Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie de Sabine Dullin

Sabine Dullin propose une lecture historique du « despotisme impérial » russe, de la Moscovie à Vladimir Poutine, pour éclairer les continuités politiques mises en évidence par la guerre en Ukraine et interroger les possibles issues démocratiques de cet héritage.


L’historienne de l’Empire russe et soviétique s’attaque à un sujet déjà longuement débattu, sur lequel elle nous aide à jeter un regard renouvelé à la lueur de la guerre en Ukraine. Ce conflit, qui tend aujourd’hui à être occulté par l’opération « Fureur épique » menée par Donald Trump en Iran, met en lumière le lien séculaire entre despotisme intérieur et guerre à l’extérieur. Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, avait caractérisé l’empire des tsars par deux traits : la servitude et la conquête militaire. Karl Marx prit fait et cause pour les insurgés polonais de 1830 et de 1863 : il dénonçait, explique Sabine Dullin, « le danger que faisait peser la “sombre puissance asiatique sur l’Europe”, dont l’art de la servitude, qu’il jugeait hérité des Mongols, servait une conquête sans fin ». On note ici l’influence qu’a exercée l’absence de frontières naturelles – l’Oural n’en étant pas une – par le fait que, en se lançant par étapes dans l’appropriation de la Sibérie, la Russie ne pouvait s’arrêter que sur les rives du Pacifique.

Sabine Dullin a choisi délibérément le mot « despotisme », qui ne peut être utilisé que par les critiques de la Russie, le préférant à des termes plus classiques comme « absolutisme », en vogue aux xviie et xviiie siècles, « tyrannie », utilisé plutôt pour l’Antiquité, ou « totalitarisme », appliqué à l’URSS et au IIIe Reich. En effet, à ses yeux, ce vocable permet de faire le lien entre les siècles et d’expliquer comment ces deux phénomènes ont pu former un nœud enserrant l’identité russe et bloquant son épanouissement, aussi bien comme nation que comme démocratie. C’est peut-être Denis Diderot, cité en seconde partie, et qui passa quelque huit mois à Saint-Pétersbourg auprès de Catherine II la Grande, qui fournit l’une des clés de la différence entre le despotisme et la monarchie : « Le despotisme fait tout ce qu’il veut, sans aucune forme ; le monarque est assujetti à des formes qu’il néglige quand il lui plaît et qui ne font que suspendre ses volontés, quand il les respecte. »

L’autrice nous présente d’abord un survol de l’histoire de l’Empire russe d’Ivan III (1462-1505), qui fut le premier à adopter le titre de tsar – calqué, rappelons-le, sur le terme latin « Cæsar », qui a donné « césar » en français, alors que la Moscovie, héritière de Byzance, aurait pu choisir le titre grec de « basileus ». L’autrice achève cette rétrospective historique en se demandant, à la suite de l’orientaliste Karl Wittfogel (Le Despotisme oriental, 1957), si l’URSS devait être qualifiée de totalitaire ou n’était qu’une forme de despotisme oriental, régime caractérisant l’ancienne Égypte des pharaons comme celle de Nasser, la Chine ancienne comme celle de Mao. On sait, surtout depuis Hannah Arendt – dont Sabine Dullin cite des écrits dans la seconde partie de l’ouvrage, aux côtés d’autres auteurs qui ont réfléchi sur le destin impérial russe – que le totalitarisme se distingue des régimes despotiques ou tyranniques, car il ne se réfère pas à une force surnaturelle de type religieux ou à un pouvoir arbitraire, et édicte ses propres lois.

On sait que l’on s’est attaché, en Europe, à comparer (ou séparer) les fascismes européens et le stalinisme, leur trouvant ainsi des racines et des explications communes. À l’inverse, la lecture du despotisme oriental orientalisait l’URSS, la plaçant politiquement hors de l’Europe, même si elle pouvait constituer une menace pour elle. Si Lénine avait dénoncé le chauvinisme grand-russe et défendu les nations opprimées de l’Empire, ce dernier, qui aurait pu disparaître comme les trois autres empires austro-hongrois, ottoman et allemand, se transformait sous Staline en un empire anticolonial, où le pouvoir devait être exercé collectivement par la classe ouvrière des différentes nations ; en retour, celles-ci devaient se dissoudre, peu à peu, au sein d’un seul peuple soviétique. Ce creuset du peuple soviétique, ami et protecteur des peuples colonisés, contrastait avec la ségrégation raciale aux États-Unis et la pauvreté des colonies européennes. Selon Sabine Dullin, il y a un paradoxe frappant : lorsque l’Union soviétique pillait les richesses des démocraties populaires qu’elle avait soumises, son objectif n’était pas tant d’enrichir l’URSS que de niveler les nations.

On avait cru qu’avec la chute de l’URSS et la « fin de l’histoire », la Russie, restée un État multinational, allait renoncer à sa mentalité et son comportement impérial. On sait qu’il n’en fut rien et que le despotisme impérial est revenu en force avec Vladimir Poutine, qui sert de modèle à d’autres dirigeants autoritaires. Ce schéma, qui s’étend sur la surface du globe, a été maintes fois décrit. Mais l’autrice ne perd pas espoir : elle pense que le modèle démocratique décolonial peut l’emporter. D’où l’importance de la lutte du peuple ukrainien pour la démocratie, la liberté et la souveraineté. Mais qu’en est-il des revendications démocratiques et décoloniales des non-Russes de la Fédération, et de l’opposition russe de l’extérieur ? Peut-on escompter qu’en cas de victoire partielle ou de non-défaite de l’Ukraine, surgira une autre Russie plus conforme aux vœux européens ? Les précédents de 1905 (défaite par le Japon), de 1917 ou encore de 1989 à 1991 peuvent-ils être transposés tout simplement à la période actuelle, surtout avec un Trump à la Maison Blanche ? La Prix Nobel de littérature, Svetlana Alexievitch, avait décrit La Fin de l’homme rouge. La couleur s’est à peine effacée, mais pas tous les traits de caractère.

Payot, 2025
272 p. 19 €