Macron : bilan du « septennat »
Élu en 2017 sur une promesse de rupture avec l’alternance droite-gauche et pour faire rempart à l’extrême droite, Emmanuel Macron n’a pas tenu ses engagements. Son virage à droite a créé une dynamique d’opposition qui profite à Marine Le Pen. Malgré une situation économique favorable et un certain prestige international, le bilan du « septennat » est relativement négatif.
Emmanuel Macron est président de la République depuis un « septennat ». En 2017, son mot d’ordre transpartisan « Ni de droite ni de gauche » semblait, aux yeux d’une partie de ses électeurs, une promesse de renouvellement de la Ve République, pour sortir de l’opposition usée entre la droite et la gauche dites de gouvernement, et un rempart contre le Front national de Marine Le Pen. Ce dernier, devenu le Rassemblement national en 2018, est une épée de Damoclès suspendue sur l’élection de 2027.
La promesse et le rempart
La promesse n’a pas été tenue. Alors que le « Ni de droite ni de gauche » semble devenu « À droite toute », le débat politique s’est porté aux extrêmes et n’a rien de constructif. À l’Assemblée, on ne discute plus, on vocifère et on s’injurie. La France insoumise, parti dominant de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale, s’oppose par principe à tous les projets du gouvernement, qu’elle accuse de refuser la discussion démocratique. Du côté du Rassemblement national, on calcule les convenances à respecter et les opportunités à saisir pour promouvoir une image d’opposant responsable, respectueux des institutions de la République. Sans perspective de se refaire, en panne de projet politique, Les Républicains – ou ce qu’il en reste – exhibent aussi leur déroute intellectuelle et morale en durcissant leurs positions sur les étrangers et la sécurité. Avec leur majorité au Sénat, ils disposent néanmoins d’un moyen de pression pour s’opposer à un pouvoir qu’ils s’obstinent à ne pas rejoindre. Quant à Renaissance, le parti de la majorité présidentielle, il est davantage composé de « startupers » que de dirigeants politiques. Parti godillot, il soutient indéfectiblement le président.
Le rempart face à l’extrême droite s’est aussi irrémédiablement effrité : Marine Le Pen voit grimper sa cote de popularité et ses chances de succès aux élections européennes, avec son poulain Jordan Bardella comme tête de liste. Les difficultés du pouvoir en place sont autant d’aubaines : les prix en hausse des fruits et légumes, autant que les émeutes de début juillet 2023, la révolte des paysans contre la bureaucratie européenne comme la fermeture d’une entreprise locale, un délinquant ou un criminel non « français de souche » sont autant d’occasions de faire de la démagogie. Grâce à une dédiabolisation réussie ainsi qu’à la rupture officielle avec son passé idéologique et politique, le Rassemblement national peut désormais imposer sa présence dans une grande manifestation contre l’antisémitisme ou pour l’hommage à Missak Manouchian et à ses camarades de Résistance.
En contrepoint de cet échec politique, la situation économique n’est pas la plus dégradée parmi les pays d’Europe – en particulier si l’on considère le chômage et l’inflation. Le néolibéralisme qu’on reproche au président n’a pas détruit l’État providence. La France a maintenu son prestige international et l’image de Macron reste forte à l’étranger. Sa capacité de séduction, sa jeunesse, son anglais excellent et ses discours maîtrisés n’y sont sans doute pas pour rien, malgré les réserves de diplomates et de spécialistes de la politique étrangère qui critiquent son manque de constance et l’affichage d’ambitions dont la France n’a plus les moyens…
Absence de majorité
En politique intérieure, Emmanuel Macron est nettement à la peine : le panier de la ménagère par temps d’inflation et la défiance dans la politique menée l’emporteront toujours sur la place de la France dans le concert des nations, la solidarité pour faire reculer la misère du monde et l’aide à l’Ukraine en guerre. Le navire et son capitaine semblent encalminés par l’absence de majorité à l’Assemblée depuis les élections législatives de juin 2022.
Les conditions de la réélection d’Emmanuel Macron en avril 2022 ont-elles joué un rôle dans la difficulté de sa relance politique ? Combien, parmi celles et ceux qui l’ont réélu, ont voté pour lui par défaut, sans enthousiasme, faute d’autre candidat crédible ? Les mêmes se sont ensuite irrités de ce qu’il s’abstenait de faire campagne avant les législatives : après tout, les décisions prises pendant la révolte des Gilets jaunes, malgré les excès policiers, et l’épidémie de Covid, malgré la révélation de failles sanitaires, n’avaient pas été désastreuses. Son absence de la campagne a été interprétée comme de la désinvolture : avait-il pris la mesure de ce que l’absence de majorité pourrait lui coûter ? Il a certes réussi, en fin de compte, à faire passer la réforme des retraites et la loi sur l’immigration, mais à quel prix ! L’usage répété de l’article 49.3, dû tantôt à l’obstruction systématique de la gauche, tantôt au manque de fiabilité de la droite, a créé une situation chaotique à l’Assemblée. L’opposition a bien compris ses capacités nouvelles d’expression et de blocage et s’est engouffrée dans la faille du pouvoir exécutif, porté à l’hyperprésidence.
L’hyperprésident
En Ve République, on en revient toujours à la personnalité du président. Lors de la célébration de sa victoire au Louvre, le 7 mai 2017, rappelant l’entrée, seul, de François Mitterrand au Panthéon en 1981, Emmanuel Macron ne voulait-il pas effacer les modèles du « président fainéant », du « président bling bling » et du « président normal » qui l’avaient précédé ? Mais n’était-il pas risqué de s’inscrire dans la lignée du gaullisme pour marquer le sens du « nouveau monde » qu’il prétendait incarner ? Quand les ministres ponctuent invariablement leurs interventions du rappel qu’ils agissent selon « la volonté du président », on est plus dans l’Ancien Régime de courtisans infantilisés que dans le nouveau monde…
La présidence « jupitérienne » a en tout cas nourri les perceptions négatives d’Emmanuel Macron : un jeune homme favorisé par la fortune, avec de nombreux dons hérités (donc non mérités), membre de la caste des banquiers (même s’il n’était que leur employé), rapidement taxé de « président des riches », condescendant envers « les petites gens »… L’accusation de « président des riches » est due surtout à son refus de maintenir l’impôt sur la fortune et à son adhésion à la « théorie du ruissellement », selon laquelle l’enrichissement des plus riches finirait par profiter à tous. Elle a paru être confirmée par les « petites phrases » du président : « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux », « Je traverse la rue et je vous trouve un travail », « Qu’ils viennent me chercher » (après l’affaire Benalla)…
Les médiations dédaignées
Plus dommageable sans doute dans la pratique présidentielle est la faible volonté de faire place aux corps intermédiaires, au-delà du débauchage de personnalités médiatiques ou politiques. C’est assez surprenant de la part d’un homme qu’on a présenté comme un disciple de Paul Ricœur, pour qui les médiations entre des pôles en tension sont centrales.
Dès le début de son premier mandat, il a notamment battu froid à Laurent Berger, alors secrétaire général de la Confédération française démocratique du travail, dont on aurait pensé qu’il pouvait en faire un partenaire de la discussion démocratique, même s’il s’opposait à la réforme des retraites. De même, le président n’a pas su faire du mouvement En Marche un grand parti implanté localement. Du réseau de ses conseillers, largement issus de l’énarchie, n’a pas émergé une nouvelle personnalité politique.
En sens inverse, il a surpris nombre de ses partisans en reprenant à son compte, dans la « loi séparatisme » de 2021, les conceptions de la laïcité du Printemps républicain, durcissant outrancièrement le contrôle des associations cultuelles, et, dans la « loi immigration » de 2023, un volet répressif qui semblait concurrencer sur leur terrain les mesures préconisées par la droite et l’extrême droite, et donner satisfaction à la France xénophobe. N’avait-il pas déclaré en conseil des ministres qu’il était devenu inutile de combattre le Rassemblement national avec « des arguments moraux » ? Mais le président continue ensuite d’affirmer avec aplomb qu’il ne fait pas une politique de droite.
La tentation de la séduction risque toujours de concurrencer l’effort pour convaincre.
En fin de compte, le pari de l’hyperprésidence n’est pas une réussite. Il aura plutôt eu des conséquences préjudiciables sur la perception positive d’un jeune président doué, et pourtant desservi par sa prestance, chez qui la tentation de la séduction risque toujours de concurrencer l’effort pour convaincre. On n’aboutit pas pour autant à un échec sans appel après un « septennat » qui a connu la crise inédite de l’épidémie de Covid. Et la politique extérieure compense quelque peu les déboires intérieurs. Mais le « nouveau monde » annoncé se fait attendre – à supposer qu’il y ait encore une attente sur ce point. Emmanuel Macron n’a pas trouvé la bonne distance avec les Français. La présidence en majesté n’est pas rééquilibrée par les contacts directs, parfois musclés, dans une salle de mairie ou un bistro de village – des rencontres qu’il affectionne et où il excelle. Sa récente mésaventure au Salon de l’agriculture a manifesté les limites de cet exercice du débat. Et on est bien forcé de constater que l’échec relatif du président de la République alimente une forme de dépression à proportion des espoirs qu’il avait fait naître et qu’il a favorisé la montée des extrêmes en politique. Il reste à Emmanuel Macron trois ans pour inverser la courbe et empêcher le pire en 2027.