La résistible ascension de Marine Le Pen
Comment comprendre la rapide progression de Marine Le Pen dans les enquêtes d’opinion depuis son arrivée à la tête du Front national ? Replacé dans le contexte européen, le phénomène n’entérine pas seulement une évolution du discours. Il témoigne d’une stratégie de recentrage en vue de nouer des alliances électorales mais aussi d’une banalisation des extrêmes qui touche les médias et tente la droite classique.
Le retour au premier plan du Front national, derrière le visage nouveau de Marine Le Pen, est le principal enseignement des élections cantonales de 2011. C’est d’ailleurs le point sur lequel gauche et droite s’accordent1 : pour 84% des sympathisants socialistes et 90% des sympathisants Ump, « Marine le Pen sort plutôt renforcée des élections cantonales »… et leur parti plus ou moins bousculé.
Un rattrapage européen
La poussée de 2011, qui ramène le FN vers des scores de 15% à 20%, confirme et amplifie son début de redressement observé aux régionales de 2010, par rapport aux échecs successifs des élections nationales de 2007 et européennes de 2009. À cette date, plus de la moitié des pays d’Europe avaient enregistré une progression de l’extrême droite, pas la France. Cette reprise de dynamique apparaît donc en premier lieu comme une remise au niveau européen. On peut même la replacer dans une histoire longue des extrêmes droites européennes d’après-guerre. Ainsi Piero Ignazi distingue-t-il trois phases2 : la nostalgie du fascisme jusqu’à la fin des années 1960 (surtout en Italie, Allemagne et Belgique), l’émergence de partis antisystème et anti-immigrés à partir de la fin des années 1970, qui se heurtent à un « cordon sanitaire » (Scandinavie, Suisse, Autriche), l’entrée dans une relative normalisation et le second souffle fourni par la montée de la méfiance vis-à-vis de l’islam à partir des années 2000 (Pays-Bas, Italie).
Ce cycle type permet de comprendre que la remise à niveau française est aussi une remise en ligne et que le passage de l’obsession antisémite de Jean-Marie Le Pen à la dénonciation des prières de rue musulmanes comme une forme d’occupation par sa fille reflète cette mutation commune aux extrêmes droites, de même que la référence de cette dernière à la laïcité reprend, avec un accent français, les défenses de la liberté par les extrêmes droites d’Europe du Nord.
S’il y a rattrapage, c’est donc qu’il y a eu prise de retard de l’extrême droite française par rapport au modèle européen. Ce retard a longtemps été masqué par les résultats très élevés de Jean-Marie Le Pen. Celui-ci agrégeait les phases 1 et 2 du modèle d’Ignazi, la nostalgie et le populisme, non par simple tropisme personnel mais parce que la guerre d’Algérie avait permis de rejouer la Seconde Guerre mondiale, de prolonger son emprise sur les perdants, de consolider durablement un camp des vaincus de l’histoire. Le décalage historique est apparu une première fois, dans la période 2002-2007, quand Sarkozy a en partie récupéré le populisme en liquidant la nostalgie. Il est soldé aujourd’hui par la succession à la présidence du FN.
Un changement dans la parole, peu dans le programme
Pour apprécier le potentiel de progression issu de ce changement de génération, au-delà d’une certaine libération de la parole dans la rue comme dans les talk-shows3, il est utile de distinguer l’effet aggiornamento, tel qu’il est recherché et mis en scène par la nouvelle présidente du FN, des résultats concrets obtenus à ce jour.
La filiation de la nouvelle présidente joue dans les deux sens. D’un côté, elle renforce l’idée que les changements ne peuvent être que d’apparence mais, de l’autre, chacun d’eux est immédiatement, largement, physiquement perceptible. Or il semble bien que Marine Le Pen ait marqué son rapport à son père par une scansion forte en deux temps. Dans un premier temps, sa proximité est des plus grandes : comme ses sœurs, elle prend le parti de son père dans le divorce de ses parents et, plus que ses sœurs, elle est le « clone », elle a la voix rauque, la gouaille, le coup de gueule facile, la poigne nécessaire pour s’imposer. Ce qu’elle gagne en crédibilité virile dans les milieux du FN, elle le perd sur le plan des normes de la féminité4. En 2011, elle a changé, dans ce qu’elle dit et dans ce qu’elle paraît. Elle n’hésite pas à parler de son amour pour sa mère et – l’a-t-elle travaillée?– elle use abondamment d’une gestuelle féminine à l’appui de ses propos. Elle confesse même sans gêne avoir, comme avocate, défendu des demandeurs d’asile, distinguant le devoir d’assistance individuelle dans le cadre légal et la contestation politique de ce même cadre5.
La mise en exergue de ses différences avec le père, sans reniement ni critique ouverte sauf sur le point le plus sensible du « détail de l’histoire » qui devient le « sommet de la barbarie », lui permet d’incarner la modernisation européenne du FN. Les vieux thèmes fascistes : théorie du complot, confrontation séculaire des nations, peur du mélange, anticommunisme et antiaméricanisme sont oubliés ou plutôt considérablement édulcorés en critique du « système », des syndicats, des engagements internationaux du pays, pour pouvoir coexister avec de nouvelles références à la laïcité, à la République ou au « système social auquel nous sommes attachés », annoncées dès le « discours de Valmy » de J.-M. Le Pen en 2005 aux accents très intégrateurs, préparé par sa fille. Le programme, quant à lui, change peu : la peine de mort toujours, même si restreinte aux trafiquants de drogue, la sortie de l’euro et la préférence nationale, deux points « non négociables » selon Steve Briois, le nouveau secrétaire général du FN. C’est le maintien de ce dernier thème qui empêche encore les souverainistes, pourtant les plus séduits par le nouveau discours du FN, de se rallier.
Il y a donc un changement significatif par rapport à J.-M. Le Pen, dans la forme, mais pas seulement. Dans la stratégie politique aussi : le premier souci du père avait été de rassembler les extrêmes droites françaises, Marine Le Pen a au contraire refusé le retour des mégrétistes et des frontistes historiques. Signe d’une ambition plus vaste, quoique encore floue : le « rassemblement des patriotes ». Malgré la persistance des points durs du programme, les changements opérés suffisent à un plein alignement sur les extrêmes droites européennes, elles aussi favorables au « chauvinisme de l’État-providence » (la préférence nationale) et hostiles à l’euro, mais elles aussi visant l’acceptabilité. L’aspiration évidente au pouvoir contraste, encore aujourd’hui, avec le peu d’intérêt pour un programme différent ou plus détaillé. Elle ne cherche pas à puiser dans la gamme pourtant riche des mesures prises en Europe, sous l’instigation de l’extrême droite (comme au Danemark) ou pas (comme en Allemagne) pour reculer l’âge du mariage avec les étrangers ou durcir les conditions de la naturalisation6. Marine Le Pen demeure, à ce jour, protestataire. Elle se contente de fixer l’agenda, non par ses « bons » mots comme son père, mais par sa capacité à politiser les événements : les prières de la rue Myrrha, les immigrants de Lampedusa. Cette pose lui réussit, mais jusqu’à quand ?
Une demi-dédiabolisation
Le résultat de ce demi-changement est une demi-dédiabolisation. Trois traits composent le portrait des forces et faiblesses électorales du FN en 2011. Le premier est la constance de ses points d’appui. Les hommes continuent à lui être plus favorables que les femmes, malgré l’accession d’une femme à sa présidence ; les 35-65 ans, les plus actifs, davantage que les plus âgés (plus sarkozystes) et surtout que les plus jeunes (malgré ce qu’on a pu dire sur l’importance d’un vote FN « jeune ») ; les ouvriers, employés, les faiblement diplômés et les ruraux le soutiennent plus que la moyenne. Et la traduction géographique ne varie guère : d’abord le sud-est puis le nord et l’est (la prétendue « diagonale », en fait verticale, Le Havre-Perpignan). Bref, une remontée qui semble se limiter à une reconquête des terres perdues en 2007, avec, pour seule nouveauté, des percées dans des villes de l’ouest, grandes ou plus petites, sur lesquelles nous reviendrons.
Le deuxième trait est la persistance du « plafond de verre » qui empêche, sauf exceptions, le FN d’être élu dans un duel au suffrage majoritaire. Malgré les dizaines de candidats frontistes qualifiés pour ces duels au second tour, deux seulement l’ont emporté, à Carpentras et Brignoles. L’existence de cette digue est confirmée par les enquêtes réalisées pendant la période des cantonales autour du débat sur le « front républicain ». Seuls 17% des sympathisants Ump préconisaient un vote FN pour les électeurs Ump de 1er tour confrontés à un duel PS-FN (31% un vote PS, 42% une abstention ou blanc). Dans la situation symétrique, 4% des sympathisants PS préconisent le vote FN (60% l’Ump, 33% l’abstention ou blanc7). Il serait toutefois erroné d’en conclure que ce second tour ait été une déception complète pour le FN, car il a progressé en moyenne de 10 points dans tous ces duels, qu’ils aient eu lieu contre la droite ou la gauche, et en partant d’un score de départ très élevé par rapport aux précédentes élections du même type. La conclusion de Jérôme Fourquet pour l’Ifop est que le FN a amélioré ses réserves de voix8. On pourrait y ajouter, en guise de recommandation méthodologique, une sous-déclaration des reports de gauche sur le FN.
Le troisième trait est celui de l’érosion graduelle par Marine Le Pen des structures qui portent ce plafond de verre. En effet, si le FN n’enregistre aucun progrès entre décembre 2010 et mars 2011 en termes d’avis favorables à une alliance gouvernementale (et même une baisse de 30 à 28% chez les sympathisants Ump), Marine Le Pen recueille 25% de confiance pour gouverner contre 17% en décembre. Et elle entraîne le FN vers plus d’acceptation : 57% le considèrent comme dangereux pour la démocratie (contre 68% en décembre), mais seulement 48% portent le même jugement sur la chef frontiste9. Deux évolutions traduisent ce début de dédiabolisation. La première est la diminution d’intensité du rejet (par rapport à 2002, il n’y a toujours que 28% de sondés à être d’accord avec les idées du FN, mais seulement 61%, au lieu de 71%, à être tout à fait en désaccord). La seconde est la déconnexion croissante entre la reconnaissance de l’agenda du FN et sa faible crédibilité politique : parmi les sondés de l’Ifop, 61% estiment que le FN est dangereux pour la démocratie (soit un peu plus que selon Ipsos), mais 72% estiment qu’il aborde des thématiques qui les intéressent10.
L’exception institutionnelle française
La résurgence du FN et le potentiel de progression manifesté par Marine Le Pen, malgré le sentiment toujours très majoritaire que le FN n’est pas un parti comme les autres, bousculent la scène politique. Le système institutionnel et électoral français a cette particularité d’éloigner l’enjeu réel et d’accentuer l’enjeu symbolique. L’élection dans un scrutin majoritaire à deux tours, à tous les niveaux, rend très difficiles des victoires sans alliance. Quand 28% obtenus à la proportionnelle « suffisent » aux extrêmes droites suisses et autrichiennes, et même à peine 10% en Italie, le FN doit dépasser 50%, ce qui l’éloigne y compris de victoires locales et du « populisme municipal » que D. Reynié prédit aux populismes européens en hausse, à l’image du communisme municipal des années 1950-196011. Mais, à l’inverse, ce mode de scrutin met dans une position très inconfortable le grand parti éliminable par le FN. Le PS a connu cette situation après la surprise du 21 avril 2002. La répétition de l’hypothèse en 2012 apparaît aujourd’hui plausible à plus d’un an du vote et soumet l’Ump à un long supplice. L’extrême personnalisation d’un système institutionnel qui suspend tous les équilibres à l’élection présidentielle donne de fait au leader de l’extrême droite, du simple fait qu’il peut être « qualifié » pour le second tour, une stature supérieure à celle de ses homologues européens élus à la proportionnelle, qu’ils soient provocateurs ou cooptés. Bref, le régime actuel fait que Marine Le Pen pèse plus que son poids. On peut d’ailleurs parier que si se produit une seconde fois l’élimination d’un camp politique gouvernemental tout entier par un candidat qui n’a pas l’ombre d’une chance au second tour, les heures d’un régime électoral porteur d’une telle contingence seront comptées. Peut-être même la première bataille commune de la droite et de l’extrême droite sera-t-elle d’imposer à un gouvernement socialiste un référendum sur la prise en compte d’une large dose de proportionnelle.
Pour la gauche, une assurance et un avertissement
Car pour la gauche, la répétition de sondages plaçant la présidente du FN devant le président de la République au premier tour prend l’allure d’une assurance (de victoire à peu près quel que soit le candidat), et d’un retour à l’ordre mitterrandien qui avait compris dès 1983 le parti qu’il pouvait tirer de Le Pen. Elle sait cependant qu’elle ne pourra se reposer longtemps sur des lauriers facilement acquis. L’échec de Lionel Jospin en 2002 dû, entre autres raisons, à sa faiblesse dans l’électorat populaire, demeure un avertissement. Comme le dit Pascal Perrineau : « Si le FN pose une question politique à la droite, il pose une question sociale à la gauche12. » Dès lors la voie paraît tracée : à côté de la dénonciation de tout rapprochement de la droite avec le FN ou ses idées comme une névrose obsessionnelle ou un détournement de l’attention par rapport aux échecs économiques et sociaux, il convient d’apporter des « réponses concrètes » à l’électorat populaire, d’autant qu’une partie de la gauche, Front de gauche et extrême gauche, paraît un peu plus perméable aux thèmes frontistes13. Beaucoup de mesures du projet socialiste peuvent être relues à cette aune : les emplois jeunes, le plafonnement des loyers, l’école à 2 ans peut-être pour mieux intégrer les enfants d’immigrés, l’embauche de policiers, les sanctions pour les petits délits. Il y manque un souffle de renouveau des services publics pour démentir le lien, croissant dans l’opinion, entre leurs difficultés et l’immigration, à moins que l’insistance rhétorique sur le déclin et la décadence n’en tiennent lieu. La mesure la plus emblématique de la volonté de disputer le soulagement des angoisses populaires au FN est le protectionnisme aux frontières de l’Europe, d’autant que le FN s’en rapproche, en venant, lui, de l’autre bord, celui du protectionnisme généralisé. Marine Le Pen cite désormais de préférence les pays émergents comme les concurrents dont il faut se défendre. Emmanuel Todd, dont les résurgences préprésidentielles sont régulières, invite d’ailleurs la gauche à reconnaître dans le vote FN la demande de réponse protectionniste à la crise sociale, et non pas la xénophobie, invention injurieuse pour le peuple.
L’évidence d’un vote de réaction à l’immigration
Pour Emmanuel Todd « deux signes confirment le caractère secondaire des thématiques identitaires (immigration, sécurité, etc.) : le score plus modeste (à 20%, ce qui n’est quand même pas mal) réalisé parmi les commerçants et artisans et la progression importante du FN vers l’ouest, là où l’immigration demeure un phénomène insignifiant14 ». Le premier signe révèle en effet le glissement d’un FN de petits patrons vers un FN de salariés, les premiers s’étant partiellement détournés d’un parti qui a refusé la réforme des retraites. Il est douteux que ce retrait sociologique indique pour autant une baisse des thématiques identitaires. Quant au second signe, il va totalement à l’encontre de la démonstration. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter d’autres démographes, Bernard Aubry et Michèle Tribalat15. Ceux-ci établissent que les plus fortes progressions de la part des jeunes d’origine étrangère se sont produites à Angers, Blois et dans la région nantaise, précisément là où se sont produites les percées inattendues du FN. Cette corrélation confirme, avec un nouvel indicateur plus prédictif, les constantes rappelées par le scrutin. Sur les vingt et un cantons où le FN a dépassé 45% au second tour des cantonales, quinze sont situés dans les régions méditerranéennes16, dont on ne sache pas qu’elles aient été touchées plus durement par la crise économique que les autres. Les enquêtes de terrain sur le vote « petit blanc » des quartiers pavillonnaires de Grigny17 ou le vote contre « la saleté, l’incivisme, l’insécurité » dans les quartiers sud de Marseille disent la même chose.
C’est aussi sur ces thèmes « identitaires » que les idées du Front national sont partagées, selon une enquête réalisée deux mois avant les cantonales, par une fraction croissante de l’électorat de droite : trop de droits à l’islam, perte des traditions, « on ne se sent plus vraiment chez soi en France » (49%18). Les idées, oui : 54% des sympathisants Ump adhèrent aux critiques formulées par le FN. Mais les solutions, non : la préférence nationale est rejetée à 78%, la sortie de l’euro ne recueille que 22% d’approbations.
La droite : comment éviter la satellisation?
C’est face à cette réalité qu’il convient d’évaluer la politique de droitisation enclenchée par Nicolas Sarkozy, depuis les régionales de 2010, accentuée au mois d’août 2010 et poursuivie après les cantonales. L’échec à ces élections paraît la renvoyer à une manœuvre suicidaire d’apprenti sorcier, les électeurs « préférant l’original à la copie », et la droite se fêlant et s’amoindrissant d’une partie de ses centristes sur cette manœuvre. Quelle explication peut-on trouver à cette persistance ? Il y a sans doute un « syndrome de l’arrêt de bus » – quand on a misé trop longtemps dans l’attente du bus, mieux vaut rester sur place que partir à pied –, la croyance aussi que l’opération réussie en 2007 et préparée de longue date, par exemple dans le débat télévisé où Sarkozy avait renvoyé dos à dos Le Pen et Tariq Ramadan, pourrait être rééditée. Cet espoir est sapé par un changement de position majeur : Sarkozy est au pouvoir depuis cinq ans, il dirige même le ministère de l’Intérieur depuis neuf ans et est vulnérable à toute critique sur ses résultats. Mais il repose sur une volonté de reconquérir un électorat populaire et une base objective, qui est celle de l’écart entre l’intérêt pour les préoccupations mises en avant par le FN et le rejet de ses solutions.
C’est précisément à cette tâche qu’a été assigné Claude Guéant, depuis sa nomination place Beauveau. Hortefeux faisait du chiffre, Guéant doit faire du buzz en plus. Le problème est qu’il en fait besogneusement et sans véritable boussole. Il donne l’impression de cocher ligne à ligne l’enquête Sofres citée plus haut : trop d’immigrés ? On diminuera l’immigration légale ! Une partie des Français ne se sent plus chez elle ? Il le dira tout de go, et le journal qui a publié l’enquête criera au fascisme.
Malgré l’opposition d’une partie significative de la droite et du centre, il serait encore plus suicidaire pour l’Ump vis-à-vis de son électorat, de censurer des débats sur l’identité et sur l’islam qui ont lieu dans les pays voisins, de laisser à l’extrême droite le monopole de la prise en charge politique de thèmes qui sont aujourd’hui les plus clivants dans toute l’Europe. Mais quelques conditions sont nécessaires pour qu’elle donne une cohérence à sa position qui la distingue du FN. Ne pas se déjuger par rapport aux choix effectués en 2007 comme celui de redonner plus de poids à l’immigration de travail, plus valorisante pour la figure de l’immigré, par rapport à l’immigration familiale ; ne pas nier les problèmes spécifiques posés par l’islam mais les traiter dans un cadre de dialogue, non exempt de fermeté, comme le fait l’Église catholique19, distinguer dans les positions du FN l’irréalisme (la sortie de l’euro) et l’inacceptable (la préférence nationale, qui confond la différence de citoyenneté avec une inégalité étendue à toute la vie sociale), éviter pour soi-même l’inacceptable (la chasse aux Roms).
Ainsi, face à la poussée du Front national la gauche joue sur le moyen terme en s’attaquant aux motifs des frustrations populaires et en contournant le malaise identitaire. Tandis que la droite court au contact avec les thématiques explicites de l’extrême droite, au risque de brouiller les lignes, mais en pariant sur la possibilité de briser, à l’occasion des élections décisives, la coagulation encore fragile entre respectabilité et protestation. Si elle perd ce pari dès le premier tour des présidentielles, la victoire de la gauche en sera facilitée, mais son exercice du pouvoir singulièrement compliqué, voire chahuté par une Marine Le Pen devenue première figure de l’opposition.
- 1.
Sondage Ipsos pour France Télévision du 27 mars 2011.
- 2.
« Les partis d’extrême droite en Europe de l’Ouest », Cahiers du Cévipof, mars 2011.
- 3.
Phénomène noté par Habermas au niveau européen (interview, Le Monde du 1er janvier 2011).
- 4.
Julie Boudillon, « Une femme d’extrême droite dans les médias : le cas de Marine Le Pen », Mots, 2005, no 78 (en ligne sur revues.org).
- 5.
Interview à I-télé (4 avril 2011).
- 6.
Dominique Reynié en dresse une liste dans Populismes, la pente fatale (Paris, Plon, 2011) en remarquant que ces mesures restreignent les libertés qu’elles prétendent défendre.
- 7.
Enquête Ipsos du 27 mars 2011.
- 8.
Jérôme Fourquet, « Analyse sur la progression du FN au second tour des cantonales », Ifop, 30 mars 2011 (www.ifop.com).
- 9.
Sondage communiqué sur France 2, Mots croisés du 11 avril 2011, et enquête Ipsos citée supra.
- 10.
Tns- Sofres : l’effet Marine Le Pen, 9-10 mars 2011, et Ifop-France Soir, 21-22 mars 2011.
- 11.
D. Reynié, Populismes : la pente fatale, op. cit.
- 12.
P. Perrineau, « Mars 2011 en France : le retour du FN », Cahiers du Cévipof, mars 2011.
- 13.
Sondage Tns-Sofres cité supra, p. 10, n. 10. Voir aussi D. Reynié, Populismes : la pente fatale, op. cit., qui souligne la force du rejet de l’islam chez les Allemands de Die Linke.
- 14.
Entretien avec Philippe Cohen sur le site Marianne 2, 24 mars 2011.
- 15.
Bernard Aubry et Michèle Tribalat, « Les jeunes d’origine étrangère », Commentaire, juin 2009, no 126, cités dans Christophe Guilluy, les Fractures françaises, Paris, François Bourin, 2010.
- 16.
J. Fourquet : analyse sur la progression du FN au second tour (déjà cité).
- 17.
Là aussi prédictible quand on a lu en particulier le chapitre 5, « Comment je suis devenu blanc » de l’ouvrage du géographe C. Guilluy, les Fractures françaises, op. cit.
- 18.
Enquête Tns-Sofres dans Le Monde du 13 janvier 2011.
- 19.
Voir l’entretien avec Mgr Barbarin dans Le Monde du 5 mars 2011, où il fait la liste des massacres de chrétiens en Irak, Égypte, Pakistan et salue les condamnations portées par les musulmans de France.