La philosophie athlétique
La devise des Jeux olympiques (« Plus vite, plus haut, plus fort ») a été soufflée à Pierre de Coubertin par le prêtre dominicain Henri Didon (1840-1900). Yvon Tranvouez publie sa biographie (Cerf, 2024), celle d’un religieux libéral qui n’a pas peur de vivre la condition moderne.
La plupart l’ignorent : la devise des Jeux olympiques a été soufflée à Pierre de Coubertin par un religieux dominicain, le père Henri Didon (1840-1900). Directeur de l’école Albert-le-Grand à Arcueil depuis 1890, attentif à la place du corps dans l’éducation, il reçoit en janvier 1891 Coubertin, qui milite pour l’extension des disciplines athlétiques dans les établissements scolaires et l’organisation de compétitions inter-établissements. Sitôt dit, sitôt fait : à Arcueil, cette visite entraîne immédiatement, pour l’organisation de compétitions, la création de l’Association athlétique Albert-le-Grand, à laquelle Didon donne pour devise (selon Coubertin lui-même) la célèbre formule. Sa concision latine la rend encore plus fulgurante : citius, altius, fortius ! Didon la « paraphrasait en ces termes : courez plus vite, sautez plus haut, frappez plus fort », et Coubertin y voyait « toute la philosophie athlétique ». Que justice soit donc rendue au père Didon, qui serait certainement oublié sans l’invention de cette devise fameuse.
Oublié injustement car, en son temps, Didon est un religieux connu, en l’occurrence un prédicateur hors du commun. Ses prêches sont des événements auxquels accourent les milieux (surtout huppés) de Paris et d’ailleurs, fervents et indifférents mêlés. Invité partout pour prêcher, il aurait certainement obtenu la chaire de prédicateur de carême à Notre-Dame de Paris s’il n’était pas, aussi, dans son propre ordre religieux, un personnage incontrôlable, ingérable par ses supérieurs. Le maître général des Dominicains l’envoie même un moment, pour le punir, en exil au couvent corse de Corbara (devenu récemment le décor d’une émission de téléréalité controversée). L’indiscipline est, selon un commentateur, le fléau de Didon. De nos jours, ses côtés baroques et ses écarts de parole auraient probablement séduit le paysage audio-visuel français. Et, faut-il s’en étonner, ses ennemis se trouvent autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’ordre…
Fort de son excellente connaissance du catholicisme français contemporain et d’une plume alerte, Yvon Tranvouez a réussi sa biographie fouillée, peu banale, contrastée et colorée : celle d’un religieux non conforme de la seconde moitié du xixe siècle. Didon est en effet un « libéral », en un temps où il ne fait pas bon l’être dans l’Église catholique « intransigeante » : le Syllabus de Pie IX (1864) établit le catalogue des erreurs condamnées, le pape a été proclamé infaillible dans certaines conditions (1871), les apparitions mariales sont fréquentes (alors que les préférences de Didon vont à Marie-Madeleine, vénérée par les Dominicains à la Sainte-Baume, et volontiers confondue avec les autres Marie de l’Évangile : Marie de Magdala, Marie de Béthanie et aussi la pécheresse pardonnée…). Son obsession est le « moderne », et son angoisse l’abîme qui se creuse « tous les jours » entre l’Église et le monde. Il faut, à ses yeux, être « libéral et moderne » à tout prix, car l’Évangile et l’Église doivent relever les défis du « monde moderne » – sans cependant abandonner toute intransigeance contre une société où l’« effroyable tourmente » créée par la science « secoue, renverse et pulvérise tout ».
Il a cru pouvoir relever le gant en s’attaquant lui-même aux limites de la « science sans Dieu », c’est-à-dire surtout les sciences expérimentales et « anthropologiques ». Mais il prétend plus encore répondre à l’exégèse historique et critique qui nie la divinité du Christ, en même temps que tout surnaturel, et aussi, bien sûr, le miracle. Malgré ses investissements impressionnants pour se former (des séjours dans les universités allemandes et des observations de terrain en Terre sainte), qui aboutissent en 1890 à deux gros volumes de 1 000 pages intitulés en toute simplicité Jésus Christ, apparaissent surtout des limites et des lacunes que l’expression flamboyante ne peut cacher. Quand il traite des rapports entre foi et science, les scientifiques incroyants ne sont guère convaincus par ses connaissances scientifiques et, pour l’exégèse biblique, si des amis catholiques apprécient sa défense du Christ, d’autres poussent de hauts cris et les athées ironisent : Léon Bloy dénonce, avec sa violence habituelle, un « hétérodoxe furtif et théologastre capitulard », Renan ne voit dans le livre qu’« un recueil de banalités » et Anatole France une « œuvre confuse », dont on peut trouver la juste appréciation « sans sortir de la Palestine », car c’est un « Capharnaüm »… N’empêche : alors que le prix élevé de l’ouvrage lui promet un succès modeste, il en est dix ans après sa sortie à sa quarante-cinquième édition et à de nombreuses traductions, rapportant à son auteur quelque 100 000 francs or ! Une somme qu’il réinvestit en partie dans le complexe d’Arcueil, l’extension de l’école Albert-le-Grand dont il prend la direction en 1890, où son dynamisme entrepreneurial fera merveille. Ce sera la dernière grande réalisation de sa vie, une affaire à la fois politique – en faisant de l’établissement un modèle d’acceptation de la démocratie républicaine – et personnelle, car il ne renonce ni aux honneurs ni à la prédication ni aux provocations ni aux voyages, si longs et usants soient-ils. C’est au cours de l’un d’eux que, de santé fragile depuis des années, il succombe à une crise cardiaque, en mars 1900.
Le livre aurait pu s’arrêter là, avec l’ultime éloge qui lui est rendu par Coubertin trois ans plus tard : « Il avait été heureux, parce que toujours il s’était battu : c’était un Bayard moral » (au moment de sa mort, personne n’évoque la célèbre devise des Jeux). Mais avant ce trait final, Yvon Tranvouez revient, à juste titre, sur le rôle très important qu’ont joué dans la vie de Didon trois femmes, des confidentes (ou des muses ?) qui ont bénéficié de sa part d’une correspondance considérable, abondamment citée dans le livre : Caroline Commanville est la nièce de Flaubert, qu’il a bien connu grâce à elle ; Thérèse Vianzone, la plus sujette aux « affects », est une dirigée spirituelle, et Gabrielle de Saint-Vincent Brassac (plus jeune de trente ans), une « charmeuse tombée du ciel » (dans le domicile de laquelle il mourra, ce qui ne va pas sans éveiller quelques soupçons). D’une analyse minutieuse des lettres et des contextes, Tranvouez conclut que malgré des mots interprétables à double sens, et bien que Didon ait écrit un jour que « notre cœur d’homme est à la merci de tout… d’un regard, d’une mèche de cheveux sur la nuque, d’un frémissement de lèvres », rien ne permet de penser que ses relations féminines ont pu avoir raison de sa droiture religieuse. Dans ses erreurs et ses excès, y compris dans ses mondanités, Didon a plutôt été le symbole ou la métaphore précoce des prêtres et des religieux libéraux qui n’ont pas peur de vivre, exposés, la condition moderne, celle où l’on n’a pas attendu les Jeux olympiques pour aller plus vite, monter plus haut, faire plus fort.
Plus vite, plus haut, plus fort. Le père Didon, inspirateur des Jeux olympiques
Yvon Tranvouez