De la sélection à l’élection présidentielle


Si le régime instable de la Ve République agrémentée du quinquennat est malgré tout appelé à durer, on citera comme une référence sa première campagne. On observera que la quatrième année, scolaire et politique, est celle de la décantation. Que la dernière pause estivale permet aux grands candidats, détachés au travers de primaires sauvages, de virer en tête vers une sélection très probable.

Cependant, comme la France n’est pas l’Amérique, les procédures et les calendriers s’improvisent. La sélection définitive n’est pas tout à fait acquise et ceux qui se croient encore leurs concurrents s’attachent à des manœuvres de retardement. Celles-ci sont sans talent ni efficacité, mais les arguments dont elles s’accompagnent méritent d’être relevés car, en cherchant à camoufler l’évidence des désignations, ils anticipent en fait les choses, en servant de banc d’essai pour la campagne proprement dite.

Le plus remarquable est l’aspect structurel de ces arguments, leur lien direct aux caractéristiques propres de la compétition présidentielle et à ses paradoxes. Qu’il s’agisse de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal en effet, les deux procès qui leur sont faits mezza voce, sont ceux de la compétence et de la cohérence. Rien là, dira-t-on, qui distingue un modèle français, tel est le lot de la critique politique sous tous les cieux.

Deux pragmatismes internationalisés

En France, pourtant, la compétence paraît se cristalliser dans la carrure internationale. D’abord parce que, depuis les succès de Mitterrand et Chirac, les échecs de Rocard et Barre, plus personne ne croit que la maîtrise de l’économie fasse la différence, sauf Dominique Strauss-Kahn. Ensuite parce que la responsabilité internationale de la France demeure un article de foi des électeurs, tous camps confondus. Mais les enquêtes d’opinion disent aussi, régulièrement, même quand les chefs d’État sont au plus bas, que les Français les créditent d’une action internationale positive. Comme une tautologie pour le pouvoir en place et ceux qui se réclament de sa proximité. Mais c’est ici que vient se loger le paradoxe français : si l’envergure internationale est l’arme de l’occupant de l’Élysée contre les prétendants extérieurs, et elle l’a toujours été depuis de Gaulle (qu’on se rappelle aussi Giscard contre Mitterrand), les prétendants disposent d’un atout toujours plus redoutable au fil des années, l’élection, simplement nimbée de ses vertus de restitution de la souveraineté au peuple (Mitterrand donc contre Giscard, ou Chirac contre Balladur).

Même si Michel Rocard pense qu’« on ne confie pas un quinze tonnes à quelqu’un qui n’a jamais conduit un poids lourd », la question n’est pas de savoir si Sarkozy s’est moins frotté au monde que Villepin ou Alliot-Marie, Royal moins expérimentée que Jospin ou Fabius sur ce plan. Il est plus utile de regarder ce que l’un et l’autre essaient de faire de ce paradoxe. Chez Ségolène Royal le raisonnement est clair : les problèmes intérieurs commandent les déplacements extérieurs. La « flexisécurité » de l’emploi justifie un voyage en Suède, qui sera suivi sans doute d’autres en Allemagne et en Grande-Bretagne, dont évidemment la sensibilité politique sera plus grande, puisque le premier évoquera l’hypothèse de l’alliance au centre et le second sera l’occasion d’une rencontre avec Tony Blair. L’international est une boîte à idées, un réservoir pour une curiosité pratique. Le même pragmatisme peut s’observer chez Sarkozy, mais modifié par sa personnalité et ses fonctions gouvernementales. Dès sa prise de fonctions en 2002, Sarkozy a créé des faits accomplis, en fonction de la réponse qu’il entendait donner à des problèmes ressentis par l’opinion, ou à tout le moins par son électorat. De la fermeture de Sangatte à la dernière loi sur l’immigration, il a agi, d’abord, pour se porter ensuite au-devant de ses critiques étrangers, européens dans le premier cas, africains dans le second. On peut tenter de discréditer ces attitudes comme du provincialisme dans le premier cas, de l’unilatéralisme dans le second. Mais il s’agit plutôt de deux formes de volontarisme, l’une plus technique, l’autre plus relationnelle, assez adaptées à une élection du chef de l’État au suffrage universel, dont l’évolution est allée de l’offre à une transmutation de la demande.

Des tests de cohérence provisoirement réussis

Le second champ de questions touche à la cohérence des projets. Problème classique d’« agrégation » de toutes les politiques, mais mâtiné en France du danger lié à l’éparpillement des partis, à la méfiance vis-à-vis des élites politiques, et surtout amplifié par le système d’élection à deux tours qui favorise ces deux expressions. Force est pourtant de constater qu’à l’été les deux principaux candidats ont, malgré les avertissements de 2005 (« non » au référendum et crise des banlieues), endigué ces risques. Ni la multiplication des intentions de candidatures à l’extrême gauche ni la présence de Philippe de Villiers ne réussissent à capitaliser le « non ». Surtout, les dirigeants de l’Ump suivis de ceux du PS ont trouvé le moyen de concrétiser leur poids supérieur à celui des minorités actives en abaissant la barrière d’entrée dans leurs partis. Cette idée simple, qui leur a rapporté une centaine de milliers d’adhérents, pourrait permettre au PS d’intégrer sans crainte de petites organisations de gauche à une désignation commune et va bien sûr profiter, dans les deux cas, aux candidats déjà détachés, en situation de gagner. Et Le Pen ? Il est toujours hasardeux de prédire à son sujet, d’autant que la confusion est souvent entretenue entre les intentions en faveur de sa candidature, l’appréciation du FN et la « lepénisation des esprits ». On peut seulement dire qu’à l’été son niveau d’intentions de vote d’environ 13 % est haut par rapport à 2001, mais sans croissance depuis un trimestre, et surtout qu’il n’affecte pas le plateau de 30 % au premier tour acquis et consolidé par les deux candidats de tête.

Au-delà de cette symétrie, au-delà de l’effet 21 avril qui joue en faveur de la responsabilisation de la partie de l’opinion la plus engagée, le test de cohérence jouera avant la désignation, mais beaucoup plus fortement après. Et Royal et Sarkozy ne sont pas dans la même situation. Le problème de la gauche est qu’elle est apparue, à l’occasion du référendum, beaucoup plus fortement divisée que la droite. Mais sa chance est triple : le camp du « non », et notamment son leader Laurent Fabius, n’a donné aucun débouché politique concret à ce changement de cap ; la candidate probable a été d’autant moins marquée par cette division qu’elle a su habilement déplacer le débat principal sur le terrain de l’ordre ; surtout, elle est dans l’opposition, situation qui émousse quelque peu les désaccords.

L’avantage de Sarkozy est, à l’inverse, que la droite de gouvernement, ne connaît pas une division aussi stratégique, qu’il est de plus son seul candidat à pouvoir désarmer partiellement l’extrême droite. Il a également su gérer les turbulences internes et externes du gouvernement Villepin. Son handicap est tout de même sa présence au pouvoir, qui fait de tous ses actes des choix qui peuvent décevoir les uns ou les autres et banalisent son discours de rupture. Bien sûr aucun des deux ne manque de rivaux en quête de baroud d’honneur auxquels s’est ajouté, à gauche, Lionel Jospin sans qu’on sache ce qu’il est allé faire dans cette galère. Mais on peut douter de la capacité des uns et des autres à faire de leurs camps respectifs des champs de ruines avant les adoubements. Encore une fois les mécontents paraissent tout de même plus retors à droite, et l’épée de Damoclès, que Chirac fait peser au moins publiquement sur l’investiture Ump de novembre en repoussant au premier trimestre 2007 une éventuelle annonce de candidature, ne ressemble pas à une mise en ordre de bataille. Il est probable cependant que dès la fin des vacances, lors des universités d’été et des journées de rentrée parlementaire, les ralliements pleuvront, de maires et de notables pour Ségolène Royal, de ministres pour Nicolas Sarkozy. Le plus important à gérer reste donc la bonne distance avec Chirac pour Sarkozy, mais aussi avec Hollande pour Royal. D’où ce jeu qui rend tous les observateurs perplexes, d’un François Hollande, dont tous les bras droits ont fait le jeu de sa compagne, mais qui feint, comme Chirac, de ne pas exclure sa propre candidature, sans qu’on sache s’il y a là du dépit personnel, une déontologie de neutralité ou la peur d’accréditer l’idée d’une opération conçue en commun. Le plus probable est pourtant qu’il renoncera à son poste de premier secrétaire avant le congrès d’investiture pour laisser le champ libre à Ségolène Royal.

Si cette configuration demeure, la clarification aura lieu dès la rentrée et l’on s’engagera dans un second tour marathon de neuf mois, un vrai cette fois. La victoire finale se jouera au centre.

L’avance de Ségolène dans la course au centre

Ici Ségolène Royal a pris une sérieuse avance, grâce à la fameuse « triangulation » qui avait fait le succès de Blair et qu’avait tentée Chevènement, en s’appropriant une partie des thèmes de l’adversaire. Face à ce positionnement, inouï dans la Ve République et qui pourrait rendre imaginable une élection au premier tour, le souvenir un peu effacé de l’abolition de la double peine ne fait pas le poids et Sarkozy devra sans doute faire plus que se poser en homme d’action, d’autant que la sympathie presque unanime suscitée par son adversaire paraît un meilleur gage de mise en mouvement du pays que les crispations qu’il a suscitées, même si celles-ci peuvent aussi lui valoir des soutiens en réaction. Il devra donc s’essayer à son tour à la triangulation (sur le plan social), endosser les attributs modernisés d’un candidat à la présidence, apte à traiter en continuité une France et un monde globalisés… et reconquérir François Bayrou.