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Immigration : un faux problème ?

août/sept. 2015

#Divers

La remise en question du droit du sol par Nicolas Sarkozy témoigne d’une parole xénophobe décomplexée qui stigmatise certaines parties de la population. Il faut rappeler que l’immigration en France est ancienne, régulière et limitée. Les mouvements de réfugiés récents, notamment ceux qui résultent de la guerre civile en Syrie, concernent principalement les pays de la région. La question de l’immigration est donc une fausse question, qui masque celle, réelle, de l’intégration des plus pauvres.

Un article récent1 sur la mort accidentelle de deux enfants roms, brûlés vifs dans leur campement, l’un près de Lille, l’autre près de Paris en juin dernier, a donné lieu à des réactions très vives sur le mode « ils n’ont qu’à rester chez eux », « la France n’a pas vocation à s’ouvrir à toute la misère du monde » ; on n’était pas loin de lire que, après tout, ils l’avaient bien cherché. Cet article se contentait, non de vouloir ouvrir grand nos frontières, mais de pointer notre responsabilité dans la manière dont nous « gérons » (si l’on peut dire !) la question des migrants en multipliant surtout les expulsions et les actions de police (voir les migrants de La Chapelle ou les quelque 13 000 Roms expulsés en 2014) et en créant une insécurité terrible qui aboutit à la multiplication des accidents. La surprise était que, publié sur le site lemonde.fr, il suscitait des réactions que, à une époque pas si ancienne, on aurait plutôt trouvées dans la presse d’extrême droite.

Au-delà de ces réactions, on voudrait ici préciser quelques points qui devraient être évidents et qu’une actualité mal traitée finit par faire oublier.

Des immigrants pas si nombreux

D’abord et avant tout, les flux qui se « déversent » sur nous sont en fait réduits ! Évidemment, des lecteurs trop rapides s’arrêteront ici et se jetteront sur leur souris pour fulminer. Pourtant, les Roms en France ne sont que vingt mille. Leur quantité reste à peu près stable depuis près d’une dizaine d’années. Et c’est très faible par rapport à leur potentiel : la seule Roumanie compte de six cent vingt mille à deux millions de Roms selon les évaluations2 ; la Hongrie en dénombre environ sept cent cinquante mille3 et la Bulgarie environ un million4. C’est que, au contraire de ce qu’on croit souvent, la migration n’est pas une décision facile à prendre : on y reviendra. Quand la Tunisie, en 2011, a été en proie au Printemps arabe, les médias ont annoncé le déferlement imminent de vingt mille personnes. En fait, Emmaüs Solidarité et France Terre d’asile, missionnés par la mairie de Paris pour les accueillir et les suivre, n’en ont guère dénombré plus de trois cents dans Paris ; même en comptant ceux qui avaient fui les services sociaux et ceux qui s’étaient « fondus dans le paysage », on ne devait guère dépasser le millier de personnes. François Héran, directeur de l’Ined, rappelle bien les deux éléments de la question des migrations en France5. D’abord le fait que le taux de migrants est assez réduit chez nous ; les chiffres, même s’ils surprennent et ne correspondent pas à l’idée qu’on s’en fait, sont sans appel : les immigrés représentent 10,7 % de la population française en 2010, contre 13,1 % en Allemagne, 13,5 % aux États-Unis, 14,1 % en Espagne, 21,3 % au Canada ou 23,2 % en Suisse. Ainsi, premier constat de François Héran, il n’y a pas un nombre si important que cela de migrants en France : en 2010, la France accueillait environ deux cent mille migrants par an contre huit cent mille pour l’Allemagne6.

En revanche, second constat, la France est, parmi les pays européens, l’un de ceux dont l’immigration est la plus ancienne ; de ce fait, un quart de la population française a au moins un parent ou un grand-parent étranger ; et si on ajoute une génération, c’est un tiers qui a, au moins, un arrière-grand-parent né à l’étranger. Pour une part, le résultat est, pourrait-on dire, invisible si les ancêtres concernés étaient d’origine européenne ; pour les autres, même si ce lien étranger est ancien, il reste « visible », entretenant la confusion sur la présence d’étrangers sur notre sol qui seraient trop nombreux. Ainsi peut-il rester une question d’intégration. Mais, en tout cas, ce n’est pas une question de flux migratoires, puisqu’il s’agit de personnes au passeport français.

On est peu habitué à poser les choses en ces termes. C’est pourtant crucial de le faire ainsi car cela a un impact très fort sur les choix politiques à opérer. Et toutes les mesures de durcissement du blocage des frontières sont, de ce fait, assez vaines, puisque notre « protection » (si l’on doit penser ainsi) vis-à-vis des potentiels entrants atteint déjà bien son but.

Nicolas Sarkozy ne s’y est pas trompé, puisqu’il insiste moins sur la fermeture des frontières que sur l’attribution de la nationalité française non plus par le droit du sol mais par le droit du sang. Il interdirait ainsi nombre de naturalisations nouvelles mais surtout, en même temps, il ouvre une terrible boîte de Pandore comme la famille Le Pen n’avait jamais osé le faire : il rend en effet suspect de non réelle naturalité tous ceux qui, auparavant, ont bénéficié du droit du sol. Désormais, si sa proposition passait, il n’y aurait plus d’autres « vrais Français » que ceux qui sont issus de parents eux-mêmes français ; bref, les seuls convenables seraient les « Français de souche » ! Il est assez cocasse et pitoyable tout à la fois de voir cette proposition venir de quelqu’un qui, ainsi que son épouse, risquerait alors d’être rejeté…

Plus profondément, cette « idée » est très perverse. Certes, son extension logique sur un mode rétroactif est peu plausible au plan juridique : cela ne « passerait » pas. Mais, même sans s’appliquer aux naturalisés du passé, elle les stigmatise déjà comme Français de deuxième zone, favorisant la possibilité de toutes sortes de dérives et de traitements différenciés.

Il est vrai que la multiplication des révolutions et des guerres lance les populations sur les routes et les mers à la recherche d’une sécurité qu’elles ne trouvent plus chez elles. Et une partie finit par échouer sur nos rivages, semblant nous menacer d’un déferlement sans cesse croissant. Ces derniers temps, la presse évoque un chiffre, à vrai dire pas clairement étayé, de quelque six cent mille personnes qui s’apprêteraient, dans les tout prochains mois, à passer en Europe. Deux remarques : ce nombre est, en soi, certes élevé ; mais par rapport aux cinq cents millions d’habitants de notre continent, cela représente 0,12 % ! Et, contrairement à ce qu’on lit souvent, il n’est nullement certain (sauf nouveaux conflits particulièrement violents) que ce nombre augmente de façon réellement très forte (de toute façon, même avec un doublement, les arrivées resteraient à un niveau global de 0,24 %, encore fort minime).

En effet, et c’est la seconde remarque, la migration est quelque chose de difficile à faire et à quoi on ne se résout qu’à toute extrémité. Un diacre irakien, obligé de quitter son pays, disait récemment : « Émigrer, ce n’est pas juste ouvrir une porte et cueillir des fleurs mais repartir en dessous de zéro7. » C’est exact dans tous les cas ; c’est particulièrement difficile quand on ne connaît pas la langue du pays et que l’« accueil » est assez réservé, pour ne pas dire résolument hostile. Le cas de la Syrie est, sur ce plan, exemplaire (si l’on peut dire !) et significatif : en 2013, sur environ vingt et un millions de Syriens, plus de deux millions sont allés se réfugier dans les pays voisins dont sept cent vingt mille au Liban (sur une population de quatre millions seulement), cinq cent vingt mille en Jordanie (qui compte six millions d’habitants), quatre cent soixante-quatre mille en Turquie, cent onze mille en Égypte et cent soixante-douze mille en Irak ; seulement quarante mille sont partis en Europe, surtout en Allemagne et en Suède, tandis que… sept cents seulement ont été accueillis en France (depuis 2013, ce chiffre a un peu augmenté tout en restant très faible)8. Ces chiffres relativisent le poids des migrations syriennes pour l’Europe ; surtout, ils manifestent qu’il est plus facile de « s’installer » (même mal, même dans des camps de toile) dans des pays proches de chez soi, partageant peu ou prou la même langue, la même culture, le même climat, plutôt que de braver des routes ou des mers longues et dangereuses, en se livrant à des passeurs pas forcément très fiables, pour aller dans des pays où l’on n’est pas vraiment souhaité et auxquels on est très étranger.

Les responsabilités occidentales

Est-ce céder à une autoflagellation qui serait typiquement occidentale que de reconnaître aux États-Unis et à l’Europe une responsabilité dans ces flux migratoires qui les inquiètent tant ? Pourtant, on ne peut à la fois avoir déploré les drames des Balkans (Sarajevo…) et regretter aujourd’hui le rattachement à l’Europe de plusieurs pays qui n’étaient certes pas prêts économiquement mais que cette intégration a sauvés de la désintégration et des guerres de l’ancienne Yougoslavie. Nul ne saurait regretter les « règnes » tyranniques de Saddam Hussein ou de Kadhafi. Mais les pays occidentaux qui ont largement contribué à leur chute ont juste « oublié » que la seule suppression d’un tyran n’est pas une garantie de démocratie, mais bien plus sûrement de chaos. Il en va de même pour la Syrie et les tentatives ratées d’éliminer Assad n’ont réussi qu’à l’affaiblir sans permettre l’émergence d’une alternative autre que celle, peu séduisante, de Daech. Et quand, il y a une quarantaine d’années, un président français a intégré dans la République une petite île du Pacifique pour en faire plus tard le 101e département, qui imaginait alors qu’on constituait ainsi la voie d’entrée, clandestine mais aisée, de très nombreux Comoriens ?…

Bien sûr, nous ne sommes pas responsables de tous les troubles de la planète, mais plusieurs et non des moindres ont été au moins largement influencés par les pays occidentaux. Et des choix parfois très anciens, tel celui qui concerne Mayotte, fonctionnent comme de parfaites bombes à retardement. Cela ne nous laisse pas tout à fait irresponsables. Au demeurant, certains de ces choix ne doivent pas être regrettés, comme celui de l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie : ils ont permis d’assurer la paix là où elle n’était pas acquise, même si cela a un coût par les mouvements de population que cela permet. D’autres auraient sûrement dû être beaucoup plus réfléchis. Cela vaut aussi pour le futur ! On est, sinon, capable de trouver d’autres Libye, d’autres Irak…

Quand bien même on admettrait que le niveau d’immigration vers la France est finalement assez faible, on pointerait les difficultés d’intégration, agitant au passage toutes les craintes liées à l’islam. Les attentats, tous plus sinistres les uns que les autres, les exécutions atroces que multiplient Daech ou Boko Haram, empêchent de rejeter sans examen cet argument. En même temps, on reste un peu perplexe : les Syriens qui tentent de venir en Europe sont pour une bonne part chrétiens et les Roms de Roumanie (les plus nombreux parmi ceux qui viennent chez nous) sont orthodoxes ou évangélistes, donc chrétiens aussi. Pourtant, ils ne sont pas mieux accueillis que les Soudanais ou les Érythréens (qui d’ailleurs ne sont pas tous musulmans). N’est-ce pas, plutôt que leur religion, leur état de pauvreté qui nous fait peur et nous pousse à les rejeter ? Ainsi la réelle question n’est pas celle de l’immigration, musulmane ou non. Elle est celle de l’intégration des plus pauvres, dont une large partie sont descendants proches d’immigrés mais sont français.

L’enjeu véritable n’est certes pas simple mais il est crucial : c’est bien celui d’une réelle intégration des « seconde et troisième générations ». C’est bien d’être capable d’accepter progressivement que les Allemands ne sont plus tous blonds aux yeux bleus, les Espagnols bruns avec des visages en lame de couteau, les Français châtains, avec des bérets sur la tête et surtout mangeurs de baguette… Tous nos peuples européens deviennent de plus en plus mixtes. Ce n’est pas spécifique à la France, il faut en prendre conscience. Les flux ne sont d’ailleurs pas à sens unique : en 2011, la France compte 1 566 000 Français établis à l’étranger et répertoriés par le ministère des Affaires étrangères (le vrai chiffre doit donc être supérieur en incluant tous ceux qui trouvent superflu de se déclarer). Ce qui nous choque dans un sens devrait nous paraître naturel dans l’autre ? Tous les Français qui partent sont en recherche d’un meilleur avenir mais tous n’ont pas, néanmoins, une valeur ajoutée exceptionnelle. Ces vols qui nous permettent d’aller facilement bronzer au bout du monde ou d’y admirer tels temples, tels paysages, tels sites, ne devraient donc fonctionner que dans un seul sens et être interdits à ceux qui cherchent « simplement » à sauver leur peau ou à s’assurer un avenir économique ?

Intégrer, ce n’est pas abdiquer toute exigence et on peut, on doit sans doute demander plus de manifestations du désir de partager des valeurs et une langue communes, à ceux qui veulent s’installer chez nous. Mais cela suppose aussi que nous soyons cohérents, que nous prouvions que nous acceptons réellement ces populations, que nous savons investir pour les éduquer et leur donner une chance réelle. Faute de quoi, les enfants des immigrés les plus récents, à leur tour, basculeront dans le rejet brutal de notre société dont les valeurs proclamées ne se traduisent nullement dans la réalité9.

  • *.

    Président du collectif Les Morts de la rue.

  • 1.

    Nicolas Clément, « C’est à nous d’améliorer les conditions misérables des migrants », lemonde.fr, 17 juin 2015.

  • 2.

    Olivier Peyroux, Délinquants et victimes : la traite des enfants d’Europe de l’Est en France. Paris, Éditions Non Lieu, 2013. p. 87.

  • 3.

    La Croix, 7 août 2013 et 5 septembre 2013.

  • 4.

    Séminaire de la Fédération des associations d’aide à la scolarisation des enfants tsiganes et jeunes en difficulté (Faset) de mars 2014.

  • 5.

    François Héran, « La dédramatisation par les chiffres », article publié dans l’ouvrage collectif des Semaines sociales de France, Migrants, un avenir à construire ensemble, Paris, Bayard, 2011.

  • 6.

    Atd-Quart Monde, En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, Paris, Éditions de l’Atelier, 2013.

  • 7.

    Cité dans La Croix du 3 septembre 2014.

  • 8.

    Données de l’Unhcr, Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, au 2 septembre 2013, citées dans La Croix du 4 septembre 2013.

  • 9.

    Ainsi, par exemple, ne dira-t-on jamais assez le mal qu’ont causé l’existence d’abord, et maintenant la non-fermeture de Guantanamo dans les banlieues françaises : comment rester crédible quand subsiste un tel lieu de non-droit avec l’accord tacite de tous les pays occidentaux ?

Nicolas Clément

Président du collectif Les morts de la rue, il est l'auteur de Dans la rue avec les sans-abri (Jubilé-Le Sarment, 2003) et de Une soirée et une nuit (presque) ordinaires (Cerf, 2015).

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