Anne Portugal. Le travail sur les cadres. Poèmes


Le travail sur les cadres

La lecture d’Anne Portugal déroute. Littéralement. Nous fait sortir de notre route ou routine poétique. C’est d’autant plus troublant qu’elle use d’une langue simple, très simple même. On voit clair à travers les mots qu’elle emploie. Il n’y a aucun mystère dans l’énoncé. Prenons au hasard la page 69 de Définitif bob1, arrêtons-nous sur le premier vers : « Promenade en taxi le ciel change ». Difficile de s’arrêter, d’ailleurs, puisqu’un taxi a tendance à bouger, à s’éloigner, de sorte que nous courons avec lui derrière le complément de sens, de direction, que ne manquera pas d’apporter le vers suivant. Voici justement le vers suivant : « bref il est tout changé ». Pas d’ambiguïté sur le « il » anaphorique, qui semble renvoyer au ciel. On remarque toutefois la défaillance manifeste de la ponctuation. Son absence laisse du jeu au vers, en fin de vers, par quoi commence à s’insinuer le doute. Et si, se demande-t-on, il y avait eu échange de référent en route ? Un taxi peut très bien prendre un autre passager, un taxi surréaliste peut même prendre le ciel en charge. On a déjà vu plus extraordinaire. Désormais, le lecteur se tient sur ses gardes. Maintenant, récapitulons.

Promenade en taxi le ciel change
bref il est tout changé
le ciel
et sa perle et sa fleur
le monde à son premier balcon
il vient il se produit le soleil se levait
un moulin dont les ailes ça ne fait rien
en cette position
qu’il représente
il bouge et il étend
bouts de cravate
fin de transmission

***

Il est toujours question du ciel avec « et sa perle et sa fleur ». Ce sont des images, de même que « le monde à son premier balcon ». Dans l’esprit du lecteur la traduction se fait, en passant, sans besoin de s’appesantir, dans le mouvement même qui emporte le taxi : c’est le matin, la lumière de l’aube frappe les balcons, d’ailleurs le soleil est nommé (ce n’est pas comme chez Saint-John Perse !) : « il vient il se produit ». On passe même à l’imparfait tout à coup : « le soleil se levait ». Pourquoi pas ? Changement de vitesse, changement de mode verbal. Et puis brusquement arrêt, accident de lecture. On accroche, on décroche, on ne comprend plus : « un moulin dont les ailes ça ne fait rien ». Voilà qu’on roulait avec un poème au lever du soleil dans une ville et que survient un « moulin dont les ailes ». Réel le moulin, simple image ? On se sent perdu tout à coup. D’autant que le moulin en question reste suspendu à ses ailes, en attente d’un verbe moteur qui le fasse tourner. Mais le poème est passé à autre chose, « ça ne fait rien », avec la désinvolture du taxi continuant sa route sans respect pour les feux de signalisation. Autrement dit les lois de la syntaxe. Quant au dernier vers, « bouts de cravate », il flotte, totalement déconnecté d’un sens circulatoire normal. C’est tout juste si l’on se souvient (au passage) d’un soleil crépusculaire d’Apollinaire, qualifié de « soleil cou coupé ». Le poète chauffeur de taxi, à l’évidence, s’amuse du désarroi de son passager.

L’art d’Anne Portugal est l’art du plan. De la composition par plans. Les vers de son poème sont montés par plans et séquences. Comme dans un film, il y a narration. La narration suit un héros (bob, dans Définitif bob), une héroïne (Suzanne dans le Plus Simple Appareil2). Mais y a-t-il une histoire que l’on pourrait résumer ? Cela est douteux. D’ailleurs, là n’est pas le propos du poète. Nous sommes bien dans la poésie, pas dans un film ni un roman. Ni même un roman-photo. Le poème joue avec les codes pour mieux rester poème. Partant, il mène une réflexion sur les cadres, sans jamais céder la main ou ne la cédant que provisoirement. Voici Suzanne, l’héroïne du Plus Simple Appareil, docilement conduite par le poème entre « Mobile et Galveston ».

maintenant
nous avons un véritable foyer
entre Mobile et Galveston

***

Le lecteur esquisse un sourire de connivence. Il se souvient que c’est entre ces deux villes que s’est exilée l’amie d’Apollinaire, Annie, dans le poème du même nom (Alcools). De la nostalgie ? Pas du tout ! Un décor comme un autre. Que perturbe une question apparemment incongrue : « Est-ce que le jardin de Suzanne peut contenir autant de roses que le jardin d’Annie ? » La réponse vient ou ne vient pas, selon qu’on l’interprète.

il suffirait de faire passer un chien
en travers
pour viabiliser les allées du silence

***

On imagine très vite le chien de Gertrude Stein folâtrer dans les allées d’Apollinaire. Car c’est le privilège du poète de traiter le réel comme un cadre déjà travaillé. D’autant que pour ce qui est de Suzanne et les vieillards, existe dans tous les musées de la planète un nombre incalculable de versions (Tintoret, Rembrandt, Rubens etc.).

un tableau très connu
peut toujours nous servir de cadre
considérant que la pose
est prise à l’avance
ne bougez plus dans ce cas
veut dire
retournez au tableau
retournez aux formes
retournez

***

Dans la poésie d’Anne Portugal, on ne part plus pour un quelconque endroit de la Terre. Nous suivent ou nous précèdent partout des images, des clichés, qu’il conviendra de plus en plus de détourner de leur cadre – de décadrer. Pour paraphraser ironiquement Arthur Rimbaud, le poète de l’avenir sera un « horrible re-travailleur », un retoucheur de cadres.

Si tu prends le bateau vasco voyage gama
en léger décalage tu copies les lignes
demandées sans reconstitution possible
ni la taille ni l’ancre une tournée sur
le même circuit salon d’avertissement
dont le tracé déplaçant qu’il dresse
à mesure choisi reste au montage
(La Formule flirt, Paris, P.O.L, 2010)

***

  • 1.

    Anne Portugal, Définitif bob, Paris, P.O.L, 2002.

  • 2.

    A. Portugal, le Plus Simple Appareil, Paris, P.O.L, 1992.