Immigration, le poison du discours
Éditorial
Les extrême-droites européennes ont depuis longtemps placé la question migratoire au cœur de leur rhétorique, et libéré un discours xénophobe et raciste aujourd’hui repris bien au-delà de leurs rangs. Si l’agitation de l’épouvantail migratoire peine à masquer l’impuissance politique dont elle procède, elle a cependant des effets concrets.
Face à la recrudescence des débarquements clandestins sur les côtes italiennes, notamment depuis la Tunisie en proie à une grave crise politique, la Première ministre italienne Giorgia Meloni a décrété l’état d’urgence migratoire à la mi-avril, pour une durée de six mois. Cette décision, largement commentée dans la presse européenne, paraît confirmer les orientations de la « coalition de centre droit ». Depuis son élection, celle-ci se montre particulièrement active sur la question migratoire, tant dans les discours que par une série de décrets, dont les dispositions visent à la fois les passeurs à travers l’alourdissement de leurs peines, les organisations non gouvernementales qui portent secours en mer à travers la complication de leur travail, et les personnes migrantes à travers la restriction de leurs droits1.
Dans ce paysage, il est difficile de cerner les contours de ce nouvel état d’urgence, et les effets qu’il aura sur la politique migratoire italienne. Le fait que le gouvernement puisse agir en se passant d’un vote au Parlement, la nomination d’un commissaire spécial et le déblocage de moyens pour accroître la capacité des centres d’accueil contrastent avec le revirement sur deux points qui avaient pourtant été placés au cœur de la campagne de Giorgia Meloni : la promesse d’un blocus naval en Méditerranée et la mise en place de hotspots sur le territoire africain, deux projets actuellement dans les limbes. La surenchère verbale et réglementaire cohabite donc avec le renoncement à des mesures qui relevaient de la velléité. Le gouvernement italien se trouve, comme d’autres, rattrapé par le fait que les migrations sont, au xxie siècle, une réalité structurelle et incontournable, qu’il n’a d’autre choix que de gérer. Mais, comme d’autres encore, en politisant à l’excès cet enjeu, il accélère la libération d’un discours xénophobe et raciste, pour en faire un carburant politique.
C’est au Premier ministre hongrois Viktor Orbán que l’on doit, en 2015, l’expression de « poison » de l’immigration. L’image, en choquant par son outrance, s’est répandue et, pour finir, banalisée. Il n’a pas fallu longtemps avant de la retrouver sous la plume d’essayistes ou d’éditorialistes européens, sans que l’on sache toujours si elle désigne les migrants eux-mêmes ou les clivages politiques que leur arrivée suscite. Mais le ver est désormais dans le fruit. Au plus fort de la crise migratoire qui frappait alors l’Europe, les démocraties dites « illibérales » d’Europe centrale ont fait de la rhétorique anti-migrants leur fonds de commerce, entamant avec l’Union européenne un étrange pas de deux : pousser au maximum la tension avec Bruxelles, tout en restant dans les limites de ce qu’exige une Union qu’ils n’ont aucunement l’intention de quitter, et dont les subsides leur sont indispensables. L’Italie de Matteo Salvini leur a emboîté le pas, tandis que se répandaient en Europe les discours banalisant le lien entre immigration, insécurité et délinquance.
L’agitation xénophobe de l’épouvantail migratoire peine à masquer l’impuissance politique dont elle procède.
Mais l’agitation xénophobe de l’épouvantail migratoire peine à masquer l’impuissance politique dont elle procède. Dans des sociétés taraudées par la hantise de leur déclin ainsi que par un malaise social et économique croissant, blâmer l’étranger ou « l’autre » revient à remonter le plus vieux ressort cathartique du monde. Preuve s’il en fallait que ce discours relève davantage d’un usage politicien de la question migratoire que d’une prise au sérieux de cette dernière, il se diffuse uniformément dans des contextes et des réalités qui n’ont pourtant rien à voir : le nombre d’arrivées sur les côtes italiennes – qui ont augmenté de 300 % en un an – ou à la frontière entre les États-Unis et le Mexique est sans commune mesure avec ce que connaissent le nord de l’Europe ou la France, où ce sont pourtant les mêmes éléments de langage que l’on retrouve dans la bouche des dirigeants qui ont enfourché ce cheval de bataille. C’est ainsi que le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin n’hésite pas à renvoyer dos à dos Giorgia Meloni et Marine Le Pen, supposément aussi inefficaces l’une que l’autre en matière de lutte contre l’immigration en dépit de leur volontarisme affiché, alors que « ça ne s’arrête pas et que ça s’amplifie ».
Or un tel discours, même lorsqu’il n’est guère fondé en réalité, produit des effets très concrets. Il accentue la déshumanisation des personnes migrantes et banalise le détricotage de leurs droits, quand il n’ouvre pas purement et simplement la porte à la violence politique. L’incendie par des militants d’extrême droite du domicile du maire de Saint-Brevin-les-Pins, qui soutenait l’implantation d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile sur sa commune, en témoigne malheureusement. Une telle actualité rappelle aussi qu’il n’est pas besoin que l’extrême droite soit au pouvoir pour que ses pratiques s’imposent. Le « post-fascisme » de Fratelli d’Italia, qui a suscité tant de peur et d’indignation mêlées, ne saurait masquer ce qui est véritablement inquiétant dans la situation politique italienne aujourd’hui : non pas la résurgence du fascisme des années 1930, mais le fait qu’un discours violemment xénophobe soit capable de rallier bien au-delà des rangs de l’extrême droite et de souder une coalition qui, dans le cadre des institutions démocratiques, continuera de l’amplifier. Là est le véritable poison, face auquel bien peu de démocraties paraissent aujourd’hui immunisées.
Esprit
- 1. Citons seulement le décret Cutro, du nom de la ville calabraise au large de laquelle un énième naufrage a fait au moins quatre-vingt-dix morts en février 2023, qui prévoit notamment de mettre fin à la « protection spéciale », introduite en 2020 pour les personnes n’ayant pas le statut de réfugié, dont les critères d’attribution devraient être drastiquement resserrés.