L’imagination par-delà la violence
Dans Les Noms de Feliza (Seuil), son dernier roman, l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez poursuit l’exploration de l’histoire de son pays et d’identités politiques traversées par la violence. Avec l’inquiétude du romancier, il travaille l’imagination comme un espace de vérité et de nuance.
Vous racontez l’histoire de Feliza Bursztyn, une artiste colombienne méconnue, fille de parents juifs arrivés à Bogota en 1933, à travers deux séjours à Paris, dans le Quartier latin, où elle décède en 1982. Est-ce un lieu important pour vous ?
Le projet est né un peu sans que je le sache, ici à Paris, quand j’avais 23 ans et que je venais d’arriver. Je suis tombé sur un article de Gabriel García Márquez en 1982 qui commençait par des mots qui m’ont frappé. Il écrivait : « La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn est morte de tristesse à Paris vendredi dernier. » Nous étions alors en 1996, je commençais des études de littérature à Paris et, en lisant cet article, je me suis demandé, d’abord, qui était cette femme à qui García Márquez, un des plus grands écrivains de mon pays, consacre un article entier pour déplorer sa mort ? Ensuite, pourquoi n’ai-je jamais entendu parler d’elle ? Et surtout, qu’est-ce que cette histoire de tristesse ? Pourquoi est-il possible de poser ce diagnostic qui n’est ni celui d’un médecin, ni même celui d’un journaliste, mais un diagnostic de l’imagination et de l’interprétation d’autrui ? Un diagnostic de romancier. Mais j’avais 23 ans, je n’avais alors ni l’expérience ni les moyens littéraires pour comprendre qu’il y avait là un roman à écrire. Il m’a fallu plusieurs années pour m’en rendre compte.
En 2013, j’ai publié un roman qui s’intitule Les Réputations (Seuil, 2014) sur un caricaturiste politique. À un moment donné, il fallait que le caricaturiste fasse un dessin, c’était un mécanisme narratif pour que l’intrigue progresse. Et là, le souvenir de Feliza Bursztyn fut comme tombé du ciel : le personnage a fait sa caricature sur elle. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à penser sérieusement à elle comme sujet de roman. Je me suis rendu compte que sa vie contenait tout ce qui m’intéresse depuis Les Dénonciateurs (Seuil, 2015), mon premier roman, c’est-à-dire le carrefour où se croisent l’intime et les forces du public, de l’histoire et de la politique, qui ont un effet sur les vies privées. C’est mon obsession, et la vie de Feliza incarnait exactement cela. J’ai alors commencé à me renseigner, à chercher des témoins, des documents, et cette recherche a abouti en 2023, quand je suis venu à Paris afin d’écrire le roman.
Toute votre œuvre semble suivre ce fil entre la politique, l’histoire et l’intime, par l’enquête auprès de personnages marqués par les événements. Avec votre expérience actuelle et l’évolution de l’histoire colombienne, écririez-vous les mêmes livres aujourd’hui ? Votre regard sur les effets de la violence a-t-il changé ?
Après un quart de siècle à écrire sur la Colombie, je me rends compte que l’histoire va vite, et pourtant reste la même. Comme je le dis à travers le narrateur dans le Corps des ruines (Seuil, 2017), la Colombie est comme un rat qui court dans un carrousel : on tourne autour des mêmes phénomènes de violence. Même si les causes, les mécanismes, les dynamiques et les armées changent, la violence reste une constante. On a eu la violence politique des années 1950, puis celle entre guérillas d’extrême gauche et paramilitaires d’extrême droite des années 1960 aux années 1980. Ensuite, l’argent de la drogue a tout changé. C’est un cycle récurrent qui ne se termine pas. La violence a touché Feliza Bursztyn à plusieurs reprises, et son exil en France est dû à l’un de ces moments de la discussion politique où la violence se transforme en persécution de l’État contre les citoyens. Je ne sais pas si j’écrirais tous mes livres de la même façon, mais mes obsessions resteraient les mêmes.
On retrouve souvent dans vos livres des intellectuels et des artistes marqués par l’exil ou par des allers-retours entre la Colombie et d’autres lieux, comme Paris. Cela dit quelque chose d’un paradoxe colombien, entre la grande violence de sa vie politique et la vitalité d’un milieu artistique, militant et progressiste.
J’ai pris beaucoup de plaisir à reconstruire Paris comme ville d’exil latino-américain. Il y a un parallèle entre l’époque où Feliza est venue étudier à l’académie de la Grande Chaumière dans les années 1950 et les périodes ultérieures. À cette époque, l’Amérique latine était couverte de dictatures militaires. García Márquez raconte cela de façon amusante : il vivait dans une chambre de bonne rue Cujas et écrivait Pas de lettre pour le colonel. Il raconte que parfois, on entendait un cri en espagnol : « L’homme est tombé ! », et tous les Latino-Américains venaient à la fenêtre pour savoir s’il s’agissait de leur homme, du dictateur de leur propre pays.
Juste avant sa mort, Feliza revient à Paris comme exilée politique, car une nouvelle génération de dictatures s’étend en Amérique Latine ; les Chiliens fuient Pinochet, les Argentins fuient Videla, ou la dictature brésilienne. Paris est cette ville étrange, un dépositaire qui accueille les exilés, tout le monde. Elle m’a accueilli moi aussi comme étudiant, puis comme écrivain. C’est pour cela que Paris devient un véritable personnage dans le roman. C’était un défi, car beaucoup de romans étrangers sur Paris n’arrivent pas à s’affranchir des clichés qui collent à la ville.
Effectivement, vous parlez de cette ville d’exil de manière intime, comme vous parlez de Bogota : à travers des sensations, comment les gens vivent la ville, ses rues et son climat. Mais pour prolonger sur la situation politique, ces dix dernières années en Colombie, il y a eu de l’espoir après l’accord de paix conclu en 2018. On a pu penser que la violence se résorberait.
Ces dix dernières années en Colombie ont tourné autour d’une obsession : les accords de paix. Je les ai défendus quand ils étaient la chose la plus impopulaire au monde. Le président Santos a dû les renégocier après leur rejet par référendum en 2016 en intégrant les propositions de l’opposition. Cet accident a paradoxalement permis d’aboutir à de meilleurs accords, reconnus internationalement comme un succès, au même titre que ceux de l’Afrique du Sud ou de l’Irlande. Mais ils souffrent toujours de nombreuses calomnies politiques. Or pour mettre fin à soixante-dix ans de guerre, il ne suffit pas de protéger constitutionnellement les accords, il faut un soutien civique et populaire.
J’ai vu ensuite comment les gouvernements successifs ont tenté de les saboter. La droite l’a fait avec des mensonges et une propagande malhonnête lors du référendum de 2016, l’année de Trump et du Brexit, quand la propagande sur les réseaux sociaux a transformé les démocraties. Puis, nous avons eu le premier gouvernement de gauche de l’histoire colombienne, en 2022, qui a été une énorme déception. Au lieu de mettre en œuvre les accords existants, le président Petro a inventé sa propre version, la « paix totale », pourtant moins pensée. Il a voulu négocier non seulement avec les guérillas restantes, mais aussi avec des bandes criminelles et les narcotrafiquants.
Or il est difficile et moralement discutable de négocier avec des délinquants qui n’ont pas d’idées politiques. Ces négociations ont échoué, et elles sont en partie responsables de la recrudescence de la violence actuelle. Je suis un social-démocrate à l’ancienne, je trouve désolant de voir cette opportunité gâchée par un gouvernement populiste et diviseur. Cette irresponsabilité a jeté le pays entre les mains de l’extrême droite. Toute ma réflexion est empreinte de la tristesse de perdre l’opportunité de la paix négociée en 2016. Le gouvernement a tenté de reprendre ces négociations avant l’élection de cette année, mais le regain de violence dans les zones rurales du pays a fortement compromis ses efforts.
Vous dites être un « social-démocrate à l’ancienne », pourquoi ce courant n’arrive-t-il pas à s’imposer en Colombie ?
La possibilité d’une gauche modérée a presque disparu. La Colombie s’inscrit dans un phénomène international de polarisation où les extrêmes se nourrissent les uns les autres. Quand le gouvernement de gauche viole les règles de la participation politique et menace de modifier la Constitution, les gens ont peur et cherchent une protection dans un autre extrême. Le système de santé a été déstabilisé, et la rhétorique du président est devenue injurieuse, notamment envers les journalistes. Le pays a été divisé entre une extrême droite soutenue par Trump et une gauche radicale qui, dès la deuxième année de mandat de l’administration Petro, ne gouvernait plus que pour son camp. L’idée d’une conversation politique modérée est impossible. Dans un pays marqué par la violence, où la démocratie sociale n’a jamais vraiment existé, à part brièvement dans les années 1930, c’est très dangereux. Je pense aussi que c’est lié aux formes de conversations politiques et les nouvelles mentalités façonnées par les réseaux sociaux. Ces plateformes monétisent la peur. La modération et la négociation, qui sont pourtant l’essence de la démocratie, disparaissent. Les identités politiques qui se forment dans les médias doivent être radicales pour exister. Il y a une distorsion de la réalité : la rhétorique des réseaux sociaux est une dystopie où tout le monde se déteste à mort, alors que la réalité de la vie entre les citoyens est souvent différente.
Vous parliez de tristesse, celle de Feliza à sa mort. Il y a un certain idéalisme politique dans vos livres, l’espoir d’une Colombie réconciliée. Est-ce la même tristesse que celle que vous ressentez aujourd’hui ?
Oui, je n’ai jamais été coupable d’optimisme. Les romans permettent de penser la réalité différemment du citoyen. Le journaliste, que je suis par ailleurs, écrit à partir de certitudes. Le romancier écrit à partir du doute et de l’ignorance. Le roman est idéaliste, il ne part pas d’une préoccupation factuelle, c’est un véhicule pour explorer et cartographier une réalité inconnue. De ce point de vue, il garde ouverte la possibilité d’un futur meilleur ; c’est le langage du roman. Même si pour Feliza, cela finit mal.
On est dans une époque où le rapport entre le vrai et le faux est brouillé par la fiction politique, comme on a pu le voir avec la mise en scène de l’enlèvement de Maduro par Trump. Quel est alors le rôle du romancier face à ces fictions politiques ?
Ce que fait Trump n’est pas de la fiction, car la fiction repose sur un contrat dans lequel le lecteur sait qu’il lit des choses qui ne sont pas arrivées. Trump construit une réalité alternative par la répétition de mensonges, comme lorsqu’un agent de l’ICE a assassiné Renée Good dans sa voiture, alors qu’elle tentait de fuir – nous avons tous vu les vidéos –, et que le discours de la Maison Blanche a consisté à dire qu’elle essayait d’écraser des agents. Pour le mouvement MAGA, il s’agit de la vérité : ils sont arrivés à un succès narratif par lequel ils contredisent le visible. C’est du George Orwell pur, où les mots servent à transformer la réalité.
Le rôle du romancier est d’ouvrir un espace où les mots récupèrent leur signification.
Le rôle du romancier est d’ouvrir un espace où les mots récupèrent leur signification. La première victime d’une guerre est toujours le langage, lorsqu’il arrête de signifier ce qu’il signifiait avant. Le roman nous dit que le langage et sa précision sont importants. Un des symptômes de la crise politique actuelle est la division des gens entre des sphères d’informations personnalisées – son feed, son activité –, qui donnent à chacun une version de la réalité que les autres ne partagent pas, construite par les algorithmes. Le roman, lui, construit une réalité commune. On lit un roman, mais le roman ne nous lit pas, il ne modifie pas son histoire pour nous plaire. C’est un espace où l’on peut se retrouver comme citoyen et comprendre la vie intime de l’autre.
Certains prônent une littérature documentaire, du témoignage, où l’on retrouve les personnages et la factualité. Or vous restez attaché à la narration et à la fiction, même si elle est nourrie par l’histoire. Pourquoi ?
Je marche sur une ligne de crête entre les faits et l’imagination, surtout depuis Une Rétrospective (Seuil, 2022), dans lequel tout ce qui se passe, dans le monde des personnages, s’est passé dans la réalité. La fiction ne se limite pas à l’invention, c’est aussi l’interprétation de ce qui s’est passé grâce à l’imagination. C’est une capacité à se mettre dans la tête d’un autre pour regarder le monde. Avec Feliza, j’ai utilisé la vie réelle non pour inventer, mais pour interpréter ; j’ai essayé de dire ce qu’une biographie ne pouvait pas dire : me mettre dans la conscience d’une femme juive, artiste, morte depuis quarante ans. Et j’ai essayé de comprendre le monde à partir de là. Les romans sont plus intelligents que les romanciers, parce qu’ils découvrent des vérités que l’auteur ignorait.
L’assassinat politique est un thème récurrent dans vos livres, comme celle du candidat Jorge Eliécer Gaitán en 1948, ou de Luis Carlos Galán en 1989. Vos personnages sont marqués par la disparition de cette présence politique.
La vie politique colombienne du xxe siècle peut se raconter à travers ces assassinats politiques. Lors de la dernière élection présidentielle encore, le candidat de gauche était le fils d’un homme assassiné par l’extrême droite ; la campagne de la droite a commencé par l’assassinat de Miguel Uribe Turbay en 2025, qui était le fils d’une femme assassinée par Pablo Escobar. La violence donne une forme à la conversation politique colombienne. Comme disait William Faulkner : « Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé. » C’est la réalité de la politique colombienne. La violence d’il y a cinquante ans est toujours avec nous, elle donne forme à nos élections, à nos débats et nos identités politiques.
En écrivant ce livre, vous parlez aussi de littérature, avec García Márquez, personnage de ce roman. C’est aussi votre premier roman avec une femme au centre. Est-ce lié aux débats contemporains sur le féminisme ? Vous avez aussi pris une place importante dans la littérature colombienne, comment la voyez-vous aujourd’hui ?
La littérature colombienne vit un moment d’une grande richesse et diversité, mais on ne peut pas la réduire à la réalité sociale et politique. C’est une littérature qui a grandi avec des monuments comme Cent ans de solitude. La relation avec García Márquez a toujours été compliquée pour les écrivains colombiens à cause de son immense stature, c’est une présence rare dans une tradition littéraire nationale, mais avec le temps, nous avons réussi à intégrer son héritage. On ne peut pas faire sans lui. Dans Les Noms de Feliza, je voulais construire un personnage qui soit un homme, un ami, un persécuté, et non un monument littéraire. Je me suis amusé à imiter certains de ses tics de langage en espagnol comme hommage, ce que l’on voit mal dans la traduction.
Quant au personnage féminin, bien que je sympathise avec le féminisme, je refuse d’instrumentaliser le roman pour défendre des thèses préalables. Je cherche à respecter le point de vue du personnage. Feliza peut donc avoir des idées contestables aujourd’hui. Il s’agit de s’abandonner, de pratiquer cette capacité négative dont parlait John Keats à propos de Shakespeare : faire disparaître ses propres convictions derrière son personnage.
Comment fait-on un roman qui ne soit pas « d’aujourd’hui » ?
Cela passe par une « archéologie du passé », comme le disait Marguerite Yourcenar pour les Mémoires d’Hadrien. Il faut allier la recherche historique aux capacités mystérieuses du langage de l’imagination, pour s’installer dans une réalité qui n’est plus là.
Propos recueillis par Pierre Benetti et Matthieu Febvre-Issaly
Les Noms de Feliza
Juan Gabriel Vásquez
Traduit de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon
Seuil, coll. Cadre vert, 2026, 23, 50€, 304 pages.