L’olympisme est-il hors-jeu ?
Introduction
Il ne reste presque rien des ambitions de Pierre de Coubertin, mais le petit théâtre de l’olympisme tient, mettant en scène le rêve d’un monde idéal. Ce dossier, coordonné par Marianne Amar, tente de comprendre comment l’olympisme est agi par, et agit sur, le réel, à l’intersection du pouvoir et du jeu.
Que reste-t-il de l’olympisme ? Ou plutôt, au moment où la flamme passe déjà de main en main, que doivent les Jeux olympiques de 2024 aux certitudes et aux ambitions de Pierre de Coubertin ? Presque rien. Les valeurs – on pourrait les assortir de guillemets – affichées en 1894, lors de la refondation des Jeux et dans les décennies qui ont suivi, n’ont pas supporté l’épreuve du temps. L’olympisme devait muscler les corps et revigorer les esprits, demeurer désintéressé donc amateur. Il se tiendrait à l’écart du politique, construisant un univers pacifié, à la fois protégé du réel et capable d’y insuffler un esprit de réconciliation. Il serait exclusivement une affaire d’hommes. Misogyne donc, et de surcroît explicitement raciste : il permettrait, disait son fondateur, de mesurer la « hiérarchie des races ».
Pourtant, en dépit de cet effacement des origines, à quelques semaines d’une ouverture que l’on promet spectaculaire, le petit théâtre de l’olympisme tient. Les athlètes seront là, le public aussi, même si vu de Paris, l’enthousiasme peine à lever. Le paradoxe est assez grand pour ouvrir la voie à plusieurs hypothèses. Nous proposons d’y entrer par la question du jeu, ou plutôt des jeux, toujours accolés à l’olympisme. Soit des compétitions fondées sur des règles reconnues et respectées de tous, différentes de celles de la société. À sa manière, comme le théâtre, le jeu repose sur des conventions ; chacun fait « comme si » il était le réel, alors qu’il demeure une fiction voire une illusion. Comme l’écrit Juliette Vion-Dury dans ce dossier, « centrifuge, centripète, le jeu s’inscrit dans un espace-temps, qu’il trouve ou qu’il crée pour se déployer, et à ce titre relève du sacré, étymologiquement “séparé” ». Cette frontière le protège mais au prix de son inutilité : le jeu demeure intact car il ne sert à rien, « ne produit rien, ni biens ni œuvres1 ». Faut-il également qu’il renonce à toute influence hors de ses limites ? Sans doute, car ses règles sont librement choisies et consenties, et l’on peut s’en défaire en décidant simplement de se retirer du jeu. « La réalité n’a pas de ces délicatesses2. »
Le petit théâtre de l’olympisme tient.
Pour saisir la portée des Jeux olympiques, il faut donc les prendre au mot et explorer ensemble le monde réel, l’olympisme, le sport et le jeu. Entre chacun de ces espaces circule tout ce qui construit les sociétés : l’argent, le politique, l’habiter, la compétition, des corps à l’épreuve, mais aussi les émotions et ce qui résiste à l’utilité. Ce mouvement produit par les ambitions, les conflits et les alliances de multiples acteurs finit par transformer à la fois le jeu et le réel. Parfois, les événements du monde sont trop puissants et viennent percuter le jeu. À l’inverse, il arrive que l’olympisme s’empare de pratiques encore libres et les façonne pour en faire une discipline – au plein sens du terme – olympique. Ou qu’il bouscule le visage d’une ville et les manières d’être en ville, en y imposant ses conditions. Tout cela mérite d’être déplié, pour comprendre comment l’olympisme est agi par, et comment il agit sur, le réel.
Une politique de l’apolitisme
On peut, dans la longue durée, repérer des convergences entre l’olympisme, le politique et la diplomatie. Loin de relever d’une simple imitation, ces destins croisés tiennent dans un jeu de miroirs complexe, jusqu’à ne plus savoir qui influence qui. Le sport et ses règles ont d’abord discipliné le jeu, avant de déborder des limites du terrain pour s’imposer comme une organisation sociale, à dimension nationale puis internationale. L’olympisme en représente l’acmé. Sa puissance fondée sur l’universel – tous les pays, tous les sports – et une certaine gestion de la rareté – quatre ans pour une olympiade – se sont méthodiquement renforcées depuis plus d’un siècle grâce à un sens aigu des enjeux de pouvoir et de ses intérêts. Ainsi, le Comité international olympique (CIO) a su, tout à tour, se montrer docile avec les forts, y compris les totalitarismes du xxe siècle, et s’adapter avec souplesse à la fin des empires et aux décolonisations, non sans débats internes. En 2009, cette gestion fine du politique s’est finalement vue récompensée par un statut officiel d’observateur auprès des Nations unies dans ce que Sylvain Dufraisse nomme un « tournant juridique ». Le CIO, comme structure et organisation, a définitivement abandonné le jeu.
Toutefois, pour mériter leur nom, pour ne pas apparaître entièrement soumis au pouvoir des nations, les Jeux olympiques ont besoin de continuer à faire vivre le jeu. D’où, comme l’analysent Olivier Le Noé et Julien Sorez, les libertés et les pas de côté qu’ils s’autorisent, dans les interstices du national et de la diplomatie, en intégrant des nations sans États, des apatrides sans attaches et des réfugiés en attente. Néanmoins, les uns et les autres sont admis à défiler et à concourir sous conditions : leur reconnaissance demeure limitée à l’espace-temps de l’olympisme et sans peser sur les lois ordinaires. En fait, à l’intersection du jeu et de l’exercice du pouvoir, le CIO a mis en mots et en actes une « politique de l’apolitisme3 », oxymore nourri de ses contradictions. Cette stratégie s’appuie, par exemple, sur la trêve olympique, institutionnalisée en 1993 et soutenue par l’ONU. Peu importe qu’elle soit une tradition réinventée, inconnue des jeux antiques sous cette forme comme le rappelle Sylvain Dufraisse : elle nourrit un imaginaire et assoit un pouvoir. Dans la même logique, la politique de l’apolitisme permet à l’olympisme d’emprunter aux nations leurs drapeaux et leurs hymnes, d’en mesurer la puissance à travers le classement par pays, et pourtant de vouloir échapper aux conflits planétaires. Dans tous les cas, cette stratégie autorise le CIO à revendiquer un rôle d’acteur utile dans l’ordre international, utilité qui distingue radicalement les Jeux du jeu. À cet égard, dans ces liens finalement noués avec le réel, dans la porosité entre le dedans et le dehors du stade, l’olympisme fait écho, à sa manière, à la difficile intégration du sport dans la République. À ses débuts, ce dernier avait dû lui aussi batailler et, comme le souligne Patrick Mignon, plaider son utilité pour la performance des corps, l’apprentissage de la citoyenneté et la grandeur de la nation.
Une lente histoire de conquêtes
Une fois la reconnaissance politique acquise, le CIO a pu étendre son domaine d’influence à l’extérieur des enceintes sportives, et notamment aux villes qui l’accueillent. Au-delà des transformations inévitables du paysage urbain, il leur impose ses règles financières, ses sponsors et son occupation de l’espace, exigeant de déroger à la règle ordinaire, et souvent oublieux de la démocratie. Hacène Belmessous montre ainsi combien Paris, dans la durée, s’est trouvé progressivement transformé par la logique olympique, après l’échec de sa candidature face à Barcelone au milieu des années 1980. Enfin, à l’instar d’autres compétitions sportives, les Jeux olympiques ont désormais partie liée avec les méthodes sécuritaires, tout à la fois terrain d’expérimentation et de banalisation des procédés de contrôle des foules par le numérique. Le QR code sera peut-être, in fine, la vraie mascotte des jeux.
Défaite et résistance du jeu
Le choix des disciplines paie aussi son tribut à la modernité. Sans cesse attentif aux nouvelles pratiques du corps qui s’inventent dans la cité, l’olympisme leur offre, à intervalles réguliers, la possibilité d’intégrer le programme des jeux. À travers cette consécration, il leur apporte une visibilité renouvelée, l’arrivée massive de pratiquants et de spectateurs et une reconnaissance internationale. Mais ce travail d’intégration passe aussi par l’imposition de règles et de normes, afin de pouvoir mesurer et comparer les performances, en tous lieux et à tout moment. Cette bascule du jeu vers l’olympisme a un coût : le renoncement à la liberté, l’acceptation d’une mise en spectacle, la soumission aux sponsors et l’invention de règlements parfois absurdes qui modifient la pratique elle-même. Olivier Aubel rappelle ici ce qu’il est advenu de l’escalade ; le « breaking » en fera l’expérience à Paris.
En fin de compte, l’olympisme se tient sur une ligne de crête, acteur géopolitique et puissance financière à part entière, mais capable de prendre ses distances avec le monde réel dans des interstices toujours contrôlés, afin de maintenir sa crédibilité. Pourtant, cela ne suffit pas à expliquer la persistance de la fascination à l’œuvre face au spectacle sportif, même incomplet, altéré, déformé. Fascination qui tient aux pouvoirs propres du jeu et à la croyance en ses vertus démocratiques. À l’intérieur du stade, dans cet espace-temps séparé et protégé, se donnent en effet à voir la mise en scène d’une véritable égalité des chances et le rêve d’un monde parfait. Chacun, dans sa génération, convoquera ses modèles et ses souvenirs. Pour certains, revient la silhouette si menue de Nadia Comaneci aux Jeux de Montréal en 1976, jeune gymnaste roumaine de 14 ans, sanglée dans son maillot blanc et qui s’élève dans un silence absolu. « Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. […] Elle s’élève au-dessus des lois, des règles et des certitudes, une machine poétique sublime qui détraque tout4. » Jusqu’à cette perfection, un 10, 00 jamais imaginé ni par les organisateurs, ni par la machine qui s’obstine à afficher 1, 00.
Nul n’ignorait alors la violence du communisme de Nicolae Ceaușescu, y compris celle qu’il exerçait directement sur l’enfant-gymnaste. Mais ce qui s’élève dans le sillage de son corps en apesanteur dit autre chose. La possibilité d’un monde idéal, illusoire mais désirable qui, à travers elle, pourrait appartenir à tous. En cet été 1976, il tient dans les deux paumes tendues d’un des juges pour signifier le 10, et enfin, faire taire la machine.
- 1. Roger Caillois, Les Jeux et les hommes. Le masque et le vertige [1958], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1991, p. 9.
- 2. Ibid., p. 25.
- 3. Jacques Defrance, « La politique de l’apolitisme. Sur l’autonomisation du champ sportif », Politix, vol. 13, no 50, 2e trimestre 2000, p. 13-27.
- 4. Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, Arles, Actes Sud, 2014, p. 13 et p. 17.