Daniel Kahneman (1934-2024) : les préjugés de l’homo œconomicus
Chercheur en psychologie cognitive et professeur à l’université Princeton, Daniel Kahneman a mis en évidence des biais cognitifs en matière de comportements humains, notamment l’aversion au risque de pertes, renouvelant la compréhension des fondements psychologiques de l’économie.
« Car la plupart des choses sont différemment appréciées par ceux qui les possèdent et par ceux qui veulent les obtenir : ce qui nous appartient, et ce que nous donnons, nous paraît toujours très précieux. »
Aristote, Éthique à Nicomaque, livre IX.
Sans n’avoir jamais suivi de formation à l’économie, Daniel Kahneman, chercheur en psychologie cognitive et professeur à l’université Princeton, est distingué en 2002 du prix Nobel d’économie1 pour avoir « intégré à la science économique les enseignements de la recherche en psychologie, notamment en ce qui concerne le jugement humain et la prise de décision en situation d’incertitude ». En collaboration avec Amos Tversky, spécialiste de la modélisation comportementale décédé en 1996, Kahneman a mis en évidence des biais cognitifs en matière de comportements humains, notamment l’aversion au risque de pertes. Renouvelant la compréhension du comportement des opérateurs sur les marchés financiers, leur collaboration a jeté notamment les bases psychologiques de l’économie comportementale théorisée par Richard Thaler, modifiant ultérieurement l’analyse des comportements humains par l’ensemble des sciences sociales.
Une enfance mouvementée sous l’Occupation
Descendant de Juifs lituaniens ayant émigré en France dans les années 1920, Kahneman est né en 1934 à Tel Aviv lors d’une visite familiale rendue par sa mère à la famille élargie. Durant la Seconde Guerre mondiale, son père, chimiste à L’Oréal, est interné à Drancy en 1941 puis libéré par l’entremise de son patron Eugène Schueller, membre du mouvement collaborationniste de Marcel Déat, le Rassemblement national populaire. Sa famille, obligée de porter l’étoile jaune sous le régime de Vichy, bascule dans la clandestinité pour échapper à la Shoah en se réfugiant dans un poulailler de Cagnes-sur-Mer. De son enfance en France occupée, il relate le souvenir terrifié d’une embrassade insolite et paradoxale par un soldat sous uniforme SS, à laquelle il attribue son intérêt pour la complexité des comportements humains. Son père décédé d’un diabète en 1944, l’orphelin et sa mère émigrent vers la Palestine mandataire en 1946, peu avant la création de l’État d’Israël.
En 1954, Daniel Kahneman est diplômé en psychologie avec spécialisation en mathématiques par l’Université hébraïque de Jérusalem. Par la suite, il effectue son service militaire au sein du département de psychologie des Forces armée israéliennes, où il met au point un test pour évaluer les capacités des aspirants-officiers. En 1961, il soutient une thèse en psychologie à l’Université de Californie à Berkeley, avant d’être admis comme enseignant-chercheur au département de psychologie de l’Université hébraïque de Jérusalem. En 1967, il est recruté comme maître de conférences en psychologie au Center for Cognitive Studies par l’Université Harvard. Ses premiers travaux centrés sur la psychologie cognitive aboutissent à un ouvrage présentant une théorie de l’attention fondée sur l’étude de la perception visuelle2.
L’analyse des choix individuels en situation d’incertitude
C’est lors d’un séminaire à l’Université hébraïque que débute sa collaboration avec Amos Tversky sur l’analyse des choix individuels en situation d’incertitude et, plus tard, avec l’économiste américain Richard Thaler, avec qui les échanges constituent, de son propre aveu, « la plupart des leçons d’économie que je connaisse ».
En 1979, Daniel Kahneman et Amos Tversky publient dans Econometrica l’article princeps qui, critiquant la théorie de l’utilité espérée (présentée en 1944 par John von Neumann et Oskar Morgenstern), jette les fondements de leur « théorie des perspectives » (Prospect Theory)3. La théorie de l’utilité espérée considère que les décisions des agents économiques sont fondées sur les choix rationnels dont l’utilité est maximale, tandis que la théorie des perspectives juge que les individus réagissent différemment aux perspectives soit de gains soit de pertes, ce qui révèle une aversion aux pertes plus grande que leur préférence pour les gains.
Parmi ses multiples implications socio-économiques, la théorie des perspectives permet de comprendre pourquoi certains titres financiers bénéficient de rendements systématiquement plus élevés que d’autres, ou pourquoi les négociations pour lesquelles les renoncements pèsent plus à chaque protagoniste que les bénéfices, sont susceptibles de capoter.
L’aversion aux pertes
Au cours de l’année universitaire 1977-1978, Kahneman et Tversky, alors chercheurs associés au Center for Advanced Studies for the Behavioral Sciences de l’Université Stanford, collaborent avec Richard Thaler, économiste invité au National Bureau of Economic Research. Initialement publié en 1980 par Thaler, la conceptualisation qui en résulte, intitulée « Vers une théorie positive du choix du consommateur »4, est qualifiée par Daniel Kahneman de « pierre angulaire de l’économie comportementale ». Kahneman et Thaler intègrent l’aversion aux pertes de la théorie des perspectives sous le terme d’un « effet de dotation » pour montrer comment l’aversion à la dépossession (tendance à valoriser davantage les choses que l’on possède) altère les décisions économiques des opérateurs boursiers, induisant des déviations par rapport au comportement économique pleinement rationnel.
Les heuristiques de jugement et l’illusion de validité
Durant plusieurs années d’intense collaboration, Kahneman et Tversky produisent les travaux désormais rassemblés sous la bannière programmatique « Heuristique et biais ». Sur la base de son expérience de psychologue pour l’armée israélienne, Daniel Kahneman a également proposé le concept d’« illusion de validité » pour désigner la confiance injustifiée produite par le bon ajustement entre le résultat prédit et les informations disponibles5.
En effet, les humains tendent à se forger des heuristiques de jugement, sortes de raccourcis cognitifs, sur la base d’intuitions nettement moins valides et parfois plus erronées qu’elles ne le semblent a priori. Parmi les biais cognitifs affectant ces heuristiques de jugement répertoriées par Kahneman et Tversky, figure « l’ignorance des probabilités a priori », qui conduit à préférer aux informations objectives les informations relayées par des individus6. Autre facteur d’illusion de validité mis en évidence par ces auteurs, le biais de confirmation, soit notre propension à sélectionner les éléments de preuve confirmant nos a priori et à négliger ceux qui les contredisent.
L’effet de dotation
Ancré dans nos comportements possessifs, l’effet de dotation est déjà précisément décrit par Aristote dans son livre IX de l’Éthique à Nicomaque. L’une des démonstrations les plus connues de la littérature sur l’effet de dotation est l’expérience conduite par Daniel Kahneman, Jack Knetsch et Richard Thaler, dans laquelle des étudiants du premier cycle de l’université Cornell reçoivent une tasse en se voyant offrir la possibilité soit de la vendre soit de l’échanger contre un autre objet de même valeur. Le montant que les étudiants exigent en compensation de la tasse une fois qu’ils en sont propriétaires (consentement à recevoir) s’avère environ deux fois plus élevé que le montant qu’ils sont prêts à payer pour acquérir la tasse (consentement à payer)7.
La psychologie du bien-être
À partir de 1990, Kahneman multiplie les études utilitaristes où la psychologie hédonique se propose d’étudier la différence entre bien-être « vécu » et bien-être « mémorisé ». Ainsi, en collaboration avec Donald Redelmeier, un chercheur en médecine de l’Université de Toronto, il montre qu’à la fin d’une coloscopie, le fait d’immobiliser l’endoscope pendant un instant rend le souvenir de la procédure moins désagréable que son retrait immédiat8. Ce moment supplémentaire d’inconfort rend les participants plus enclins à subir à nouveau l’examen. Kahneman conclut que si le souvenir de la douleur est déterminé par son pic d’intensité, il est atténué par la sensation ressentie en fin d’examen. L’aboutissement des diverses collaborations sur l’étude du bien-être ressenti aboutit en 2003 à la publication d’un ouvrage consacré à la psychologie hédonique9.
Publié en 2011, son ouvrage Thinking, Fast and Slow, synthétise les recherches effectuées au cours des décennies précédentes, dont celles en collaboration avec Amos Tversky10. Explorant la dichotomie entre deux systèmes de pensée – l’un rapide, l’autre lent –, l’ouvrage couvre les principales thématiques de ses travaux : théorie des perspectives, biais cognitifs et psychologie du bien-être.
Écrit en collaboration avec Olivier Sibony d’HEC Paris et Cass Sunstein de Harvard, son dernier livre, intitulé Noise, s’intéresse à la « variabilité indésirable des jugements portés sur un même problème » –analysant l’impact de ce « bruit » dans de nombreux domaines : médecine, justice, protection de l’enfance, prévision économique, recrutement, police scientifique, stratégie d’entreprise, etc11.
En 2013, Daniel Kahneman est distingué de la médaille présidentielle américaine de la Liberté par Barack Obama. En 2015, un admirateur anonyme de Kahneman et de son épouse Louise Treisman, professeure de psychologie à Princeton et récipiendaire de la médaille américaine des Sciences, finance la création du Kahneman-Treisman Center for Behavioral Science and Public Policy à Princeton.
Ultimes engagements
Se situant lui-même à la gauche de l’échiquier politique israélien, Daniel Kahneman a, au cours des dernières années de sa vie, davantage affirmé publiquement ses opinions politiques. En avril 2017, il signe une tribune de vingt-cinq Prix Nobel d’économie critiquant, dans Le Monde, le programme anti-européen de Marine Le Pen pour les élections présidentielles françaises. En janvier 2023, il proteste contre les tentatives du gouvernement israélien visant à réformer le système judiciaire qui, selon lui, conduisent à la fin de la démocratie en Israël. En mars 2023, dans The Times of Israel, il signe une lettre de sept Prix Nobel demandant au gouvernement israélien de geler son projet de loi visant à limiter l’indépendance de la Bibliothèque nationale d’Israël. Plus récemment, il a soutenu l’appel international en faveur du retour des otages détenus par le Hamas.
- 1. Plus exactement, le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel.
- 2. Daniel Kahneman, Attention and Effort, Hoboken, Prentice Hall, 1973.
- 3. D. Kahneman et Amos Tversky, “Prospect theory: An analysis of decision under risk”, Econometrica, vol. 47, no 2, mars 1979, p. 263-291.
- 4. Richard H. Thaler, “Toward a positive theory of consumer choice”, Journal of Economic Behavior & Organization, vol. 1, no 1, 1980, p. 39-60.
- 5. D. Kahneman et A. Tversky, “On the psychology of prediction”, Psychology Review, vol. 80, no 4, 1973, p. 237-251.
- 6. D. Kahneman et A. Tversky, “Judgment under uncertainty: Heuristics and biases”, Science, vol. 185, no 4157, 1974, p. 1124-1131.
- 7. D. Kahneman, Jack L.Knetsch et R. H. Thaler, “Experimental tests of the endowment effect and the Coase theorem”, Journal of Political Economy, vol. 98, no 6, 1990, p. 1325-1348.
- 8. Donald A. Redelmeier et D. Kahneman, “Patients’ memories of painful medical treatments: real-time and retrospective evaluations of two minimally invasive procedures”, Pain, vol. 66, no 1, 1996, p. 3-8.
- 9. D.Kahneman, Ed Diener et Norbert Schwartz, Well-Being: the Foundations of Hedonic Psychology, New York, Russell Sage Foundation, 1999.
- 10. D. Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée [2011], trad. Raymond Clarinard, Paris, Flammarion, 2012.
- 11. D. Kahneman, Olivier Sibony et Cass Sunstein, Noise. Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter [2021], Paris, Odile Jacob, 2023.