La destinée olympique de l’escalade
Sociologue du sport, Olivier Aubel a également pratiqué l’escalade en compétition. De la formalisation des règles qui permettent de désigner le vainqueur à la médiatisation accrue, il évoque ce que le passage au statut de discipline olympique fait à un sport.
Comment l’escalade, un sport dit « californien », associé aux valeurs de la contre-culture, est-elle devenue un sport olympique ?
Une mise au point s’impose concernant les dénominations qu’on peut avoir en tête lorsqu’on parle d’escalade. Dans les années 1980, on la trouvait rangée parmi les nouveaux sports ou sports californiens en effet, qui se seraient fondés sur un rejet de la compétition, de l’institutionnalisation, de toute rationalisation de la performance ou de la mise en marché. On peut évoquer ici des figures comme celles de Patrick Edlinger ou de Catherine Destivelle qui font connaître l’escalade comme exploit dans le rapport à la nature.
Or l’escalade rocheuse n’a jamais été l’un de ces sports californiens. Historiquement, elle servait de préparation aux alpinistes, jusqu’aux années 1950-1960 aux États-Unis et en Angleterre, en France un peu plus tard. La pratique émerge en Angleterre à la fin du xixe siècle dans le Peak District, et en Allemagne. En 1918, près de Dresde, deux grimpeurs, un Américain et un Allemand, édictent les « Règles de l’escalade » des montagnes gréseuses de l’Elbe. Européens et Américains formés en Europe importeront la pratique aux États-Unis, où elle se développe rapidement dans les années 1960. En URSS, la compétition existe dès 1946. On pratiquait dans l’Oural ou en Crimée l’escalade de vitesse, du type de celle que l’on trouve aujourd’hui aux Jeux olympiques (JO), car « les alpinistes de Staline » se départageaient ainsi pour savoir qui ferait partie des expéditions dans le Caucase.
L’escalade comme pratique de compétition s’installe petit à petit dans les années 1970. En Angleterre puis en Allemagne, des rassemblements sont organisés, dans lesquels on cherche à comparer les performances des grimpeurs. Dans les années 1980, ces rassemblements accueillent des grimpeurs américains venus se confronter aux Européens. On élabore des règlements et on imagine de nouvelles disciplines comme les épreuves de style. Se met alors en place, en Europe, le système pyramidal compétitif. En 1981, à Vaulx-en-Velin, a lieu la première compétition indoor et, quatre ans plus tard, se tient en Italie la première compétition avec les meilleurs grimpeurs mondiaux. Suivent la première Coupe du monde en 1989 et le premier Championnat du monde en 1991. À partir de 1998, l’escalade de bloc devient, après la vitesse et le style, la troisième discipline. En 2007, l’escalade de compétition se dote de sa fédération internationale, l’International Federation of Sport Climbing (IFSC). Quand émerge, dans les années 1970, cette escalade que l’on dit libre, elle entre d’emblée dans un processus de « sportivisation », avec la mise en place d’un corpus réglementaire chargé de mettre à égalité les participants en vue de comparer leurs performances. Poser le principe d’une escalade libre, c’est affirmer qu’elle est libre de toute aide artificielle de progression, que les grimpeurs sont à égalité devant le rocher. L’escalade libre est en réalité tout le contraire de la liberté, en ce qu’elle impose une règle permettant de savoir qui est le plus fort.
Néanmoins, tous ne s’affrontent pas sur le même support, au même moment, dans les mêmes conditions. Pour comparer les performances, il faut une unité de lieu et de temps. Il faut aussi, comme en athlétisme, des unités de mesure – secondes, kilos ou mètres et la définition de gestes interdits ou autorisés, comme en judo ou en boxe. En escalade, la difficulté n’a pas de mesure objective car elle dépend de la diversité des corps. Le grimpeur de petite taille aura plus de mal que le grand, celui qui a des gros doigts ne rentre que deux doigts dans une prise quand un deuxième aux mains plus petites y met trois doigts. À cela s’ajoute, à l’époque, la capacité à raconter ses performances et à débattre de la vérité des cotations. Le plus fort est souvent celui qui sait se valoriser, auprès des autres grimpeurs, des médias ou des sponsors. L’escalade est alors autant affaire de compétence corporelle que de présentation de soi (et de ses performances). La mise en œuvre de compétitions va remettre tout cela en cause. Le plus fort, désormais, est celui qui montera plus haut que les autres, le plus vite. L’escalade connaît ainsi le même processus de sportivisation que les autres sports dits « californiens » qui ont émergé comme modalités renouvelées de sports anciens (course sur route, planche à voile, parapente…) ou comme activités nouvelles (skate, surf, hip-hop) issues de pratiques urbaines. Ces nouveaux sports rencontrent alors la politique du mouvement olympique dont le modèle vieillissant se voit obliger d’intégrer des sports plus jeunes et plus urbains. Le surf, le skate et l’escalade entrent officiellement en 2016 dans le programme des JO et sont présents en 2020 à Tokyo. La break dance fera ses débuts à Paris, en 2024.
La diversité des pratiques d’escalade est aujourd’hui grande, entre « falaisistes », « libristes », « indooristes » et compétiteurs : existe-t-il une ou plusieurs escalades ?
Dans les années 1970, un jeune Français attiré par l’escalade pouvait s’initier et pratiquer hors institution. Il pouvait aussi adhérer à un club membre du Club alpin français (CAF) ou de la Fédération française de montagne (FFM). Mais ces jeunes adhérents acceptaient souvent mal un monde fédéral fondé sur l’autorité des anciens « chefs de course », qui leur interdisent de « s’exprimer » lors des sorties sur les falaises alors qu’ils se sentent déjà forts. Parce qu’ils n’étaient pas en mesure de faire valoir leurs mérites, en raison aussi des contraintes propres à l’environnement de la haute montagne – chronophage, coûteux, parfois dangereux –, un certain nombre de jeunes vont se convertir à l’escalade rocheuse hors des terrains de montagne, notamment en découvrant l’escalade anglaise. Ils développent alors un sport en cherchant la difficulté sur la base d’une règle simple : utiliser les seules prises du rocher pour progresser (sans piton) et pouvoir ainsi se comparer. Dès la fin des années 1970, l’escalade dite libre est devenue la modalité légitime de grimper sur les falaises hors des terrains de montagne. On se lance alors dans la recherche des équipements permettant d’équiper soi-même la falaise et de grimper des voies où n’existe aucun trou ou fissure. L’enjeu est d’étendre le terrain de jeu et de rechercher la difficulté maximale en cotant les différentes voies existantes. Selon la même logique, sont mises au point des techniques permettant d’enchaîner les voies qui mènent au sommet d’une falaise, pour la grimper avec ou sans corde, en cordée ou en solitaire, sans avoir à revenir au point de départ.
Il n’y a pas qu’une seule escalade parce que l’évolution des pratiques d’escalade est un processus d’addition de modalités de pratique et de diversification de ces modalités. Dans cet ensemble, l’escalade en compétition officielle ne concerne qu’une minorité des grimpeurs. Ce mouvement vers la compétition se traduit par ce que Georges Vigarello nommait « l’abstraction1 », c’est-à-dire la rationalisation des techniques du corps et la déréalisation des supports : de la Seine aux piscines en natation, de la mer aux vagues artificielles pour le surf. Pour l’escalade de compétition, les structures artificielles vont progressivement copier, puis remplacer le rocher en le simplifiant. Or, dès qu’un mur s’installe, il crée de nouveaux pratiquants : plus de la moitié des grimpeurs ont commencé à grimper en salle. Le summum de l’accessibilité est l’escalade de bloc où l’on grimpe sans corde, sur des blocs de faible hauteur et en chutant sur des tapis. Cette escalade sans risque devient une sorte de fitness vertical, qui conduit à une « McDonaldisation » de la discipline.
La montée en puissance de l’escalade en salle a également créé une scission entre des grimpeurs qui pratiquent sans jamais aller en extérieur et ceux qui restent attachés à la pratique sur sites naturels. Il y a donc des mondes de l’escalade2. Les résultats de notre enquête font apparaître plusieurs sous-familles de grimpeurs qui vont des polyvalents, les plus âgés, pratiquant dedans mais surtout dehors et en montagne et représentent 22 % des pratiquants, aux « falaisistes », les 21 % qui sont ces grimpeurs sportifs outdoor des années 1980-1990. Puis viennent les grimpeurs en salle avec d’un côté les grimpeurs débutants, dont une part de plus en plus importante de femmes, qui sont 16 % des adeptes. De l’autre, les grimpeurs de bloc indoor, environ 14, 5 %, majoritairement des hommes, qui recherchent une grimpée maximale en un minimum de temps, au niveau de difficulté le plus élevé possible. De manière globale, il faut noter que 98, 3 % des grimpeurs de cette catégorie ne vont pas à l’extérieur.
Quelle escalade prévaut aux JO, avec quels types d’épreuves ?
À Tokyo en 2020, l’escalade n’a distribué que deux médailles d’or, une pour les femmes et une pour les hommes. Devient champion olympique le grimpeur ou la grimpeuse qui obtient le meilleur classement combiné entre une épreuve de vitesse, une épreuve de bloc et une épreuve de difficulté. La vitesse est une épreuve très spécifique, qui exige une motricité faite de coordination et d’un déplacement sans phase statique, sur un parcours standardisé, reproduit partout dans le monde. Les grimpeurs de vitesse peuvent donc s’entraîner sur le parcours olympique toute l’année, comme le font les coureurs de 100 mètres. Dans l’épreuve de bloc, les grimpeurs doivent tenter de surmonter un certain nombre de passages en un minimum d’essais et dans un temps imparti par passage. Le degré de complexité gestuelle est maximal. Dans l’épreuve de difficulté, il s’agit de monter le plus haut possible, dans une voie que l’on découvre pour l’occasion.
Les grimpeurs sont en général des spécialistes qui ont développé une compétence particulière dans l’une des épreuves. Le circuit compétitif en escalade les a toujours distinguées, mais le CIO a voulu imposer une épreuve combinée, contre l’avis de l’IFSC qui arguait que ces trois jeux d’escalade n’avaient rien à voir entre eux. Pour les grimpeurs, cette épreuve combinée ne correspondait à rien. Le spécialiste de vitesse ne peut pas être sacré champion et n’a aucune chance de l’être face aux grimpeurs de bloc et de difficulté. À l’inverse, le grimpeur de difficulté est très embêté face l’escalade de vitesse. Enfin, l’inclusion de l’escalade de vitesse a suscité de nombreuses oppositions : à leurs yeux, il s’agissait plus de locomotion verticale que d’escalade. Mais historiquement, la vitesse s’est imposée comme la première forme d’escalade compétitive, développée dans le bloc de l’Est. Elle avait donc sa légitimité.
Pour les grimpeurs, cette épreuve combinée ne correspondait à rien.
Nous voyons désormais se dessiner une géographie des modalités de pratique. Bloc et difficulté sont l’affaire des Européens, des Américains et des Japonais, là où les Indonésiens dominent en vitesse. À Paris, il y aura deux fois deux médailles en jeu, l’une pour une épreuve combinée de bloc et de difficulté, l’autre pour une épreuve de vitesse. Plus un sport a de médailles, plus les délégations d’athlètes sont importantes. À cela s’ajoute un enjeu symbolique : l’importance d’un sport au sein de l’olympisme se mesure à l’aune du nombre de médailles qu’il décerne. Il y aura aussi un avantage relatif pour le spectateur profane, qui saura immédiatement qui est le champion en vitesse. Pour la médaille du combiné en revanche, il lui faudra compter les essais de tous les concurrents bloc par bloc, se souvenir du classement de la vitesse… Suivre l’évolution de la compétition est en soi une épreuve pour le spectateur !
Le passage au statut de discipline olympique a-t-il créé des troubles dans le monde de l’escalade ?
Oui, même si le monde de l’escalade n’existe plus et que ses représentants « idéologiques » sont minoritaires désormais. Son noyau historique résiste à la notion même de vainqueur. Un des premiers et des meilleurs libristes du monde, qui a toujours résisté à la compétition, disait des compétiteurs : « Ils ne sont pas champions du monde d’escalade mais champions du monde de ceux qui font ça. » Une deuxième réticence est relative à la prétention du CIO à définir ce qu’est le meilleur grimpeur du monde, dans une pratique fondée sur l’autodétermination. Lors des rencontres entre acteurs de l’escalade, dont l’IFSC et le CIO, les grimpeurs soutenaient que le combiné était le mariage de la carpe et du lapin et que l’on ne pouvait pas désigner le « meilleur ». En face, le CIO répondait que l’escalade étant désormais olympique, il lui revenait de dire qui était le plus fort. La troisième réticence est idéologique et culturelle. Parmi les grimpeurs au pied des falaises, on dit que l’escalade va se trouver organisée par des pays dont le régime politique est peu regardant sur les questions écologiques ou les droits humains. On dit encore que les JO fonctionnent sur la collectivisation des coûts d’organisation et la privatisation des revenus. Enfin, on estime difficile de concilier le modèle olympique avec une activité qui se voulait l’expression de la préservation de l’environnement, de l’autodétermination et du refus de la marchandisation. Mais ce monde des « falaisistes » n’existe plus vraiment, et la population des grimpeurs indoor se moque de ces enjeux éthiques et de la revendication d’autonomie portée par la communauté. Ils adhèrent majoritairement à l’idée olympique et au spectacle offert.
La dernière réticence est sans doute la plus importante. C’est la crainte que l’engouement olympique et son label « vu à la télé » n’engendrent un afflux massif dans les salles et par rebond en extérieur. Car l’escalade sur site naturel est menacée par un contexte juridique de plus en plus contraignant afin de préserver des espaces naturels qui ont une capacité d’accueil limitée, quand on peut multiplier les murs en salle au gré de l’augmentation de la demande et de l’offre. Il n’est qu’à voir ce qu’est devenue la pauvre forêt de Fontainebleau. Ce site de bloc le plus renommé du monde est désormais presque dévasté : le sable s’est retiré des monts au sommet desquels se trouvent des blocs historiques qui, pour certains, basculent.
Qui tire profit de la reconnaissance olympique de l’escalade ?
Vont tirer profit de la reconnaissance olympique tous les acteurs qui escomptent un gain symbolique ou économique de leur investissement dans la pratique ou dans son développement. Certains athlètes font déjà de belles carrières et jouissent à travers les JO d’une couverture médiatique inégalée. Les édiles fédéraux, bien sûr, entrent dans le saint des saints olympique. Cette reconnaissance intéresse aussi tous les acteurs de l’industrie du mur d’escalade. En France comme en Allemagne, 75 % des murs existants ont été créés depuis 2015, par des marques dont le chiffre d’affaires se compte en centaines de millions, par exemple son leader en Europe, Walltopia, implanté en Bulgarie. Aux États-Unis, certaines chaînes de salles d’escalade totalisent plus d’un million d’entrées par an. En France, les investisseurs visent les villes de plus de 40 000 habitants, taille critique pour envisager la rentabilité d’un équipement. Et les marques comme Nike ou Adidas se lancent dans des acquisitions d’équipementiers, pour s’adapter à la nouvelle donne indoor, en particulier à l’escalade de bloc. Ceux qui tireront sans doute le plus grand profit de l’inclusion olympique sont les investisseurs dans les chaînes de salles privées marchandes. Mais désormais, mesurer l’impact d’une manifestation comme les Jeux est une discipline aussi hasardeuse qu’une ascension extrême.
Propos recueillis par Patrick Mignon
- 1. Georges Vigarello, Une Histoire culturelle du sport. Techniques d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Robert Laffont, 1988.
- 2. Voir Olivier Aubel, L’Escalade libre en France. Sociologie d’une prophétie sportive, Paris, L’Harmattan, 2005. Les données chiffrées proviennent d’une enquête menée en 2020 auprès de 12 000 grimpeurs de 104 pays : O. Aubel et Brice Lefèvre, “What climbing means…: The diversity of climbers in 2020”, Journal of Outdoor Recreation and Tourism, vol. 40, décembre 2022.