Crise des agriculteurs : un bilan
Des agriculteurs endettés, l’agro-industrie économiquement inféodée, l’écologie sacrifiée : les réponses apportées à la crise des agriculteurs, loin d’être à la hauteur des dysfonctionnements qu’elle révèle, ne font sans doute qu’en préparer de nouvelles.
Le mouvement de protestation des agriculteurs est momentanément retombé. Mais il s’inscrit dans une histoire longue, celle des soubresauts du processus séculaire d’industrialisation, marqué par l’effacement du mode artisanal de production. En 1949, René Dumont notait : « L’agriculture européenne est dans sa grande majorité restée au stade artisanal, précapitaliste, de la petite exploitation à traction animale. L’agriculture américaine mécanisée se rapproche davantage, mais plus ou moins suivant les régions, d’un stade moins éloigné de l’industrie capitaliste. Ce progrès est lourd de conséquences impossibles à refuser. Il correspond à un formidable accroissement de leur production et cette réussite technique leur crée des difficultés économiques supérieures aux nôtres1. » Comme dans le cas de l’industrialisation manufacturière, l’équipement croissant en machines conduit à une augmentation du ratio capital/actif. Celui-ci entraîne d’une part une diminution du nombre d’actifs, et d’autre part une concentration du capital. Plus le capital de production excède les patrimoines familiaux médians, plus la transmission devient ardue dans un cadre familial. C’est d’autant plus vrai si la production a une faible valeur ajoutée. Une vie de travail ne permet pas à un producteur de rembourser le capital productif. A contrario les producteurs qui transforment, commercialisent et vont donc « chercher la valeur ajoutée » peuvent maintenir une forme artisanale. Si l’on veut une comparaison, les ferronniers d’art ont survécu à la disparition des maîtres de forge, et même au rachat d’Arcelor par Mittal, mais ils sont devenus marginaux en volume.
« Les agriculteurs vivent pauvres et meurent riches », selon la formule consacrée. Effectivement le revenu d’un agriculteur-artisan n’est pas réductible à ses seuls prélèvements. Parce qu’il est détenteur de l’outil de production, l’augmentation des fonds propres de son entreprise constitue une part de son revenu. Qui paye ses dettes s’enrichit, dit-on. Et le producteur doit arbitrer entre investir – souvent en s’endettant – et se rémunérer. Le problème de bien des agriculteurs aujourd’hui tient d’abord à leur surendettement. Ils sont nombreux à être mis en difficulté par un capital de production hypertrophié. S’attaquer au surendettement, ce serait s’attaquer à l’amont de l’agriculture : la banque, l’assurance, les vendeurs de matériel, d’engrais, etc. La particularité de la crise récente est que les indicateurs microéconomiques – les bilans des fermes – laissent penser que nous avons atteint un seuil. Les exploitations sont si capitalisées que ce capital excède largement le patrimoine de l’immense majorité des familles françaises. Nous assistons à la « fin des agriculteurs » avec trois options possibles : des modèles artisanaux à forte valeur ajoutée – la production de comté – ; des modèles de firmes et d’agri-managers ; des modèles mutualistes « néopaysans ». Le président actuel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), Arnaud Rousseau, est représentatif de la seconde option.
Les écologistes comme bouc émissaire
La colère est partie des éleveurs allaitants (viande) et des viticulteurs. C’est un fait que la consommation de viande rouge et de vin diminue depuis des décennies. Mais il ne s’agit pas seulement d’une évolution culturelle. Ces produits « rouges » sont concurrencés par les viandes blanches (porcs et volaille) et les alcools de grains, débouchés de la surproduction de céréales, elle-même conséquence directe des politiques agricoles mises en place et du fait que c’est dans ce secteur que l’industrialisation des procédés de production est la plus simple. Or les mesures prises par le gouvernement, notamment sur la détaxation du gasoil ou la disparition des mesures écologiques, favorisent les céréales (production très consommatrice en énergie et en intrants), ce qui va encore accentuer la pression des « blancs » sur les « rouges ». Les producteurs « rouges », en se trompant de responsables, se sont fait totalement berner par les producteurs « blancs ».
Ce n’est pas rendre compte de la réalité que de dire que l’écologie a été sacrifiée. Il paraît plus juste de dire que les écologistes – en tant qu’individus – ont été désignés comme boucs émissaires de cette crise structurelle. Quand on ne veut pas entendre le message, on s’en prend au messager. Le phénomène est anthropologiquement connu, mais c’est une attitude que l’on n’attendait pas d’un gouvernement. Elle s’inscrit toutefois dans une trajectoire rhétorique de stigmatisation et de répression des écologistes, dont l’usage d’un terme comme « écoterroriste » avait déjà été révélateur. Au moins le vernis écologique de l’agro-industrie, affirmant que les agriculteurs sont les meilleurs gardiens de l’environnement, est-il tombé. Mais en profitant de la crise pour prendre à partie les écologistes, le complexe agro-industriel révèle qu’il se battra jusqu’au bout contre l’émergence d’une société écologique, aux côtés des industries extractives, de la voiture thermique, etc.
Inféodation et fragmentation de l’État
La crise des agriculteurs aura aussi été révélatrice de dysfonctionnements profonds. Les facteurs de production agricole – engrais, pesticides, pétrole, machines-outils, data – sont de manière croissante contrôlés par des puissances non européennes. Et la valeur ajoutée négative de la céréaliculture et de ses appendices (soutenus par des subventions et produisant des externalités sociales et écologiques négatives) amène au constat que nous vendons internationalement des produits en dessous de leur coût de production, tout en important pour les produire des produits à forte valeur. Il n’est pas erroné de dire que l’agro-industrie, loin de participer d’une politique de souveraineté, s’inscrit au contraire dans une politique d’inféodation économique. Et de conclure que les vrais patriotes sont à cet égard… les agroécologistes !
La gestion de ce mouvement a aussi témoigné d’une fragmentation préoccupante interne aux politiques publiques : police contre justice, défense contre affaires étrangères, agriculture contre écologie, l’État se défait. L’attaque directe des administrations de l’écologie par le gouvernement accélère la perte de légitimité de l’action publique. C’est probablement l’effet le plus grave de la crise.
Au niveau européen, les décisions précipitées et unilatérales de la France mettent en difficulté les autres gouvernements qui se retrouvent devant des contestations similaires. Pourquoi ce qui est valable en deçà des Pyrénées ne le serait pas au-delà ? D’autant que, contrairement à l’idée largement répandue, la législation française n’était déjà pas la plus stricte de l’Europe, sans parler de son application sur le terrain. Il s’agit d’une rupture du principe de collégialité produisant un effet domino. On voit ce qu’il en est du sentiment européen réel du gouvernement. Sur un plan plus étroitement politique, on découvre que le « en même temps » était en fait un « nulle part ». Ceux qui se demandaient de quoi la Macronie était le nom sont désormais renseignés. Le président n’a-t-il pas fixé l’aune à laquelle le juger ? « Ce quinquennat sera écologique ou ne sera pas. » Effectivement, c’est le néant.
Les mesures prises en cogestion par le gouvernement et la FNSEA ne règlent rien, mais préparent de nouvelles crises.
Antieuropéennes, antiécologistes, antiagriculeurs, inféodantes, les mesures prises en cogestion par le gouvernement et la FNSEA non seulement ne règlent rien, mais préparent de nouvelles crises. Qu’aurait dit de Gaulle, dont toute personnalité politique aime à se réclamer ? « Je tiens à vous confirmer ce que je vous ai dit lors de nos entretiens au sujet des sommations faites au gouvernement par certaines organisations syndicales agricoles, notamment quant au prix du lait, et éventuellement du maïs et de la betterave. Accepter d’y céder et augmenter les prix seraient une faute très grave, non seulement du point de vue du plan de stabilisation, mais encore en ce qui concerne l’autorité nécessaire de l’État. Celui-ci a fait au cours de ces dernières années et continue de faire pour l’agriculture des efforts tels que reculer devant l’agitation démagogique serait, au demeurant, se désavouer lui-même2. »
- 1. René Dumont, Les Leçons de l’agriculture américaine, Paris, Flammarion, 1949.
- 2. Lettre à Georges Pompidou au sujet d’une campagne pour l’augmentation des prix agricoles, du 19 septembre 1964. Cité par Isabel Boussard, « Le général de Gaulle et les agriculteurs », dans Robert Vandenbussche, Jean-François Sirinelli et Marc Sadoun (sous la dir. de), La Politique sociale du général de Gaulle, Lille, Publications de l’Institut de recherches historiques du Septentrion, 1990, p. 257-277.