Portrait de Fénéon. Opus 217. Sur l’émail d’un fond rythmique de mesures et d’angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890 1890-1891. Huile sur toile. H. 73,5 ; L. 92,5 cm New York, MoMA, Don de David et Peggy Rockefeller © DR
Portrait de Fénéon. Opus 217. Sur l'émail d'un fond rythmique de mesures et d'angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890 1890-1891. Huile sur toile. H. 73,5 ; L. 92,5 cm New York, MoMA, Don de David et Peggy Rockefeller © DR

Rencontrer Fénéon

Fénéon et les arts lointains au Musée du quai Branly, jusqu’au 29 septembre 2019 et Fénéon, les temps nouveaux : de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie, du 16 octobre 2019 au 27 janvier 2020


Félix Fénéon (1861-1944) est un capteur ultra-sensible, un catalyseur de rencontres et un passeur de génie. Seulement, à force de brouiller les étiquettes, cet acteur central du monde de l’art entre les années 1880 et 1930 nous est devenu presque inconnu. «  Je suis un simple passant à travers les lettres, un vague promeneur.  » C’est au diapason de ce panache sans prétention mais non sans malice que s’est ouverte au Musée du quai Branly la première d’une trilogie d’expositions. Fénéon et les arts lointains sera suivie, dès octobre, de Fénéon et les temps nouveaux : de Seurat à Matisse au Musée de l’Orangerie. Le MoMa accueillera une synthèse à New York début 2020. Fragmenter le portrait d’un personnage aussi important et méconnu peut laisser perplexe, mais le projet kaléidoscopique orchestré par Isabelle Cahn, conservateur au Musée d’Orsay, et Philippe Peltier, conservateur au Musée du quai Branly, donne un sens fort à la coopération entre institutions.

Rencontrer Fénéon oblige à ruser. Comment ce caméléon a-t-il imposé une liberté aussi impertinente, une intelligence aussi caustique, une pensée aussi fantaisiste ? Sa biographie reste truffée d’inconnues. Tôt dispersée, sa collection personnelle (estimée à un millier d’œuvres, dont plus de quatre cent cinquante objets non européens) est un casse-tête à reconstituer. Dans les vitrines, les effets de surprise sèment quantité d’indices, avec une pédagogie inventive et féconde.

L’aura influente de Fénéon se mesure à l’ombre de sa discrétion. Il «  tirait les ficelles en coulisse, flattait ses interlocuteurs, les encourageait à publier, les poussait sur le devant de la scène [1] », explique Isabelle Cahn. Il signe peu ses textes ou recourt à des noms de plume, mais cultive les rencontres, les mises en contact et les amitiés. Sa courtoisie et ses réparties désarment en toutes circonstances. Libertaire et libertin, il échappe de justesse à la condamnation pour complicité de terrorisme anarchiste en 1894. Anticonformiste assumé, il découvre et défend rien moins que Rimbaud, Seurat ou Matisse, tout en menant une carrière d’éditeur, directeur de La Revue blanche puis de la galerie Bernheim-Jeune. La mise en retrait aurait-elle été la condition nécessaire pour faire entendre sa voix singulière ? Les paradoxes fondent son originalité : iconoclaste et mondain, brillant et vulgarisateur, cinglant et généreux. Sa traversée des «  avant-gardes modernes  » résiste à toute logique systématique et lui apporte un souffle neuf. Au quai Branly, Fénéon est amateur et collectionneur des «  arts lointains  », selon une expression de son invention. L’absence du cubisme et de Picasso fait par exemple dévier le récit attendu de l’«  invention de l’art nègre  » au profit d’une émergence plus diffuse et nuancée.

Affiches populaires des expositions coloniales et publications savantes montrent, dès le tournant du siècle, une effervescence qui s’emballe après la guerre dans les rythmes de jazz et la «  ceinture de bananes pendulantes  » de Joséphine Baker. Fénéon n’élude aucun des acteurs : explorateurs, ethnologues, colonisateurs, marchands, artistes. Il lit, regarde et écoute avec curiosité. Le japonisme, première mode exotique née dans les années 1860, le guide naturellement vers les Nabis qu’il soutient ardemment via La Revue blanche, dans les années 1890. Gauguin et son choc océanien n’échappent pas non plus à son radar. Il rencontre Apollinaire dès 1902, Matisse en 1904, fréquente les collectionneurs Jos Hessel et Charles Vignier. Comment ces échanges ont-ils influé son goût pour les arts d’Afrique ? À défaut de preuve, les commissaires esquissent une autre histoire du regard sur les arts lointains et plaident pour situer Fénéon parmi ces pionniers, dès 1904-1905.

Son engagement s’affirme dans les années 1920-1930. Fétiches, masques, objets rituels, petites amulettes, jetons de jeux ou armes : l’éclectisme s’impose dans les vitrines. Alignés en série, mélangés entre eux, présentés isolément ou encore associés à des tableaux modernes, les objets sont allégés de toute affirmation imposante. «  Peu enclin au culte des idoles  », Fénéon aime se jouer des barrières de l’art, refusant l’interprétation. Son œil embrasse les pièces spectaculaires et les objets les plus usuels, des œuvres soignées comme d’autres, plus modestes, additionnées de bouts de ficelle, de coquillage, de clous. Ce goût ne colle pas aux modes de son temps.

À l’époque, «  l’art nègre  » fascine, l’incrédulité est plus méfiante qu’hostile. Il apparaît comme l’expression d’une humanité inaboutie, d’un état sauvage, antérieur à la civilisation de l’Europe moderne. Les arts lointains sont exilés dans le temps, à l’aube du progrès. Issus pour la plupart de pays colonisés, les objets étayent le bien-fondé des intentions civilisatrices à l’égard des peuples africains ou océaniens. Contre les préjugés de son temps, Fénéon déboulonne les hiérarchies et entend partager son enthousiasme, le plus largement possible. Il achète avec assurance, prête ses œuvres aux premières expositions spécialisées dans les années 1930, en offre à ses amis artistes. Conscient de la valeur de sa propre collection mais attaché à ses convictions libertaires, il préfère la disperser aux enchères plutôt qu’en faire don à un musée.

En 1919, il lance une enquête visionnaire : «  Les arts lointains iront-ils au Louvre ?  » Ses contemporains répondent avec embarras, de l’enthousiasme au mépris. À les écouter au cœur du parcours, la polémique fait réfléchir le visiteur : faut-il trancher entre œuvres d’art ou d’ethnographie ? S’agit-il de témoins de cultures originelles ou d’une mémoire atemporelle de l’humanité ? Quel que soit leur contexte de production, les objets posent problème. Leur mode de visibilité conditionne de fait notre manière de les regarder. Leur contextualisation ne rend jamais assez compte ni de leur effet sur nous, ni de leur histoire, ni de leur richesse interne. Que répondraient aujourd’hui les conservateurs, les artistes, les marchands ? Fénéon est ce trublion qui fait penser l’art face à son public et actualise la notion de musée.

Outre cette enquête fameuse, des pages formidables du Bulletin de la vie artistique sont à lire. Créée et dirigée par Fénéon, la revue prend fait et cause pour les arts lointains sous les angles les plus divers. Entre les lignes pointe son inimitable humour, comme dans ce récit inattendu du romancier Stevenson sur une transaction avec un roi africain ou dans ce préambule à un article de son amie Lucie Cousturier : «  L’ayant lu, nos amateurs de fétiches se demanderont s’ils détiennent bien en propriété légitime les pièces précieuses de leur collection, s’ils n’en seraient pas par hasard, les receleurs[2].  » Lui-même en fait déjà partie.

Le goût des arts lointains appelle encore d’autres questions : comment est-il passé du cercle symboliste à Seurat puis Matisse ou Ernst ? Compte tenu de ses convictions politiques, comment s’est-il attiré la confiance des Bernheim-Jeune et inscrit si brillamment dans le marché de l’art ? Son écriture et son ton critiques font mouche, lapidaires, énigmatiques. On rêverait aujourd’hui d’un passeur aussi subtil et respectueux des visiteurs. Quoi de plus excitant que de se faire traverser tous azimuts par les formes produites dans une époque fébrile ?

 

[1] - Isabelle Cahn et Philippe Peltier (sous la dir. de), Fénéon. Critique, collectionneur, -anarchiste, catalogue des trois expositions, Paris, Flammarion, 2019, p. 25.

[2] - Félix Fénéon, «  Fétiches  », Bulletin de la vie artistique, mars 1925.