouve ses origines en Europe même. Aujourd’hui comme hier, elle oppose le libéralisme politique, l’universalisme, l’humanisme et l’imaginaire d’une société plurielle d’un côté, le souverainisme, le nationalisme, l’idéal d’une société organique et le social-darwinisme de l’autre.

 

[1] - Cité dans Françoise Thom, Comprendre le poutinisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2018, p. 192.

[2] - Friedrich Engels, «  Introduction  » [1895] à Karl Marx, Les Luttes des classes en France, éd. Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, 2002.

[3] - Claude Digeon, La Crise allemande de la pensée française. 1870-1914, Paris, Presses universitaires de France, 1959.

[4] - Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale [1869-1971], présentation de Mona Ozouf, Paris, Perrin, 2011.

[5] - Yusuf Akçura, Üç Tarz-ı Siyaset [1904], Ankara, 1976, p. 25-26.

[6] - Ibid., p. 20.

[7] - Cité par Zafer Toprak, «  Ikinci Mesrutiyet’te Solidarist Düsünce: Halkçilik  », Toplum ve Bilim, no 1, printemps 1977, p. 92-123.

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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