Le mur de la trêve aux Jeux olympiques de 2012 à Londres. P.Kurmelis   Travail personnel via Wikimedia CC BY-SA 3.0
Le mur de la trêve aux Jeux olympiques de 2012 à Londres. P.Kurmelis — Travail personnel via Wikimedia CC BY-SA 3.0

Produire la trêve olympique

Tradition inventée, la « trêve olympique » participe à la construction du mythe du sport comme susceptible de maintenir la paix et d’accroître la compréhension entre les peuples. Son institutionnalisation dans les années 1990 témoigne de l’affirmation de la légitimité politique et diplomatique du CIO.


Le samedi 16 mars 2024, le président de la République française, Emmanuel Macron, en réponse à des journalistes ukrainiens, a annoncé qu’il demanderait à son homologue russe un cessez-le-feu et le respect de la trêve durant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris. Le président Vladimir Poutine s’est montré ouvert et « prêt à examiner toutes les propositions ». Les précédents permettent d’ores et déjà de remettre en cause la sincérité de la réponse russe. En 2008, l’armée russe envahit le territoire géorgien durant les Jeux olympiques à Pékin. En 2014, les hommes de Moscou s’emparent de la Crimée cinq jours après la clôture des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi et avant les Jeux paralympiques. En 2022, l’armée russe lance l’invasion de l’Ukraine à la fin des Jeux olympiques d’hiver de Pékin1.

L’idée de suspendre les conflits pendant les Jeux olympiques est devenue une évidence, quand bien même les exemples précédents montrent qu’elle demeure souvent un vœu pieux. Elle est associée à l’idéologie olympique, dont elle serait l’une des manifestations. Elle participe à la construction du mythe du sport comme susceptible de maintenir la paix et d’accroître la compréhension entre les peuples, idée contemporaine de l’apparition des Jeux olympiques modernes. Or l’institutionnalisation de la trêve olympique est un phénomène récent, qui date du début des années 1990 et qui s’inscrit dans deux tendances : celle de la sécurisation des Jeux olympiques ; celle du « tournant juridique » du Comité international olympique (CIO) et de son rapprochement avec les organisations internationales intergouvernementales au début des années 1990. Pour maintenir son monopole sur l’organisation d’une compétition multisport internationale, le CIO mobilise l’idée d’une trêve olympique et défend ainsi sa vision de l’apolitisme.

Le mirage de la trêve olympique

Les organisateurs des Jeux olympiques modernes n’ont cessé d’exploiter l’Antiquité pour renforcer la légitimité des compétitions qu’ils promouvaient. Dans un contexte de concurrence des instances internationales et des compétitions, le décorum et le lien avec le passé antique ont permis de justifier l’importance du CIO et d’imposer progressivement son monopole. Désignation d’Athènes comme première ville-hôte en 1896, création du marathon, rituel du relais de la flamme olympique ou, plus récemment, distinction par les « lauriers olympiques » : les références à la Grèce antique ne cessent d’être mobilisées par ses dirigeants pour asseoir le pouvoir olympique.

L’idée d’une trêve s’appuie sur le concept d’ekecheiria, traduit souvent par le terme de « trêve sacrée ». L’ekecheiria aurait protégé les pèlerins et les concurrents dans leur déplacement vers le lieu des concours panhelléniques. La guerre aurait été interdite dans le sanctuaire d’Olympie. L’historien de la Grèce antique Patrice Brun est clair : « Il n’y eut jamais de “trêve olympique” au sens où tout conflit entre cités aurait été interdit par quelque loi divine, ce qui aurait été pour le moins extraordinaire dans un monde grec en proie à des guerres permanentes2. » La trêve olympique est donc très largement une invention moderne et l’une des composantes de ce que le même historien a nommé le « mirage grec  ». Les spondophores, des ambassadeurs sacrés, parcouraient bien les cités du monde grec pour annoncer la trêve et pour demander le passage à travers les territoires des cités. La volonté de soustraire les athlètes au droit de saisie de représailles (syla) existait, mais elle dépendait du moment d’arrivée dans la cité. Sa durée n’est donc pas uniforme dans les différentes cités du monde grec. Qui plus est, l’ekecheiria n’était jamais totalement respectée. Enfin, cette pratique avait pour objectif de protéger l’ensemble des visiteurs des sanctuaires panhelléniques et n’était aucunement réservée à ceux du sanctuaire d’Olympie3.

Les appels à la trêve

La création des Jeux olympiques modernes en 1894 s’inscrit dans le développement de l’internationalisme et dans l’émergence d’une mouvance pacifiste libérale. Comme l’a montré l’historien Patrick Clastres, Pierre de Coubertin s’inspire de Hodgson Pratt et de Frédéric Passy. Ces deux membres du Bureau international permanent pour la paix, fondé en 1891, ont souhaité organiser des rencontres athlétiques entre étudiants étrangers. Les relations interpersonnelles, nouées à cette occasion, seraient garantes d’une paix future. Pour Pierre de Coubertin, les Jeux olympiques modernes ont pour objectif de réunir les futures élites dirigeantes, une « chevalerie sportive », et de leur apprendre par le biais du sport le respect mutuel et le fair-play4. L’idée de trêve n’est cependant pas immédiatement mobilisée.

Si la présentation des concours olympiques et l’évocation de la trêve sont présentes dans le rapport des Jeux olympiques de Paris en 1924, c’est au cours des années 1950 que cette question resurgit. Le contexte international de guerre froide, des processus d’indépendance et le surgissement de conflits au Moyen-Orient peuvent grever le déroulement pacifique des Jeux. La trêve doit permettre à chacun de participer. C’est dans ce contexte que l’un des membres du CIO et ancien président du comité d’organisation des Jeux d’Helsinki, Erik von Frenckell, réactive l’idée de la trêve juste avant l’ouverture des Jeux olympiques de Melbourne. Plusieurs comités nationaux olympiques ont annoncé boycotter la compétition : l’Espagne et les Pays-Bas montrent leur soutien à l’insurrection hongroise et s’opposent ainsi à la participation soviétique ; l’Égypte, l’Irak et le Liban dénoncent la présence d’Israël. Le CIO cherche à éviter les ingérences politiques. À l’issue de la session du 19 novembre 1956, le CIO « rappelle qu’il y a bientôt 1 200 ans l’ekecheiria était proclamée durant les Jeux olympiques de la Grèce antique ». Forts de ce principe, ses membres souhaitent mettre en avant « l’atmosphère de bonne volonté qui prévaut entre athlètes, officiels et spectateurs de différentes nations – parmi lesquelles certaines ne maintiennent même pas de relations diplomatiques – et qui respectent les règles sportives du fair-play5 ».

Douze ans plus tard, en février 1968, lors de la session du CIO qui se déroule à Grenoble, le membre bulgare Vladimir Stoytchev défend l’initiative du maire de la ville : l’appel à la suspension des actions guerrières dans le monde entier : « Une trêve contribuerait grandement non seulement au succès de l’organisation de ce grand festival de la jeunesse que sont les Jeux olympiques, mais servirait aussi la cause du développement du sport sur le plan international. » Son texte est unanimement accepté.

L’appel à la trêve olympique sert des intérêts variés et s’adapte aux ambitions politiques des dirigeants qui la défendent.

L’argument de la trêve devient néanmoins l’objet de codages concurrents, ce dont témoignent les procès-verbaux de la commission exécutive et des sessions du CIO. En prévision des Jeux olympiques de Munich en 1972, les dirigeants soviétiques se servent de l’appel à la trêve pour limiter l’action de groupes et de médias occidentaux installés à Munich et impliqués dans la guerre d’influence entre l’Est et l’Ouest. Les organisations de réfugiés transfuges du bloc socialiste ne peuvent pas tenir de congrès dans la ville qui accueille les Jeux. Au nom de la trêve olympique, le membre du CIO soviétique, Konstantin Andrianov, réclame la suspension des émetteurs américains de Radio Liberty et de Radio Free Europe, installés dans la capitale de la Bavière. Les dirigeants du Comité olympique roumain demandent en 1972 l’adoption d’un Appel aux peuples et aux gouvernements pour appliquer « la Trêve olympique sacrée pendant le déroulement des Jeux et […] développer l’éducation physique et le sport amateur dans leur pays », se faisant ainsi les premiers garants de la bonne entente, de l’amitié, de la paix et de la pratique de masse. Cette décision est adoptée lors de la session du CIO. La trêve olympique se mêle ainsi aux campagnes du bloc socialiste pour la paix. Au cours des années 1970, l’appel à la trêve devient pour certains membres, comme le Suisse Raymond Gafner, un moyen de réduire l’expression publique des athlètes. Les images de Mexico restent encore en tête. La « “trêve olympique” devrait au moins être observée dans les stades où se déroulent les compétitions et par les athlètes qui participent », déclare-t-il lors de la réunion de la Commission exécutive du CIO et des comités nationaux olympiques en 1975 à Rome, position réitérée par le membre français du CIO Jean de Beaumont quatre ans plus tard. Pour le président du gouvernement hellénique Constantin Caramanlis, en 1976, l’appel à la trêve est un moyen de soutenir l’idée d’un site pérenne pour les Jeux olympiques sur le territoire grec, une sorte d’Olympie moderne. L’appel à la trêve olympique sert donc des intérêts variés et s’adapte aux ambitions politiques des dirigeants qui la défendent.

Les boycotts successifs des Jeux de Montréal, de Moscou, de Los Angeles et de Séoul (ce dernier certes moins suivi) nuisent aux Jeux olympiques comme institution et remettent en cause son universalisme et son apolitisme proclamés6. Le CIO cherche alors à protéger la compétition et propose en 1982 aux gouvernements un « Projet de déclaration aux Nations unies sur la Protection des Jeux olympiques » qui n’a pas abouti7.

Institutionnaliser la trêve

Le soutien de l’Organisation des Nations unies (ONU), dont le CIO s’était tenu jusque-là à distance, devient alors nécessaire pour protéger et pérenniser les Jeux8. À la fin des années 1980, le président du CIO Juan Antonio Samaranch a d’abord développé de nombreux partenariats avec les agences et des organisations sectorielles des Nations unies. Le conflit yougoslave complexifie la donne. Alors que la Yougoslavie s’embrase, le Conseil de sécurité interdit le 30 mai 1992 aux sportifs issus de ce qui reste du pays de prendre part aux compétitions internationales. Contre les positions de l’ONU et les sanctions sportives issues des votes du Conseil de sécurité, Juan Antonio Samaranch œuvre pour permettre une participation des athlètes yougoslaves aux compétitions à Barcelone de manière individuelle et indépendante, sous bannière neutre, sans toutefois les autoriser à prendre part aux cérémonies d’ouverture et de clôture. Ces tractations se doublent d’un appel à la paix. Le CIO, tout en réunissant des représentants de pays belligérants à Barcelone, cherche à mettre en avant sa défense de la paix et de l’universalisme. En juillet 1992, lors de la session du CIO, Kéba Mbaye, membre sénégalais du Comité et juge à la Cour internationale de justice, présente un appel à la paix, très vite approuvé par l’assemblée. L’appel du CIO en faveur de la « trêve olympique » reprend le terme d’ekecheiria et s’inscrit dans sa lignée. Finalement, à la veille des Jeux, le CIO s’adresse à « tous les États, leurs chefs, leurs gouvernements et leurs assemblées, toutes les organisations intergouvernementales en général et en particulier l’ONU et ses institutions spécialisées (notamment l’Unesco), la CEE, l’OUA, l’UEA, l’ASEAN ; tous les pouvoirs publics ; tous les mouvements de libération ; toutes les ONG ; tous les organismes publics ou privés ; toutes les associations nationales ou internationales ; tous les peuples ; toutes les personnes physiques ou morales ». Cet appel circonscrit la durée de la trêve olympique : sept jours avant, sept jours après, et demande que « tout effort [soit] déployé pour entamer et poursuivre par des moyens pacifiques le règlement des conflits internationaux ou n’ayant pas ce caractère en vue d’instaurer la paix ».

À la suite de cet appel à la paix, le CIO prend de l’importance. Grâce au soutien de cent quatre-vingt-quatre comités nationaux olympiques, ses dirigeants se rapprochent de l’ONU et la question de la « trêve olympique » devient un moyen de légitimation du CIO. L’emprise de cette instance sur le sport de performance est désormais reconnue, comme son objectif de maintien de la paix mondiale. L’Assemblée générale de l’ONU prend le relais et vote la résolution 48/11 le 25 octobre 1993. Elle exhorte les États membres à observer une trêve. Depuis, tous les deux ans, avant les Jeux d’hiver ou d’été, l’Assemblée générale vote un texte non contraignant qui appelle à la fin des hostilités durant les Jeux9. L’organisation internationale privée qu’est le CIO bénéficie de l’appui de l’organisation intergouvernementale que sont les Nations unies pour favoriser l’entente internationale, le maintien de la paix et l’esprit de bonne volonté. À ce vote s’ajoute à partir du 4 février 1998 un appel du secrétaire général de l’ONU à observer la trêve avant les Jeux olympiques, devenu systématique. Le CIO bénéficie enfin de la reconnaissance de l’ONU, ce qui lui permet de devenir observateur à l’Assemblée générale en 2009.


La « trêve olympique » n’est autre qu’une tradition inventée. Il convient donc de comprendre pourquoi cette notion a été réactualisée et quelle signification elle revêt pour les acteurs qui s’en emparent. L’appel à la paix et l’institutionnalisation de la « trêve olympique » au tournant des années 1990, plus qu’un changement d’atmosphère des relations internationales, révèlent davantage les inflexions politiques des dirigeants du CIO et leur quête de reconnaissance diplomatique. La « politique de l’apolitisme10 » qu’il mène doit s’appuyer sur la reconnaissance internationale de leur rôle et par un appui sur les institutions intergouvernementales. Le vote d’un texte par l’Assemblée générale tous les deux ans participe à la légitimation politique de l’instance olympique et à la reconnaissance de l’olympisme comme une idéologie favorisant le maintien de la paix. Les profits ont été, pour le CIO, symboliques et politiques. Notons que pour la première fois depuis l’introduction de la pratique du vote de la trêve olympique par l’Assemblée générale, cet appel n’a pas été voté par consensus le 21 novembre 2023. La Russie a poussé à sa mise au vote : elle s’est abstenue, comme la Syrie.

  • 1. Pascal Gillon, « Géopolitique du système olympique : reconnaissances, stratégies d’influence, conflits à l’aube des Jeux de Paris », Hérodote, no 192, 1er trimestre 2024, p. 31-51.
  • 2. Patrice Brun, 50 dates historiques de la Grèce antique, Paris, Armand Colin, coll. « Cursus », 2023, p. 45-50.
  • 3. Maria Theotikou, Die ekecheiria zwischen Religion und Politik. Der sog. „Gottesfriede“ als Instrument in den zwischenstaatlichen Beziehungen der griechischen Welt, Münster, Lit Verlag, 2013 ; Mark Golden, Sport in the Ancient World from A to Z, New York, Routledge, 2004 ; Georges Rougemont, « La hiéroménie des Pythia et les “trêves sacrées” d’Éleusis, de Delphes et d’Olympie », Bulletin de Correspondance hellénique, vol. 97, livraison 1, 1973, p. 75-106. L’auteur remercie William Pillot et Christel Müller pour ces références.
  • 4. Patrick Clastres, « Inventer une élite : Pierre de Coubertin et la “chevalerie sportive” », Revue française d’histoire des idées politiques, no 22, 2e semestre 2005, p. 51-71.
  • 5. Éric Monnin et Christophe Maillard, « Pour une typologie du boycottage aux Jeux olympiques », Relations internationales, no 162, juillet-septembre 2015, p. 173-198.
  • 6. Sylvain Dufraisse, Une histoire sportive de la guerre froide, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2023.
  • 7. « Projet de déclaration aux Nations unies sur la Protection des Jeux olympiques », Revue olympique, août-septembre 1982, p. 481-482.
  • 8. Franck Latty, « Les Jeux olympiques et le droit international. Rendez-vous manqué et rencontres du troisième type » [en ligne], Annuaire français de relations internationales, vol. X, 2009, p. 945-964.
  • 9. F. Latty, « Les Jeux olympiques à l’épreuve du droit (et inversement) », Pouvoirs, no 189, avril 2024, p. 25-36 ; Cindy Burleson, “The ancient Olympic Truce in modern-day peacekeeping: Revisiting Ekecheiria”, Sport in Society, vol. 15, no 6, 2012, p. 798-813.
  • 10. Jacques Defrance, « La politique de l’apolitisme. Sur l’autonomisation du champ sportif », Politix, no 50, 2e trimestre 2000, p. 13-27.