Idées reçues sur l’immigration

Cela fait des décennies que la réalité des flux migratoires en France est déformée à coup de formules choc, et mise au service d’un agenda politique. C’est à cette manipulation que s’opposent François Héran, Catherine Wihtol de Wenden et Edwy Plenel, dans trois ouvrages parus récemment.


Depuis le début des années 2000, la part de la population immigrée croît en France (elle atteint environ 11 à 12 %), mais la France n’est pas une exception : l’accroissement est planétaire et, en Europe, n’y échappent que les démocraties dites « illibérales ». La France est moins touchée par ce mouvement que le reste de l’Europe : depuis 2015, elle a accueilli proportionnellement moins d’exilés du Proche-Orient que les autres pays européens, de même pour les Ukrainiens depuis 2022 ; les premiers titres de séjour accordés vont aux étudiants internationaux, aux travailleurs qualifiés et aux réfugiés ; la migration familiale est en recul depuis une quinzaine d’années ; les ressortissants européens ne choisissent pas prioritairement la France…

Toutes ces données – il y en a beaucoup d’autres – sont rappelées par François Héran, professeur au Collège de France, dans un petit livre consacré au « grand déni » de l’immigration. Elles mettent à mal les idées reçues sur la France débordée par une immigration que des pouvoirs laxistes ne contrôleraient plus. Le déni consiste à grossir ou à gonfler le flux des immigrés qui arrive en permanence et définitivement en France, grâce à des à-peu-près et des formules choc, des projections infondées et des menaces apocalyptiques (de « tsunamis » et de submersions futures), pour dénoncer les politiques d’accueil et d’intégration, préserver le droit exclusif des nationaux, enlever des droits acquis aux immigrés (comme l’aide médicale d’État), les maintenir dans l’irrégularité ou des statuts précaires, nier les processus d’intégration qui font entrer sur trois générations les minorités dans la majorité… Les mêmes raillent les défenseurs des migrants, nouveaux « bien-pensants » qui entretiendraient la culpabilité compassionnelle et joueraient le rôle d’« idiots utiles » ou de « droits-de-l’hommistes » aveugles, égarés dans des causes risibles.

En quelques décennies, comme le montre Catherine Wihtol de Wenden, l’immigré de travail est devenu l’Autre culturel inassimilable, l’ennemi racialisé de notre identité, défini par sa religion (l’islam), la couleur de sa peau (sombre), l’insécurité multiple qu’il propagerait. Sa figure dominante est devenue celle d’un destructeur de « nos » valeurs, de « nos » biens, de « notre » démocratie, de « notre » religion. Pour des raisons à la fois économiques, culturelles et démographiques, l’Europe chrétienne devrait se préparer à un « grand remplacement » ethnico-religieux venu du Sud.

Les chiffres vérifiés des démographes et des statisticiens, qui démentent les prophéties d’une apocalypse migratoire, ne les empêchent pas d’être, eux aussi, sur la sellette : à l’heure du complotisme, même les sciences dures n’ont qu’à aller se rhabiller. Que répondre ? Qu’en matière d’immigration, les chiffres et les statistiques ne sont évidemment pas tout : l’étranger, l’immigré, le migrant, son histoire et les conflits qu’il suscite depuis toujours ne relèvent pas seulement du « nombre ». Mais le mépris des nombres – en fait, l’ignorance – permet les indignations faciles et les démagogies sans vergogne, quand ce ne sont pas les dérapages risqués dans toutes sortes de fictions sécuritaires et de scénarios catastrophe. Que l’étranger dérange et introduise de l’incertitude dans les démocraties libérales (pour des raisons dont il est loin d’être seul responsable…), c’est un fait, mais cela ne justifie ni toutes les politiques adoptées pour restreindre ses droits et contraindre ses mouvements, ni tous les mots pour le (dis)qualifier. Au fond, l’immigré est souvent imaginé avant tout comme un profiteur entreprenant et rusé, alors que le départ du pays d’origine et la condition rarement enviable d’étranger – qu’il soit réfugié politique ou migrant économique – sont pour l’essentiel dus à des situations de nécessité sans autre recours, en tout cas perçues comme telles. Comment dès lors ne pas trouver déplorable l’emploi, par un philosophe politique connu et reconnu, du mot « poison » (de l’immigration) pour évoquer les turbulences que les migrants infligent aux démocraties ? Par les connotations qu’il induit, ce mot est finalement pire que celui d’« invasion », employé par l’extrême droite depuis les années 1980…

À un moment où le Rassemblement national (RN), un parti qui fait depuis près de cinq décennies son beurre sur les dangers supposés de l’immigration, semble se rapprocher inexorablement du pouvoir, il est légitime et même urgent de s’interroger sur les causes de son succès, en particulier auprès des couches populaires (mais pas uniquement !). La question se pose : faut-il aussi s’aligner, comme une partie de la droite, sur son programme politique (sachant que la copie ne vaut pas l’original, comme le RN a bien raison de le rappeler) ? Faut-il afficher de la complaisance pour ses thèmes xénophobes et autres, en prétendant proposer mieux que lui pour leur solution ?

Ou faut-il inlassablement s’opposer à ses idées, comme Maurice Olender, directeur de la revue Le Genre humain, décédé en 2022, dont Edwy Plenel, cofondateur et président de Mediapart, retrace le combat à la fois comme philologue, éditeur (de la belle collection « Librairie du xxe siècle » aux Éditions du Seuil) et intellectuel engagé ? Edwy Plenel, parangon d’un prétendu « islamo-gauchisme », est lui-même la cible de multiples haines venues de toutes parts. Il rappelle utilement dans son livre l’histoire de l’installation, dans le paysage intellectuel et médiatique de la droite respectable, des thèmes d’extrême droite sur l’immigration, qui en font le bouc émissaire de tous nos malheurs français et européens. Une dérive calamiteuse, que des excès et des erreurs à gauche n’excusent pas.

Puisque la question est d’une brûlante actualité, signalons les pages éclairantes que François Héran consacre à Mayotte, pôle d’attractivité pour les îles voisines, créé de toutes pièces par la République et les élus intéressés, qui en ont fait le 101e département français, et devenu un problème insoluble.


Immigration : le grand déni
François Héran
Seuil, coll. « La République des idées », 2023, 192 p., 13, 50 € 


Figures de l’Autre. Perceptions du migrant en France (1870-2022)
Catherine Wihtol de Wenden
CNRS Éditions, 2022, 240 p., 22 € 


L’Appel à la vigilance. Face à l’extrême droite
Edwy Plenel
La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 2023, 134 p., 16 €