Copyright Nour Films
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Une famille de Christine Angot

Christine Angot choisit, non plus seule, avec sa plume, mais dans l’interaction, avec une caméra, d’aller à l’encontre du silence qu’installe le crime incestueux, pour tenter de remettre de la parole à la place.


Une femme dans sa maturité, une mère de famille, un personnage public, une écrivaine reconnue, autrice de plusieurs livres sur la question de l’inceste, qui pleure à la fenêtre de son hôtel, si proche encore de la jeune fille de 13 ans qu’elle fût. C’est d’abord la profondeur du temps qu’Une Famille explore, le temps qui a passé mais aussi celui qui ne passe pas, qui fait retour, celui du trauma, de la répétition, de ce qui ne s’oublie pas, le temps des larmes. Une petite fille portant une baguette dans les rues de Nice, fière de cette commission accomplie sous le regard paternel, c’est le temps du bonheur, de l’enfance et du lien filial. Cette petite fille, c’est celle de Christine Angot, Léonore, que l’on retrouve jeune femme dans une scène finale de dialogue mère-fille, consolatrice et solaire. Entre ces deux images, le camescope des années 90 qui fait archive de la quiétude familiale apparente et celle de la caméra qui explore aujourd’hui, sans ménager personne, la terre aride de l’inceste, se déploie le premier long-métrage de Christine Angot. Pourtant le père incestueux est mort, les livres ont été écrits, mais les choses ont-elles été suffisamment dites ? C’est la grande question du film qui s’organise autour d’une série d’entretiens ponctués par des images d’archives et des séquences où l’on suit l’autrice et désormais cinéaste.

Le premier d’entre eux, incroyable, met en scène l’épouse du père. Christine Angot hésite d’abord à sonner, à entrer, à faire usage d’un subterfuge pour ne pas se faire reconnaitre, puis fonce dans le tas, met le pied dans la porte, pour enfin échanger avec celle qui fut sa belle-mère. Cet échange dit tout des enjeux du film et met au centre non pas le père abusif mais l’« entourage », qui a si peu entouré. À commencer par cette femme qui finit par ouvrir sa porte, un personnage qu’on n’inventerait pas, qui, entre commisération et défiance, ne trouve pas les mots justes, ou plutôt trouve tous ceux, comme un catalogue, qui font mal : tu écris des romans (i.e. tu mens) ; c’est ton récit, pas le mien ; l’homme dont tu me parles, je ne l’ai pas connu ; tu es venue sous mon toit alors que tu couchais avec mon mari ; ce père dont tu me parles n’a rien à voir avec l’homme qui fut mon époux ;  l’homme qui a abusé de toi n’est pas ton père, mais plutôt ton géniteur. Ce long échange qui met en scène tous les artifices de la dénégation, fait sentir au fond la position impossible de celle qui a été victime, jamais à la bonne place, plus coupable presque que son abuseur, et dont la parole, tour à tour trop violente ou trop factice (le procès du roman), ne convient jamais. On apprendra dans la suite du film que cette visite impromptue et filmée, pourtant acceptée, donnera lieu finalement, ultime retournement, à dépôt de plainte.

Une famille, c’est cette confrontation entre un dire, celui de Christine Angot, et une forme de silence, celui du cercle familial et au-delà de la société dans son ensemble. L’inceste comme tabou est indicible. Il peut être su mais puisqu’on ne peut en parler, il faut le taire, et Angot choisit, non plus seule, avec sa plume, mais dans l’interaction, avec une caméra, d’aller à l’encontre de ce silence, pour tenter de remettre de la parole à la place. C’est cette tentative d’échange, avec la belle-mère, la mère, l’ex-époux, le compagnon, la fille, une famille tout entière en effet, qui est mise en scène. Ce n’est plus le registre de la faute, de sa reconnaissance, de son éventuel pardon, puisque le père est mort, que seule son ombre plane sur le film. C’est celui du tabou qui enferme la victime et son bourreau dans le même silence, dans le même mépris, dans la même gêne apitoyée, voire dans le rire gras des plateaux de télévision. Mais c’est aussi celui de l’écoute, du partage, de l’empathie qui surgissent aux détours des échanges, avec une mère, d’abord enfermée dans sa propre souffrance puis rendue à sa fille, avec un (ex) mari, touchant, alter ego fragile, lui-même à son trauma, avec une fille, Léonore, lumineuse, qui trouvera elle dans l’échange les mots justes.

La question du langage est centrale, plus seulement les mots de l’écrivain, mais les mots de nous tous, les proches au cœur du film mais aussi le corps social, comme le rappelle quelques extraits qui montrent comment cette parole est peu et mal accueillie.

Angot s’interroge, sur sa démarche, sur le sens qu’elle lui donne, sur sa propre violence. Elle se débat, avance, tranchante, singulière, mauvaise tête, dans cette quête, affirmant la victime et refusant la victimisation, faisant entendre sa douleur comme sa force, pour interroger avec chacun de nous qui regardons, cet innommable, qui vient déranger l’ordre familial en le transgressant radicalement et qui recouvre cette transgression d’une chappe de plomb qui pèse sur les épaules de celle qui l’a subie. La question du langage est centrale, plus seulement les mots de l’écrivain, mais les mots de nous tous, les proches au cœur du film mais aussi le corps social, comme le rappelle quelques extraits qui montrent comment cette parole est peu et mal accueillie sur les plateaux de télévision, celui particulièrement nauséeux d’Ardisson par exemple. Comme si après quelques livres majeurs sur la question, il fallait que l’œuvre romanesque se continue autrement, par l’image certes mais surtout par le détour nécessaire par la parole et l’écoute d’autrui. C’est donc Le Voyage à l’Est, prix Médicis 2021, recommencé. Une tournée littéraire de promotion de l’ouvrage, à Strasbourg donc, où a vécu son père, devient prétexte à reprendre le fil de l’histoire, non pas avec les héros œdipiens, le couple père / fille, mais avec le chœur, avec d’autres pères, d’autres mères, d’autres filles, avec d’autres êtres humains qui savent tous ce qu’est une famille, ce qui la sous-tend et ce qui la broie. La force du film est bien de nous assigner à cette place, de nous pousser, depuis la salle obscure, à sortir de nos silences, à prendre le risque de se parler, quand la parole même, l’ordre symbolique qui la soutient, a été mis à mal. De l’autrice à sa famille, et de la famille à la société, ses médias, ses tribunaux, tout le corps social est sollicité, questionné, interpellé pour justement ne pas laisser celle qui fut victime, dans un colloque solitaire avec la figure paternelle abusive, qui mit l’intelligence et le cœur au service du pire. Cet inceste noue l’abus de l’adulte sur l’enfant, de l’homme sur la femme et oblige chacun à s’interroger sur l’alliance et la filiation. Cet ordre soudain saccagé, qui se donne à l’ordinaire comme une fondation ininterrogée, rejaillit comme une question brûlante, qui excède la cas particulier, l’évènement tragique, pour poser les conditions mêmes de sa possibilité, dans les rapports familiaux et sociaux. Le parcours de Christine Angot comme écrivain, son affirmation d’une œuvre et pas seulement d’un témoignage, autour de cette scène traumatique, l’affirmation d’un droit au roman et la littérature pour se dire, cette revendication de légitimité qui lui a été finalement accordée, est au diapason d’une reconnaissance plus profonde encore, par la parole de l’autre, celle d’une personne tout entière et d’une victime de l’inceste.

Angot qui mit sur la table ce sujet il y a 25 ans avec L’Inceste (1999), reprend la parole autrement, par le dialogue, fût-il impossible, et par l’image, c’est à dire par la présence du regard d’autrui.  Elle rejoint ce « moi aussi » qui bouleverse les rapports de genres et de générations et elle le transforme en un « nous aussi », nous aussi nous savons, nous aussi nous ne faisons plus semblant de ne pas savoir. Après La Familia Grande de Camille Kouchner, qui explorait déjà l’entourage, le milieu familial et social ou Triste tigre de Neige Sinno, après Le consentement de Vanessa Springora  et la prise de parole de Judith Godrèche qui questionnent des phénomènes d’emprise d’adultes sur des enfants, quasi incestueux, dans le cinéma ou la littérature, Christine Angot, vient avec Une famille faire entendre à nouveau une voix, du côté de la colère, et de la douleur mais aussi et peut-être du côté de la réparation. En 1998, un an avant L’inceste, le film Festen de Thomas Vinterberg installait par la fiction, la logique du dévoilement de l’ordre familial et bourgeois, de la figure toute puissante du père, de la complicité maternelle, de la tension dans la fratrie, de l’impossibilité à dire. Le film s’ouvrait sur une prise de parole dans un repas d’anniversaire, annoncée par quelques coups d’un couvert sur un verre. Une famille, c’est ce ding ding ding revisité, annonciateur non plus de la révélation du secret, puisque tout a été dit ou écrit, mais de l’accouchement d’une parole qui insiste, qui fait retour, non plus la mise au jour brutale de la transgression ultime mais le déploiement des mots pour la dire et pour l’inter-dire.