Foucault est-il woke ? La gauche n’est pas woke de Susan Neiman
Dans son essai, Susan Neiman considère le wokisme comme une erreur politique – un abandon des valeurs fondamentales de la gauche (l’universalisme, le progrès et la justice sociale) –, parce qu’il représente une confusion dans l’ordre des idées. Pourtant, le wokisme, devenu un sujet de polémique aux États-Unis dans les années 2019-2024, s’est avant tout manifesté dans les pratiques.
Un jour, quand les historiens tenteront d’expliquer le xxie siècle américain, ils se pencheront sans doute sur ce grand déferlement de progressisme culturel qu’il est désormais convenu d’appeler le Great Awokening1. Pour l’analyser, il faudrait réfléchir au « wokisme » comme expérience vécue. Le phénomène woke est un exemple relativement rare d’un mouvement dans le domaine des idées ayant eu des effets concrets sur la vie quotidienne. Soudainement, aux alentours de 2020, les entreprises ont imposé à leurs employés des séminaires sur la diversité, l’équité et l’inclusion (Diversity, Equity, and Inclusion, DEI), où on leur expliquait comment éviter les préjugés inconscients (implicit bias) et les microagressions. Pour postuler à un emploi, il fallait désormais rédiger une déclaration en faveur de la mixité raciale (diversity statements). De nombreuses institutions publièrent sur leur sites internet des déclarations de reconnaissance que leurs propriétés foncières résultaient de la spoliation des peuples indigènes. Lorsqu’on fait des présentations en début de réunion, on indique désormais ses pronoms, afin d’éviter les préjugés cisnormatifs qui nuiraient aux personnes trans. Comme le socialisme selon Erich Honecker, le wokisme a bien une dimension « réellement existante ».
Telle n’est pas la perspective adoptée par Susan Neiman dans son essai. Si elle considère le wokisme comme une erreur politique – un abandon des valeurs fondamentales de la gauche –, c’est parce qu’il représente une confusion dans l’ordre des idées. Neiman affirme que la gauche représente avant tout un engagement en faveur de l’universalisme – soit l’idée que les êtres humains ont des traits et des aspirations communs et que la justice ne peut être poursuivie qu’en reconnaissant ce qui les rassemble – et que cet universalisme est un héritage bénéfique des Lumières (Neiman est une spécialiste de la philosophie des Lumières). Pour elle, le wokisme exprime une « vraie sollicitude pour les personnes qui sont marginalisées », mais il aboutit malheureusement à un « tribalisme » et à un scepticisme quant à la possibilité même de la justice. Pour Neiman, le wokisme est ainsi un gauchisme philosophiquement inconséquent. Son essai « n’est pas un livre universitaire, mais c’est un livre de philosophie ». Une telle intervention lui semble nécessaire parce que justement, la philosophie néfaste du wokisme se répand de plus en plus dans la culture contemporaine : « Les gens qui n’ont jamais été à la fac lisent la presse, regardent la télévision et utilisent les réseaux sociaux par ceux qui y ont été ; ils s’imprègnent de leurs idées ou de celles de leurs épigones. »
La première erreur que Neiman impute au wokisme, c’est son refus de l’universalisme, qui équivaut à un rejet des Lumières. Elle vise en particulier la pensée postcoloniale, qui maintient que l’impérialisme est constitutif de l’Occident, de sa rationalité et de sa morale, et qui s’inspire des luttes des peuples colonisés ainsi que des minorités raciales dans les sociétés occidentales. Neiman ne met aucunement en doute les crimes de l’impérialisme, mais elle s’inquiète qu’un souci légitime pour ses victimes soit devenue une valorisation de la victimisation en soi. Celle-ci minimise le fait que ce que l’on dénonce dans les injustices infligées aux « damnés de la terre », c’est la violation de leur dignité en tant qu’êtres humains – leur susceptibilité à la douleur, leur vulnérabilité qui provient du fait d’avoir un corps. Neiman soutient d’autre part que le postcolonialisme veut renoncer à l’universalisme tout court, parce qu’il répugne à « l’universalisme fake » – par exemple, celui qui justifie le colonialisme au nom d’une « mission civilisatrice ». Elle récuse l’idée avancée par les théoriciens du postcolonialisme selon laquelle l’universalisme ne serait qu’une stratégie par laquelle l’Occident a exercé sa domination, en rappelant que de nombreux auteurs associés aux Lumières furent anticolonialistes.
La deuxième erreur du wokisme, selon Neiman, est de rabattre la politique sur les questions du pouvoir, au point de rendre inaudible toute idée de justice. Elle insiste surtout sur la prétendue influence sur la pensée woke de Michel Foucault et de Carl Schmitt : le premier à travers sa thèse sur l’omniprésence du pouvoir dans les institutions et le second à travers son idée que la politique se réduit à la distinction ami-ennemi. Rappelant des arguments autrefois avancés par Jürgen Habermas, Neiman suggère que l’idée que la politique se réduit à une lutte acharnée pour le pouvoir est inconséquente (parce qu’elle mécomprend les motivations normatives de l’action politique) et démobilisatrice (pourquoi lutter, si la justice est inaccessible par principe ?).
Enfin, cette méfiance à l’égard du progrès – en dépit du fait qu’on qualifie ses militants de « progressistes » – serait la troisième erreur de la pensée woke. Le grand coupable serait encore une fois Foucault : si toute réforme est suspecte d’être une reconfiguration ou même un affermissement du pouvoir, comment espérer ? Et, sans l’espoir, que peut la politique ? Neiman conclut en constatant que la désorientation politique qui fait suite à la chute des régimes communistes n’a abouti qu’à un monde néolibéral puis au nouvel autoritarisme incarné par Trump et ses épigones. Selon elle, seul un nouveau « front populaire », ressourcé dans l’universalisme des Lumière, est en mesure de résister à ce danger.
Les mérites de l’argument de Neiman sont indéniables. Elle rappelle non seulement l’importance de l’universalisme, mais insiste aussi sur les impasses théoriques auxquelles aboutissent le relativisme culturel et la condamnation de l’Occident comme source des tous les maux. Elle démontre la complexité de la tradition des Lumières, qui ne saurait être réduit à un méliorisme béat ou un eurocentrisme irréfléchi. Surtout, elle pointe du doigt les maîtres à penser du nouveau radicalisme universitaire.
Mais c’est sur ce dernier point que son propos est aussi le plus problématique et le moins convaincant. Pour Neiman, la pensée woke est avant tout un mouvement dans l’ordre des idées. Mais le wokisme, qui est devenu un objet de contestation aux États-Unis dans les années 2019-2024, s’est manifesté avant tout dans les pratiques. Je me permets de parler à titre personnel. Je suis un universitaire enseignant dans une institution publique en Caroline du Nord. À l’apogée du wokisme, j’ai vu toute une bureaucratie créée par l’administration universitaire pour promouvoir la diversité, l’équité et l’inclusion ; j’ai lu des diversity statements présenté par des candidats à certains postes universitaires, tout comme j’ai participé à des entretiens d’embauche dans lesquels des questions concernant la manière dont un candidat contribuerait à la promotion de la diversité et l’inclusion étaient devenues la norme ; j’ai tenté d’assister (dans une rôle que j’avais dans une organisation professionnelle) des collègues (souvent dans les départements de littérature) qui s’étaient fait accusés de racisme par des étudiants parce qu’ils enseignaient des œuvres (souvent d’auteurs noirs) contenant des injures raciales (les administrateurs soutenant en général les étudiants contre les enseignants). Nées dans l’université, ces tendances se sont répandues dans les administrations gouvernementales, les écoles et de nombreuses entreprises. Quel que soit le jugement que l’on porte sur ces pratiques, ce sont bien elles (et d’autres qui leur ressemblent) que les Américains ont en tête quand ils discutent de la question woke. Foucault et Schmitt n’ont rien à y voir. Ayant beaucoup écrit sur Foucault, je n’ai jamais entendu la moindre curiosité exprimée à l’endroit du philosophe français par ceux qui ont piloté la mise en œuvre de ces pratiques. Et il est difficile d’imaginer un Foucault s’enthousiasmant pour les fonctionnaires de la DEI ou Schmitt professant sa foi dans les bienfaits de la diversité raciale…
Ce n’est pas que l’influence de Foucault et de Schmitt soit subreptice, mais que leurs idées sont franchement allergiques au wokisme « réellement existant ». Neiman a raison d’insister sur le rejet de l’universalisme au profit d’une sorte de tribalisme ontologique, mais elle a tort de voir ce mouvement comme un rejet de toute idée de justice (au profit du pouvoir) et du progrès (au nom d’un « destin tragique »). L’idéologie de la DEI et des diversity statements est précisément une sorte de maximalisation de la valeur de la justice au détriment de toute autre considération pratique ou morale. La notion de « justice sociale » est devenue aussi omniprésente dans le discours woke que les louanges de la classe ouvrière dans la propagande des régime socialistes. Même les entreprises de technologie ou les départements universitaires scientifiques ont proclamé l’importance qu’ils accordent à la « justice sociale ». Neiman reconnaît que le wokisme invoque souvent la justice, mais elle prétend qu’il entend ce concept principalement en termes de pouvoir. Pourtant, le wokisme est mieux caractérisé comme le rejet d’une conception de la justice procédurale au profit d’une justice substantielle. L’idée d’équité reflète la notion que la justice procédurale (l’égalité des chances), perpétuant éventuellement un « racisme structurel », doit s’éclipser devant une justice qui garantit la représentation effective des groupes marginalisés (l’égalité des résultats). Que l’on soit d’accord ou non, ce qui est en jeu est la manière dont on comprend la justice, et non l’abandon de la justice en faveur d’une conception nietzschéenne du pouvoir. Quant à la notion de progrès, rappelons que le terme « progressiste » se réfère, dans l’histoire des États-Unis, à un mouvement du début du xxe siècle, qui envisageait une réforme politique et sociale du pays guidé par une classe intellectuelle caractérisée par son éducation et son expertise. Ce « progressisme » – du fait de ses objectifs autant que de sa sociologie – se perpétue dans le mouvement woke.
Il est donc difficile de reconnaître dans le livre de Neiman la société américaine actuelle, avec ses clivages, ses obsessions et ses angoisses. Si le mouvement woke a tant attisé les passions, c’est parce qu’il oppose une classe de diplômés, souvent blancs et aisés, que le sociologue Musa al-Gharbi qualifie de « travailleurs symboliques2 », et une autre Amérique, moins diplômée, plus populaire, plus rurale et, depuis l’élection de novembre 2024, plus mixte sur le plan ethnique. Le problème avec Neiman, c’est qu’elle condamne avec brio un courant d’idées qui reste marginal dans la société contemporaine. Elle comprend mal, aussi, ce qu’a été la gauche dans l’histoire américaine. Si la gauche américaine s’est parfois montrée universaliste, elle s’est généralement attachée à d’autres priorités. Dans la mémoire collective américaine, Franklin D. Roosevelt et le New Deal sont surtout associés à l’idée d’un pouvoir au service du peuple. C’est la référence au peuple, non à l’universalisme, qui a toujours motivé la gauche américaine. La tragédie du wokisme, c’est qu’il représente le moment précis où la référence au peuple est passé de la gauche à la droite. Aussi perspicace qu’elle puisse être sur les questions philosophiques, la condamnation du wokisme par Neiman risque d’encourager cette évolution, alors qu’il est impératif de l’inverser.
- 1. « Le grand réveil woke » : l’expression est formée sur le Great Awakening, le « grand réveil » protestant dans l’Amérique du xviiie siècle.
- 2. Musa al-Gharbi, We Have Never Been Woke: The Cultural Contradictions of a New Elite, Princeton, Princeton University Press, 2024.